Texte intégral
R. Artz : En quoi cette réunion était-elle différente des autres ?
N. Sarkozy : Elle ne l'était pas. Il y en aura d'autres. Le Premier ministre souhaite que le gouvernement travaille comme une équipe. Si on veut que les gens soient en équipe et solidaires, il est normal que chacun puisse donner son sentiment sur la bonne marche du gouvernement. L'actualité est tellement chargée qu'il est bon, de temps à autre, de prendre le temps de la réflexion. Le Premier ministre souhaite que tous les mois et demi il y ait une réunion du gouvernement sans ordre de jour particulier et qui permette de donner son sentiment, de réfléchir et de renforcer les liens entre nous.
R. Artz : Il s'agit de rétablir la cohésion de l'équipe gouvernementale ?
N. Sarkozy : Non. Il s'agit de faire le point sur la bonne marche de ce que nous avons engagé. La réflexion est importante quand on est au gouvernement. On a besoin de voir ce qu'ont donné les premiers résultats de notre action, comment on va réorienter notre action pour les semaines et les mois qui viennent.
R. Artz : Chaque ministre est invité à proposer des mesures pour cinq ans. Quel est le sens de cette durée ?
N. Sarkozy : Nous avons été élus pour cinq ans en mars. Notre gouvernement a le soutien d'une Assemblée nationale élue pour cinq ans. C'est sur la durée de la législature. Nous voulons mettre en perspective les efforts nécessaires pour moderniser la France. On ne le fera pas en quelques semaines ou en quelques mois. Nous savons par ailleurs que la durée de vie du gouvernement, il y en a encore pour 18 mois, dans le meilleur des cas.
R. Artz : Qu'allez-vous proposer comme réforme en matière fiscale ?
N. Sarkozy : Dans le budget 1994, à la demande du Premier ministre, j'ai engagé une réforme de l'impôt sur le revenu. Il y avait 13 tranches, il y en aura 7 l'an prochain et 6 % de réductions d'impôts dès le premier tiers. Mettre en perspective, cela signifie qu'en 1995, nous essaierons de faire en sorte que l'impôt sur le revenu ne compte que 5 tranches. Nous essaierons de poursuivre l'œuvre nécessaire d'allégement des impôts. Si on met en perspective la réflexion sur la fiscalité, il faut poser le problème de l'assiette des cotisations sociales qui pèsent trop sur l'emploi de nos concitoyens. Il faut poser le problème de la fiscalité de la transmission d'entreprise, celle de la fiscalité locale. Toutes ces questions, on ne pourra pas les résoudre dans le même moment. Mais il est bon d'ores et déjà d'inscrire le cadre qui sera celui de la fiscalité de demain.
R. Artz : L'état psychologique de la France est prêt à accepter une réforme de la fiscalité ?
N. Sarkozy : C'est indispensable. Si nous n'allégeons pas le poids de la fiscalité sur les entreprises et nos concitoyens, nous nous trouverons dans une situation où il ne faudra pas se plaindre que la consommation ne reparte pas. La meilleure façon de soutenir la consommation, c'est de laisser à nos compatriotes la libre disposition de la plus grande partie de ce qu'ils gagnent.
R. Artz : Ce séminaire est-il une réponse à ceux dans la majorité qui disent que le Premier ministre évite de faire des réformes de fond ?
N. Sarkozy : Ce n'est une réponse à personne. C'est la volonté de mieux travailler et de mieux s'organiser. Sur le rythme des réformes, il faut bien comprendre que la France n'est pas une page blanche sur laquelle on pourrait plaquer un schéma idéologique. Nous voulons agir avec pragmatisme. Quand il y a des difficultés, on ne les nie pas. La France est un pays inquiet, qui a des soucis, des problèmes à surmonter. Les réformes doivent se faire avec les Français, non contre les Français. Nous vivons dans une démocratie. Il n'est pas absurde qu'un gouvernement tienne compte de ce qu'on lui dit, que cela vienne des partenaires sociaux, ou des parlementaires.
R. Artz : Comment s'articule votre action sur cinq ans avec les groupes de travail de J. Chirac ?
N. Sarkozy : Tout ce qui enrichit la réflexion de la majorité est une bonne chose. Le gouvernement saura en profiter.
R. Artz : Quels sont les meilleurs soutiens de la France face à la coalition américano-asiatique ?
N. Sarkozy : Le dossier du GATT est essentiel pour la France. Notre objectif a été de tout mettre en œuvre pour que la France ne soit pas isolée. Nous l'avions trouvée isolée. Nos soutiens, ce sont d'abord nos partenaires de la Communauté européenne. Chaque fois que l'Europe sera unie, elle aura renforcé son poids pour faire peser sur les États-Unis et le Japon. Deuxième catégorie de soutien : les pays francophones. Le dernier sommet de la francophonie a vu sur l'affaire de l'exception culturelle le soutien de 46 pays francophones. À travers le monde, le soutien de la France et de l'Europe, ce sont tous les pays qui n'acceptent pas qu'on donne des leçons de libéralisme alors qu'on a les droits de douane les plus élevés du monde. Autrement dit, les États-Unis et le Japon demandent la liberté pour le commerce international, ce pour quoi nous sommes d'accord. Mais ils ont des droits de douane qui sont deux à trois fois supérieurs aux droits de douane en Europe. Nous ne voulons pas que l'Europe soit plus protégée que les autres. Nous voulons qu'elle le soit autant.
R. Artz : Vous attendez-vous à ce que toute forme d'accord soit difficile à expliquer à la majorité ?
N. Sarkozy : Non. Le Premier ministre et le gouvernement sont pour un accord au GATT, pas à n'importe quelles conditions. En l'état actuel des choses, non seulement la négociation n'a pas progressé, mais Américains et Japonais sont en recul par rapport aux propositions qu'ils faisaient en juillet à Tokyo. Oui à un accord parce que c'est l'intérêt de la France et de l'Europe, pas à n'importe quelles conditions. En l'état actuel des choses, il ne pourrait pas y avoir d'accord.
R. Artz : Que pensez-vous du plan de relance Delors ?
N. Sarkozy : Tout ce qui peut permettre de retrouver le chemin de la croissance est une bonne chose. On ne peut pas être contre un emprunt puisque celui qu'a lancé E. Balladur a connu un grand succès en France. La seule limite que je me permettrais d'avancer, c'est qu'on ne peut pas sans fin endetter un certain nombre de pays européens qui le sont déjà beaucoup. Les emprunts d'aujourd'hui sont les impôts de demain. Il faudra choisir.
Mercredi 24 novembre 1993
France 3
France 3 : On a le sentiment que le dossier du GATT est dans l'impasse.
N. Sarkozy : Dans cette affaire, la position du gouvernement est assez simple à énoncer. II s'agit des intérêts fondamentaux de la France. Le Premier ministre est favorable à la signature d'un accord. Mais qu'il soit clair pour tous en France comme à l'étranger, c'est que cet accord, nous ne le signerons pas à n'importe quel prix dans n'importe quelle condition. Il n'y a aucune raison que le gouvernement de la France sacrifie un certain nombre d'intérêts fondamentaux.
France 3 : On a appris tout à l'heure par A. Juppé qu'il y aurait un grand débat à l'Assemblée nationale sur le GATT. N'y a-t-il pas risque de politiser ce débat, alors que c'est une négociation commerciale ?
N. Sarkozy : Au contraire, il faut que la France soit très rassemblée. Ce qui est en cause, ce sont les intérêts à un niveau international. La France doit être rassemblée pour que tous ensemble nous puissions organiser la solidarité européenne. Il ne s'agit pas dans la France ou pour l'Europe d'être mieux protégées que les autres et il n'y aucune raison que la France ou l'Europe soient moins protégées que les autres. Nous avons le sentiment de nous battre pas simplement pour l'emploi en France mais pour l'emploi en Europe. Il n'y aucune leçon de libéralisme à recevoir de la part de pays qui ont des droits de douane deux ou trois fois supérieurs aux nôtres. C'est ce qui est en cause. La négociation est difficile, il n'y a pas de progrès mais il n'y a aucune raison qu'au moment où nous en sommes, nous fassions preuve de faiblesse.
France 3 : Ce matin, vous avez annoncé que le déficit 1993 serait contenu. Est-ce un signe de reprise ?
N. Sarkozy : Il y a deux signes. Le premier, c'est que j'avais annoncé à la demande du Premier ministre au printemps dernier que le déficit budgétaire serait ramené à 317 milliards et 600 millions. À l'automne, je confirme au centime près. Cela veut dire qu'on peut gérer avec rigueur l'argent de l'État pour pouvoir dégager des marges de manœuvre pour engager une politique dynamique pour l'emploi. Et puis, cela veut dire qu'on commence à peine à toucher les premiers bénéfices de la politique économique que nous avons engagée. Il y a eu 22 milliards de dépenses en plus et de recettes qu'il a fallu compenser parce qu'elles ne sont pas rentrées. J'ai dû procéder à 22 milliards d'économies, grandement aidé par la baisse des taux d'intérêt qui a permis de faire des économies sur la dette. Le déficit est une question importante parce que le déficit d'aujourd'hui est l'impôt de demain. Comme nous voulons baisser les impôts, il faut réduire le déficit.
France 3 : Que répondez-vous aux critiques de lenteur du gouvernement de la part des parlementaires de la majorité ?
N. Sarkozy : Qu'il y ait des critiques est normal. Le Premier ministre n'a jamais dit qu'il n'y a pas eu d'erreurs. Il y a trois choses importantes à bien retenir. Premier message du Premier ministre : la politique de réforme sera maintenue et même amplifiée. Deuxième message : le gouvernement est là pour gouverner au service de tous les Français et pas simplement de ceux qui ont voté pour nous. Troisième message : la politique de réforme sera d'autant plus facilement mise en œuvre et rapidement qu'elle est acceptée par les Français.
France 3 : Quand E. Balladur réclame du temps, ne risque-t-il pas d'inquiéter ceux, à l'intérieur de la Majorité, qui se posent des questions sur ses ambitions politiques personnelles.
N. Sarkozy : Ce n'est pas de cela dont il s'agit. Le gouvernement est en place, dans le meilleur des cas pour encore 18 mois. Nous avons suffisamment de soucis et de travail au service des Français, pour ne pas nous laisser empêtrer dans des querelles politiques. Le problème, c'est que la France est inquiète parce qu'il y a des difficultés. Comment pourrait-il ne pas y avoir d'impatiences ? Face à cela, la précipitation n'est pas de bonne augure. Nous devons gouverner pour tout le monde et prendre le temps de mettre en œuvre des réformes importantes. Quand on réforme des retraites dans un climat social apaisé, c'est important pour la France ?
France 3 : Est-ce que la popularité d'E. Balladur n'est pas inconfortable à vivre au sein de la majorité ?
N. Sarkozy : Je préfère avoir un Premier ministre et un gouvernement populaires qu'impopulaires.
France 3 : Il n'y a pas de grincements ?
N. Sarkozy : Il y a des difficultés. Mais face à cela, c'est un atout d'avoir un gouvernement qui bénéficie d'un crédit dans l'opinion et la majorité le comprend bien.
France 3 : Quel serait votre décision si vous étiez député pour le vote sur la levée de l'immunité parlementaire de B. Tapie ?
N. Sarkozy : En tant que ministre, je n'ai aucun commentaire à faire. Le gouvernement n'a rien à voir dans cette affaire. Mais à titre très personnel, je crois qu'on a toujours intérêt à la transparence. Chacun doit pouvoir s'expliquer et se défendre. Il faut que nos compatriotes n'aient pas le sentiment qu'il y ait une justice à deux vitesses.