Déclaration de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement des citoyens, le 2 mai 1993 lors des assises nationales du Mouvement des citoyens, sur la ligne politique, l'analyse politique et le programme du Mouvement des citoyens-parue dans "La Lettre de République moderne" de mai 1993.

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Circonstance : Assises nationales du Mouvement des citoyens les 1 et 2 mai 1993 à la Mutualité

Média : La Lettre de République Moderne

Texte intégral

Vous êtes venus nombreux, plus de 2000.

Lors de notre première Convention, à Belfort le 30 août 1992, je vous avais dit que la refondation de la gauche et de la République nécessiterait une cure d'électrochocs.

Eh bien nous y sommes et vous l'avez exprimé. Le moment est venu d'offrir à nos concitoyens un autre choix.

C'est notre responsabilité. Cette responsabilité est grande La vie politique n'est pas un jeu. La mort de Pierre. Bérégovoy nous le rappelle. La vie des peuples est tragique. Nos choix nous engagent. Ne l'oublions pas.

Je vous propose de répondre à quatre questions :
Quelle est la situation ?
Que faire ?
Quel est l'objectif ?
Quels sont enfin nos moyens ?

I. – Quelle est la situation aujourd'hui ?

A. – Un paysage de ruines

Une droite hégémonique, une gauche affaissée : Considéré avec trente ans de recul, le paysage politique français n'est pas sans analogie avec celui qui prévalait au début des années soixante.

Deux différences s'imposent cependant à l'évidence :

1) l'ampleur des problèmes sociaux non résolus par la gauche contraste avec une situation de relative euphorie économique et sociale il y a trente ans. La crise est profonde. Le désarroi du pays, immense. La droite a gagné par défaut. C'est-à-dire que l'avenir est ouvert pour ceux qui sauront répondre à l'attente du pays.

2) En même temps, le discrédit ou l'affaissement de la gauche traditionnelle paraît plus profond :

La gauche n'a pas su, en douze ans, conquérir sa légitimité. Elle n'a pas su utiliser l'État au service d'un projet. Elle a laissé s'installer un chômage de masse. Seule la grande habileté de François Mitterrand et les erreurs du gouvernement Chirac avaient permis à la gauche de revenir au pouvoir en 1988.

La gauche n'a pas compris que, selon la vue de Jaurès, l'État est un rapport de forces entre les classes sociales. Il importait à la gauche d'y faire prévaloir les intérêts des couches populaires qui ne sauraient, par définition, s'opposer à l'intérêt national.

La gauche, en définitive, n'a pas conquis sa légitimité, parce qu'elle l'a recherchée dans le conformisme et non pas dans l'invention, dans la soumission à l'ordre établi plutôt que dans le service de l'État républicain, mis au service du peuple.

Voilà pourquoi 60 % des électeurs de François Mitterrand en 1988 n'ont pas voté PS en 1993. Un peuple comme le nôtre ne peut accepter de se voir prêcher, en tout, la résignation économie, finances, monnaie, diplomatie, défense, sous prétexte que toutes les décisions se prennent à Bruxelles, au G7, à Francfort ou à Washington. C'est ce sentiment d'être dépossédé de son destin que notre peuple a exprimé en mars 1993, comme il l'avait déjà fait contre Giscard d'Estaing en mai 1981.

Le danger est grand que la disparition d'un pôle progressiste laisse la place demain, compte tenu de l'ampleur de la crise sociale, à une surenchère de l'extrême-droite.

Cette situation nous fait un devoir d'exister et d'abord d'inventer. De bâtir une troisième gauche en tirant toutes les leçons de la période écoulée.

B. On ne peut pas répondre à l'attente de notre peuple à partir de ce qu'est devenu le Parti Socialiste d'Épinay

1) Ceux qui portent la responsabilité de l'échec ne peuvent pas aujourd'hui proposer un autre projet. Ils n'en sont pas capables. Ils n'en ont pas la volonté. Ils n'en ont plus la légitimité : pour avoir cautionné sans regimber les choix de renoncement qui leur étaient imposés par le "gouvernement invisible" de l'Argent.

Seuls ceux qui se sont opposés aux choix de renoncement en 1983, 1990 et 1992 ont aujourd'hui une légitimité pour proposer une orientation nouvelle. Car nous n'avons jamais séparé l'exigence socialiste et l'exigence républicaine.

Il n'y a donc pas d'opposition entre notre conception du socialisme et l'exigence de citoyenneté que nous partageons avec tous ceux, divers par l'âge et les sensibilités, qui se reconnaissent aujourd'hui dans le Mouvement des Citoyens. Cette exigence républicaine c'est ce qui fait à la fois notre unité et notre différence.

2) Il y a une deuxième raison à l'impossibilité de répondre à l'attente populaire à partir de l'ex-Parti Socialiste. Celui-ci n'est plus qu'une pyramide de "bourgs pourris", de fédérations gonflées de vraies fausses cartes, vidées de leurs militants. Le débat n'y a aucun sens. Pour beaucoup de naufragés, la seule question qu'ils se posent est de trouver une bouée de sauvetage dans la prochaine "présidentielle" : Peu importe le candidat, des lors que la perspective d'un retour dans les palais nationaux retrouverait rapidement, grâce à lui, quelque crédibilité. Pour quelle politique ? Nul jusqu'ici n'a semblé s'en préoccuper.

3) Ce n'est pas cela qu'il faut faire. Il est hors de question pour nous d'aider cette gauche à revenir au pouvoir, si c'est pour y faire la même politique de résignation.

Comment est-il possible, sur la base du traité de Maastricht, de s'opposer à la politique de M. Balladur, sinon de manière purement factice et gesticulatoire ? Comment Michel Rocard peut-il s'opposer aujourd'hui à l'autonomie de la Banque de France après s'être vanté de l'avoir imposée dans la négociation du traité de Maastricht ? Chez tout autre, pareille contradiction ferait rire. Dans sa bouche, elle suscite la révérence : Chapeau bas devant la complexité ! La complexité est, il est vrai, le maître mot du projet de l'Arche qui a trouvé un épilogue d'une biblique simplicité !

De qui se moque-t-on ?

Nous n'entendons pas aller vers le peuple en le trompant sur la marchandise. En nous tournant vers nos concitoyens, nous entendons leur proposer, non pas une politique qui a déjà échoué, mais un chemin nouveau délivré des tabous libéraux, un chemin certes rude, mais capable de faire vivre la solidarité, tant il est vrai que "La France est un bon et solide navire, quand on lui parle le langage de la vérité" (P. Mendès France).

II. – Que faire ? en d'autres termes quels sont les défis à relever ?

Trois défis sont devant nous :
- le chômage et l'éclatement de notre société ;
- la déstabilisation de l'Europe ;
- l'effondrement des pays du Sud.

Les réponses apportées jusqu'ici ont dramatiquement échoué.

Le gonflement du chômage, l'abime qui s'est creuse entre le Nord et le Sud et dont le point d'orgue a été la guerre du Golfe, et enfin la surenchère libérale et monétariste du traité de Maastricht, symbolisent ce triple échec.

Sur ces trois terrains, nous avons marqué notre différence : refus du tournant libéral en 1983, refus de la guerre du Golfe en 1990-1991, refus de Maastricht en 1992. Nous n'y avons pas de mérite particulier. Nous sommes simplement restés fidèles à nous-mêmes.

Il y a, croyons-nous, des refus fondateurs : N'ayant pas partagé les choix de renoncement qui ont conduit à l'échec, nous pouvons mieux que d'autres, aujourd'hui, proposer les voies du redressement.

Pour proposer une politique nouvelle (celle de M. Balladur étant, sur l'essentiel, l'exacte continuation de la précédente), je partirai de la géopolitique européenne et mondiale, avant d'en venir aux problèmes de notre société, et d'abord au principal d'entre eux : le chômage.

A. – Remettre la construction européenne sur des bases nouvelles.

1) Contre la monnaie unique

Quelle étrange idée de vouloir stabiliser l'Europe à partir d'un donjon monétaire à l'Ouest ! La confusion de l'Europe avec un taux de change est l'aberration centrale qui sous-tend toute notre politique depuis 1983 et la construction maastrichtienne aujourd'hui. Cette approche monétariste de la construction européenne conduit, à travers des politiques dites de convergence, à des plans de rigueur qui concourent à une dépression généralisée. Même si la Bundesbank a consenti récemment à des baisses limitées de ses taux d'intérêt, ceux-ci resteront durablement très élevés, car le coût énorme de la réunification va peser lourdement, au moins pendant les dix prochaines années, sur les finances publiques allemandes.

La France se trouve enchaînée à une monnaie – le mark – en voie de constante réévaluation par rapport à toutes les autres : livre, lire, peseta, mais aussi dollar. C'est un choix qui conduit à la désindustrialisation de la France.

Il faut, pour privilégier la croissance en Europe, se défaire de la chimère néfaste de la monnaie unique.

Celle-ci ne prend pas en compte les spécificités nationales : Comment amortir les secousses politiques : par exemple en 1968 ou en 1981 en France, la réunification allemande en 1989-1990, les crises comme celles qui affectent l'Italie et maintenant l'Espagne ? La monnaie unique supprimerait toute faculté d'ajustement sinon par le biais des salaires et donc du chômage.

Il est temps de faire prévaloir une conception plus large, à la fois plus réaliste et plus généreuse de l'Europe.

Le Président de la Bundesbank, M. Schlesinger, a lui-même reconnu qu'une union économique était parfaitement concevable sans monnaie unique.

2) Politique d'abord

Pour stabiliser l'Europe il faut mettre la politique au premier plan.

a) L'idée d'une grande zone de libre-échange avancée par la Commission européenne n'est pas réaliste. Il faut bâtir une Europe organisée sur le plan des industries, des infrastructures et bien sûr des politiques communes.

Nous avons avancé depuis plusieurs années l'idée d'une initiative paneuropéenne de croissance : C'est une réponse à la fois à la crise des pays de l'Est et un moyen de donner à toute l'Europe, y compris la nôtre, à notre économie, à nos industries, une nouvelle frontière et donc de nouveaux débouchés.

b) Mais la stabilisation de l'Europe passe aussi par la reconnaissance franche et sans arrière-pensées à la fois des frontières existantes et du fait national. Pour résoudre les problèmes des minorités, il faudra en venir à créer des fédérations pluriethniques dans l'espace danubien, dans l'espace balkanique ou dans les pays baltes.

La reconnaissance de micro-États difficilement viables est en effet lourde de dangers futurs : conflits interethniques et ingérences extérieures. On le voit en Yougoslavie. La Communauté européenne aurait dû et devrait mettre comme condition à toute association ou coopération resserrée, l'acceptation de certaines règles de vie communes.

Sinon, on se retrouvera rapidement dans la situation qui a résulté des traités de 1919 : problèmes de minorités, anarchie, instabilité, dictatures, renaissance des rivalités et, en définitive, retour des Empires. Ces fédérations balkanique ou danubienne, fortes de 60 à 80 millions d'habitants, pourraient se retrouver dans une vaste Confédération avec les vieilles nations stables de l'Europe de l'Ouest, et avec l'Allemagne, qui n'a elle-même pas intérêt à un nouveau déséquilibre européen.

Le problème des relations franco-allemandes a rarement été abordé depuis 1989 avec la franchise et la hauteur de vues nécessaires. On se souvient que pendant la campagne référendaire sur le traité de Maastricht Michel Rocard avait mis en garde, si le traité n'était pas adopté, contre le retour des "vieux démens germaniques". Comme si les bandelettes de papier d'un traité pouvaient ligoter ce grand pays !

Nous seuls avions posé à Belfort, le 30 août dernier, le problème du déséquilibre objectif créé par la réunification allemande et par la fragmentation de l'espace européen à l'Est, et préconisé la recherche de solutions à l'échelle de l'Europe tout entière.

L'Allemagne est aujourd'hui une grande démocratie. Sa volonté pacifique n'est pas en cause. Mais la logique du développement économique en régime capitaliste donne à la banque et à l'industrie allemandes une position dominante dans toute l'Europe centrale et orientale, fragmentée en petits États ou plongée dans un tel retard que la fascination et l'attraction de l'Allemagne y sont naturelles. Cette prépondérance économique, ne répondant à aucune visée consciente d'hégémonie politique, est destinée à s'accroître sans cesse, par un mécanisme cumulatif propre au capitalisme lui-même, jusqu'au jour où cette prépondérance deviendra insupportable, aux pays de l'Est pour commencer, mais aussi aux autres pays européens.

C'est l'intérêt de l'Allemagne, comme c'est l'intérêt de l'Europe, de devancer une évolution à la fois si funeste et si prévisible. C'est notre intérêt commun de favoriser l'avènement d'entités politiques multinationales dans le bassin danubien, dans les Balkans ou autour de la Baltique. Ces regroupements volontaires, s'effectuant dans le cadre d'une Confédération de toute l'Europe, fourniraient à la fois des cadres d'organisation et d'utiles contrepoids par rapport à l'Allemagne et à la Russie entre lesquelles ces petits pays ont toujours été ballottés. Ces Fédérations seraient une garantie de stabilité durale pour toute l'Europe. Et en même temps, elles permettraient à l'Europe tout entière de s'autonomiser.

Il est peu probable en effet que les États-Unis aient demain, vis-à-vis de notre continent, une autre stratégie que celle qui fut jadis celle de la Grande-Bretagne : "Divide ut imperes" (Divise pour régner). Il faut donc que l'Europe trouve autant que possible par elle-même son équilibre, sans s'en remettre aux États-Unis, par OTAN interposée, du soin de régenter ses frontières internes, c'est-à-dire d'entretenir ses divisions.

Il en résulte une claire nécessité pour l'Europe : régler autant que possible par elle-même ses différends. C'est affaire de responsabilité politique avant tout, car les Américains sont bien décidés à maintenir un contrôle militaire sur l'Europe, que l'Allemagne, avant longtemps, ne leur contestera pas. Mais c'est l'intérêt de la France de préserver une capacité de défense indépendante, en prévision du jour où les États-Unis viendront à se retirer. En attendant, seule une diplomatie plus imaginative et plus ferme, peut empêcher l'enlisement de la France dans le bourbier des conflits interethniques, et ouvrir la voie de démocraties citoyennes et pluriethniques.

La paix et le temps sont nécessaires pour bâtir une Europe européenne, délivrée de toute hégémonie, allemande, russe, anglo-saxonne, et, bien sûr, française. Il y faut un projet et une volonté.

Voilà un grand dessein que la France pourrait faire partager à l'Europe : stabiliser enfin, après deux guerres mondiales et la fin de la guerre froide, un continent qui peut à nouveau basculer dans l'horreur. Pour cela, il faut affirmer le primat de la responsabilité politique, et faire prévaloir les règles de bon sens et d'équilibre qui ont permis, à plusieurs reprises, dans le passé, l'établissement d'une paix durable sur notre continent.

C'est à cette condition que l'Europe pourra retrouver un rôle indépendant, redevenir le carrefour du monde et construire un grand espace de développement économique intéressant l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

B. – Deuxième défi : Inventer un nouveau modèle de développement entre le Nord et le Sud

On ne créera pas de nouveaux rapports Nord-Sud par de simples incantations généreuses.

Il faut rééquilibrer politiquement, au bénéfice du Sud.

1) Il faut donc reconnaitre le droit des peuples du Sud à s'assumer eux-mêmes, et donc à créer leurs États, plutôt que prétendre se substituer à eux, au nom d'un droit d'ingérence pseudo-humanitaire, qui n'arrive pas à être autre chose que le droit du plus fort.

La citoyenneté, qui va avec la souveraineté. Voilà ce dont les peuples du Sud ont le plus besoin !

C'était traditionnellement le rôle de la France que d'être l'éveilleuse et l'institutrice des peuples, noble mission que le général de Gaulle lui avait rappelée, et qu'elle a oubliée dans les sables irakiens.

Elle paye aujourd'hui le prix de son alignement au Liban ou au Maghreb, tandis que le Président Moubarak – ironie de l'Histoire – appelle à restaurer l'Irak pour, à nouveau, faire barrage à la menace de l'Iran, et à la montée de l'intégrisme dans le monde arabo-islamique.

Pour aborder les relations Nord-Sud objectivement, il faut rompre avec l'européocentrisme, sans rompre pour autant avec l'universel.

C'est le point de vue de ce que j'appelle l'"universalisme relativiste". C'était déjà celui de Montaigne : "Nous appelons barbarie ce qui n'est pas de notre usage". L'occidentalo-centrisme et les simplifications médiatiques sont aujourd'hui la règle dans le traitement des problèmes du "Sud". Manquent la profondeur de l'histoire, la dimension du temps, la compréhension des cultures de l'autre, la distance anthropologique. À partir de là, comme au temps béni des colonies, l'impérialisme peut jouer les dames de charité, sous les dehors hypocrites d'un universalisme de pacotille, et régenter le monde, selon ses intérêts bien compris. Voyez le traitement que ces bonnes âmes appliquent à l'Irak affamé par l'embargo ou au Vietnam et à Cuba auxquels les sanctions américaines font payer cher d'avoir osé résister.

2) Nous devons refuser cet ordre mondial barbare, fondé sur l'apartheid, et penser une diplomatie laïque, une diplomatie du XXIe siècle.

Entre les grandes civilisations de l'Asie, chinoise, indienne, perse et Europe, deux mondes, en dehors de la Russie, s'interposent : le monde arabe et le monde turc.

C'est l'intérêt de l'Europe de les aider à s'organiser en vastes confédérations de peuples, tournées vers elle, et à progresser, comme c'est aussi son intérêt d'aider la Russie à s'occidentaliser et à devenir un grand État moderne. Une diplomatie républicaine a quelque chose à voir avec l'idéal des Lumières. La citoyenneté est une valeur universelle.

Pour l'Europe, les zones stratégiques les plus sensibles sont évidemment le Maghreb, les Balkans et l'Egée, le Proche et le Moyen orient, le Caucase enfin.

Et puis il y l'Afrique où il faut compter en générations, le temps qu'il faudra pour que s'affermissent de nouvelles nations.

Partout la démocratie et la paix passent par le développement et par la justice.

Le devoir de l'Europe est d'inventer des formes nouvelles de co-développement avec chacun de ces tiers-mondes sans oublier l'Amérique latine.

L'Europe y a intérêt autant qu'eux, car la maturité politique et démographique de chaque grande aire culturelle est devenue ne affaire d'intérêt commun pour toute l'humanité. L'Europe à un rôle moteur à jouer dans l'invention de nouveaux modèles de développement.

3) De nouvelles règles du jeu

Il est nécessaire d'organiser le marché mondial sur une autre base que celle d'un libre-échangisme généralisé. Le commerce international ne doit pas devenir le vecteur de modèles sociaux régressifs fondés sur l'absence de protection sociale et de libertés. Le monde n'est pas homogène. L'Histoire n'est pas une course d'étapes soigneusement balisée. Le moment est venu de repenser la philosophie et les accords du GATT.

Il faut inventer de nouvelles règles du jeu et réformer les institutions monétaires et financières internationales. Il y a là un immense chantier pour la recréation d'une pensée progressiste à l'échelle mondiale : travailler à ce que peut être un nouveau modèle de développement, incluant la dimension écologique, à la fois pour le Sud et pour le Nord.

C. – Le cadre géopolitique est dressé. Nous pouvons maintenant aborder le problème du chômage et de la fracture sociale dans notre propre société

1) Au cœur de la fracture sociale, il y a la montée du chômage.

Il ne vaut pas cher le pays qui accepte 3 066 000 chômeurs, plus de 10,5 % de sa population active. Que le chômage recule, et reculeront parallèlement la délinquance, le racisme et la misère des banlieues.

a) Le chômage touche particulièrement l'Europe. C'est donc en Europe que nous devons agir en priorité :
- pour en finir avec le monétarisme et la logique de déflation ;
- pour organiser la croissance à l'échelle du continent ;
- pour établir une "préférence européenne" face à la concurrence de pays sans protection sociale, ou pour amener les États-Unis et le Japon à renoncer à des pratiques protectionnistes inacceptables.

Ces orientations ne règleront pas le problème du chômage à elles seules. Mais c'est par là qu'il faut commencer, puisque tous les gouvernements, jusqu'ici, s'y sont refusé, en présentant leur politique monétariste et libre échangiste comme la seule possible, et le chômage comme un précipité fatal.

La baisse d'au moins quatre points du niveau des taux d'intérêt réels peut seule redonner de l'air à notre économie. On sait que le niveau des taux d'intérêt réels en France est, par rapport aux autres pays industrialisés, le plus élevé 7,5 % contre 0 % aux États-Unis, 2,5 % au Japon, 4 % en Grande-Bretagne, 5 % en Allemagne. La politique de petits pas suivie par le gouvernement Balladur est condamnée à l'échec. Pour deux raisons : la première tient au fait que la Bundesbank ne voudra jamais procéder qu'à des baisses relativement limitées, étant donné les besoins financiers induits par la réunification. L'Allemagne gardera donc des taux d'intérêt structurellement élevés. En second lieu, la prime de risque acquittée par la France tient à la dégradation objective de l'économie française en terme d'emploi, d'investissement et d'exportations par rapport à l'économie allemande. On se gargarise de l'excellence de nos "fondamentaux", et notamment du bas niveau de l'inflation, sans vouloir reconnaître qu'une monnaie forte, sans économie forte, n'est qu'un mirage. Et comme la baisse drastique des taux d'intérêt est le point de passage obligé de toute stratégie de reprise, un gouvernement vraiment républicain doit y subordonner tout le reste, y compris la parité franc-mark, qui, de surcroît, pèse lourdement sur nos exportations.

À partir de là, rien ne sera encore résolu mais tout redeviendra possible.

b) Contre le chômage il faut tout essayer, sans se lasser jamais. À l'exemple de Roosevelt qui répondait à ses contradicteurs : "Je ferai ceci. Et si ceci ne réussit pas ? – Je ferai cela ! – Et si cela échoue ? – Eh bien je trouverai encore autre chose !"

Il faut mobiliser le pays. Dans l'âpre compétition du monde, on ne le fera pas en évoquant le droit à la paresse !

Certes nous n'entendons rejeter aucune piste, y compris celle du partage du travail qu'il serait plus honnête d'ailleurs d'appeler "partage des revenus". Ouverts à tous les dialogues, nous entendons cependant savoir ce que parler veut dire. Nous ne voulons pas confondre avec une fatalité technologique les exigences de la rentabilisation du capital qui mettent tant d'hommes au rebut.

Toute lutte efficace contre le chômage est à l'intersection de politiques macroéconomiques, de politiques structurelles et d'actions sur le terrain, au niveau local.

La construction d'un nouveau modèle de développement n'est pas l'affaire de quelques années. Il implique un travail de la société sur elle-même, une capacité d'invention et une volonté démocratique forte.

Le primat accordé aux grands équilibres a fait rechercher dans la flexibilité de l'emploi une solution au problème du chômage : Cette orientation s'est traduite par un progrès de l'exclusion. On sait que la suppression de l'autorisation administrative de licenciement n'a entraîné, en contrepartie, aucune amélioration de l'emploi, bien au contraire. Elle a renforcé la tendance des entreprises à considérer les licenciements comme une variable d'ajustement.

La critique du travail et de sa fonction d'intégration dans les sociétés modernes est à la mode : Cette critique est aisée de la part de tous ceux qui disposent d'une rente, financière, statutaire ou autre. Elle agresse ceux qui n'ont pour vivre que leur force de travail, intellectuelle ou manuelle. Pour reconstruire les rapports sociaux, il vaudrait mieux partir des besoins actuellement non satisfaits pour déterminer ensuite des profils d'emplois producteurs d'identité et de dignité. Nous en connaissons tous, dans les domaines de la santé, de l'aide aux personnes âgées, de l'environnement, de la formation, ou des loisirs. Simplement on ne peut financer la création d'emplois dans ces activités que si par ailleurs on crée des richesses nouvelles, notamment dans l'industrie.

On ne pourra pas recomposer la société si on s'enferme dans une vision malthusienne de l'économie, et pas davantage dans un schéma libéral de dérégulation généralisée.

2) Il faut repartir de l'exigence de citoyenneté, c'est-à-dire de la politique, pour recomposer le social et faire reculer le chômage et l'exclusion.

Parce que le problème du chômage est devenu le problème politique central, la question sociale et la question nationale ne peuvent plus se laisser dissocier. Car c'est dans le creuset de la nation que se forme, pour l'essentiel, le lien social. Comme le disait Jaurès, "Il n'y a de justice sociale que par la liberté républicaine." Poser justement la question nationale est la seule manière de prévenir les dérives nationalistes. C'est un nouveau pacte républicain qu'il faut élaborer, pour la fin de ce siècle, comme il y en eut un au début de la IIIe République, ou après la fin de la deuxième guerre mondiale, avec le programme du Conseil National de la Résistance. C'est la tâche du Mouvement des Citoyens de porter cette grande idée : celle d'une citoyenneté active, d'une conception dynamique de la France, comme refus de l'exclusion, volonté d'intégration, rêve et projet d'universel. Et d'un même mouvement, construire l'Europe des peuples, non pas contre la France, mais avec elle.

Pour revaloriser le rôle de l'État républicain, le Mouvement des Citoyens rencontrera sur sa route les chantres de la société civile, des mouvements sociaux, et de l'européisme, et les théoriciens de l'expérimentation sociale, d'autant plus vantée d'ailleurs par ceux-là qu'ils la pratiquent le moins sur le terrain.

À la différence des sociaux-libéraux nous croyons à la politique, à la capacité des hommes d'agir collectivement sur leur destin.

Le lien entre les hommes procède d'abord de leur volonté d'agir ensemble, de se défaire de leurs intérêts particuliers pour privilégier l'intérêt collectif.

Ce qui intéresse le Mouvement des Citoyens c'est le destin de la maison France, non pas maison de commerce, mais entreprise collective venue du fond de l'Histoire, projet de citoyenneté moderne.

C'est pourquoi la question sociale est au cœur de notre projet. Et c'est ainsi qu'en prenant aujourd'hui, et en prenant demain, tous les moyens de faire reculer le chômage, nous pourrons rendre confiance à la France et à la démocratie. C'est par la politique que nous pourrons faire souffler un esprit vif et conquérant sur ce vieux pays fourbu, malthusien, rentier.

Voilà les choix politiques sur lesquels je vous propose de reconstruire la gauche.

III. – Quel est l'objectif central du mouvement des citoyens ? notre objectif est de relever la gauche avec la France

A. – Nous ne nous adressons pas seulement à ce que d'un mauvais mot, on a appelé "le peuple de gauche". Nous nous adressons au peuple français tout entier et à toutes ses sensibilités de progrès.

En faisant vivre l'idée de citoyenneté dans la lutte pour l'emploi, pour la démocratie et pour la paix, nous voulons rassembler, et non exclure.

1) Certes, nous voulons rassembler à partir de la gauche, de toute la gauche sans exclusive, parce que l'avenir de notre pays dépend de ceux qui inventent, qui produisent et qui créent, et ne saurait se confondre avec une gestion de portefeuille.

Il n'y a pas besoin d'être marxiste pour comprendre que les capitaux sont plus mobiles que les travailleurs.

C'est le fond de l'affaire : au Saint-Empire du Capital, il n'y a qu'une riposte concevable : celle des nations citoyennes.

2) Je sais qu'on m'attaque souvent sur mon nationalisme supposé : la Marseillaise, l'esprit de défense, la référence à l'intérêt national. Je méprise ces ragots puérils, quand ils ne sont pas pervers.

Soit dit entre parenthèses, combien de ceux qui cherchent à me dénigrer de cette manière, eussent été capables de faire les choix qui ont été les miens et de montrer ainsi que le drapeau tricolore ne se réduit pas à trois morceaux d'étoffe cousus l'un à l'autre ? Ceux-là n'ont jamais compris et ne comprendront jamais que la France est avant tout une éthique exigeante et qu'aucun redressement n'est possible sans elle.

Parce que la France, depuis deux siècles, se confond avec les valeurs de la République, elle implique de chacun une rigueur exemplaire. Voilà pourquoi il n'y a nulle contradiction, bien au contraire, à vouloir relever ensemble et la gauche et la France. Il n'y a pas à choisir. Il faut faire les deux à la fois.

C'est difficile à faire comprendre à certaines sensibilités de gauche, mais elles doivent faire un effort pour le comprendre. Non seulement parce qu'il faut entrainer une majorité de notre peuple mais surtout parce que c'est vrai.

Nous sommes de France, et à partir de là, nous sommes responsables du monde entier. Cette ambition est de bonne dialectique, celle du réel et du rationnel, ou plus simplement celle de Jaurès qui part du réel pour aller vers l'idéal. Plus prosaïquement il ne servi rait à rien d'avoir les mains blanches, si nous n'avions pas de mains. La France est notre pays. Un héritage à relever une vocation d'universel. Comme l'a dit Paul Thibaud : "l'appartenance nationale m'oblige à me considérer comme responsable du bonheur et du malheur du monde non pas en général et abstraitement, mais à travers une entreprise commune".

En dehors de cette tension dialectique, il n'y a qu'impuissance et bavardage. C'est la France qu'il faut assumer et ce doit être l'objectif du Mouvement des Citoyens que d'en donner le goût et l'énergie à chacun, y compris à ceux qui viennent de la gauche.

Mais c'est pourquoi aussi nous ne devons pas exclure ceux qui jusqu'à présent avaient quelques bonnes raisons de ne pas se reconnaître dans la gauche réellement existante.

3) Notre tâche est difficile, tant il est vrai que notre pays a été défait jadis, un certain mois de juin, et s'est défait depuis lors, comme on parle de la texture d'une étoffe !

Ce qui mine le plus notre pays, c'est peut-être bien l'absence d'exigence, et d'abord dans ses soi-disant élites. C'est la suffisance installée depuis trop longtemps.

Ce qui mine la France, c'est depuis longtemps le goût du confort, fût-ce au prix du protectorat. Et c'est bien là aussi, hélas, le secret de la défaite de la gauche en 1993, comme l'a fort bien montré Max Gallo, dans un récent article du Monde : "Et si le Parti Socialiste était mort de ne pas avoir cru en la France ? Si c'était la question de la France, de son projet, de sa capacité à résister aux décisions prises ailleurs (à Bruxelles, au G7, à Washington, à la Bundesbank) qui avait été posée de manière souterraine, par le biais du chômage ?". Notre fidélité à la France et notre fidélité au peuple c'est une seule et même chose. Refuser de voir cela, ce serait à nouveau courir à la défaite.

Dans le refus de cette débâcle, qui nous rassemble au-delà des différences, il y a, vous le sentez, une exigence forte, celle de la citoyenneté. C'est cette exigence qu'il faut traduire en positif.

B. – Disons-le tout net : Pour nous, la liberté des citoyens passe avant celle des capitaux

1) Dite comme cela, la chose parait simple, et pourtant elle est révolutionnaire, et elle engage : à refuser le libre-échangisme doctrinaire, le monétarisme au front bas, la dictature de la spéculation, celle des marchés financiers.

"La politique de la France, disait De Gaulle, ne se fait pas à la corbeille". Mais dès lors, il faut taxer ou, en tout cas, contrôler les mouvements de capitaux, protéger nos intérêts commerciaux légitimes ; refuser que la compétition mondiale, en elle-même souhaitable, soit le moyen de remettre en cause les conquêtes sociales et les droits démocratiques de plusieurs générations.

La dérégulation à l'échelle mondiale du marché de la main d'œuvre n'est pas un progrès Nous ne voulons pas importer le modèle Pinochet.

Plutôt que de démanteler chez nous la protection sociale, il faut aider les travailleurs des pays qui en sont dépourvus à conquérir leurs droits.

2) Un gouvernement vraiment républicain ne peut pas accepter de se démettre de ses capacités d'action en matière monétaire, qu'il s'agisse du change ou des taux d'intérêt. Or le gouvernement français s'y est déjà résigné, en fait, et il s'apprête à le faire, en droit, pour aller au-devant des obligations du traité de Maastricht.

Pas davantage un gouvernement vraiment républicain ne devrait s'en remettre à la Commission de Bruxelles du soin de défendre au GATT ou ailleurs sen agriculture ou son industrie automobile. C'est se lier les mains par avance, renoncer à toute marge de manœuvre, faire du chômage une variable d'ajustement de la politique économique, c'est-à-dire un simple solde !

La montée du chômage va de pair avec l'effacement de la France.

3) C'est donc la question de la France que le Mouvement des Citoyens, en s'adressant au peuple tout entier, entend poser d'abord à la gauche, à toute la gauche :

Vous êtes-vous définitivement résignés à l'impuissance, quelle qu'en soit la forme ? Ou croyez-vous encore en la République, c'est-à-dire en la capacité collective des citoyens à infléchir leur destin ? Et si vous n'y croyez plus, de quel droit pourriez-vous solliciter les suffrages du peuple français ?

4) Il faut refaire des citoyens.

Aucune refondation républicaine ne pourra faire l'économie d'un immense effort d'éducation laïque, d'éducation à la liberté.

Comme l'a bien montré Dominique Lecourt, la République réconcilie seule l'individu et la communauté. Elle fait de l'individu un citoyen. Elle fonde la communauté nationale sur le débat républicain dans un espace laïc, soustrait à l'empire des dogmes, où chacun jette toute sa conviction, toute son intelligence, toute sa passion. C'est cela la République : un projet collectif vécu et porté par le peuple et parce qu'elle est un régime de liberté, la République est le meilleur antidote aussi bien aux replis individualistes qu'aux dérives totalitaires.

5) Créer un nouvel acteur politique.

Le Mouvement des Citoyens est un levier dans le débat démocratique, d'où nous voulons faire surgir un nouvel acteur politique. La droite a gagné par défaut. Boursouflée par sa victoire, elle se divisera quand les mêmes causes, c'est-à-dire la même politique produisant les mêmes effets, ses premiers échecs apparaîtront. La proximité relative de l'échéance présidentielle agira comme un puissant facteur de dissociation.

L'impasse de sa politique monétaire, les difficultés prévisibles dans les négociations commerciales internationales, et bien sûr l'immense malaise social que crée la montée continue du chômage, ne manqueront pas de faire voir pour ce qu'elle est l'habileté de M. Balladur un rocardisme bis, un immobilisme maintenu aussi longtemps que possible, pour préparer le terrain à la seule candidature qui vaille. Mais le temps risque de manquer à M. Chirac : la division entre libéraux européistes et gaullistes réapparaîtra plus vite qu'on ne pense.

Il est loin d'être certain que les citoyens qui veulent autre chose se tourneront majoritairement vers les partis traditionnels de la gauche. Le Parti Communiste, quelle que soit la bravoure de ses militants, ne peut offrir une issue politique crédible que s'il entre dans un système d'alliances. Quant à ce qui reste de l'ex-Parti Socialiste, il est pour longtemps structurellement incapable de proposer une autre politique.

La question à laquelle nous devons répondre est donc la suivante :

Serons-nous capables de faire surgir dans les années qui viennent une troisième gauche et de préparer ainsi une recomposition du paysage politique ?

Le clivage de Tours ne répond plus à deux représentations collectives de l'avenir : il y a d'un côté un parti d'opposition et de protestation et de l'autre un parti de gestion. Il n'y a plus deux conceptions du socialisme ou même de la société, affrontées l'une à l'autre.

Le clivage droite-gauche actuel est loin de rendre compte des enjeux majeurs de notre temps. L'UPF et l'ex-PS sont deux partis inféodés à l'Establishment, acquis à la logique de Maastricht et au libre-échangisme doctrinaire, également résignés à la fracture sociale, également consentants au nouvel ordre mondial.

Certes ils peuvent se diviser sur des modalités d'application, ou bien sur quelques débats périphériques, ayant tous deux intérêt à grossir le trait.

Ainsi la crise de l'offre politique est de plus en plus manifeste.

Notre démocratie est malade.

Il manque aujourd'hui une expression politique républicaine de ce que pourrait être une autre politique, plus conforme aux intérêts des productifs, moins inféodée à la finance et plus sensible à l'industrie, plus proche des aspirations populaires, faisant à la fois mieux valoir l'intérêt national et redonnant sa voix propre à la France. Bref il manque une grande force citoyenne pour faire pièce aux féodalités de l'Argent.

Eh bien ! C'est de cette force que nous avons choisi, sans plus attendre, de jeter les bases. Avec d'autres, nous l'espérons, de sensibilités diverses, qui nous rejoindront ou s'allieront à nous quand les impasses de l'Europe libérale, les unes après les autres, se découvriront. Car là est la vraie ligne de fracture.

Que chacun y réfléchisse : Notre discours doit aller à l'essentiel. Il doit aller au peuple. On gagne une élection en faisant des additions de voix et non des soustractions.

Il faut, pour rassembler, tenir un langage à la fois juste et simple. Parce qu'une politique sans rêve est une politique sans chance, il nous faut renouer le pacte séculaire entre la France et le rêve de justice qui est au fond de la conscience humaine. On nous demandera avec qui nous voulons nous allier. La réponse doit fuser : "Avec vous tous, sans exclusive, pour relever la gauche avec la France, parce que la gauche, même si vous n'en êtes pas, justement est à refaire sur d'autres bases, et la France avec elle !".

IV. – Quels sont nos moyens ? les taches du mouvement des citoyens

En présentant, dans des conditions il est vrai confidentielles et dans les circonscriptions les plus mauvaises, là où il y avait des sortants de droite enracinés, une cinquantaine de candidats aux élections législatives, nous avons acquis le statut légal de parti politique.

A. – Eh bien, il faut maintenant donner l'élan !

Notre première échéance est le Congrès constituant des 4 et 5 décembre. Nous devons nous fixer nationalement un objectif de 10 000 adhérents actifs. C'est peu et c'est beaucoup : Il y a 3 500 cartes placées chez les Verts. Le Parti Socialiste est exsangue.

Avec 10 000 adhérents motivés, combatifs, nous forcerons le débat, non pas en haut mais en bas, sur le terrain.

Le Mouvement des Citoyens doit être présent sur les lieux de travail, dans les lycées et les universités, dans les communes. Il doit faire vivre la critique du système. L'ironie, l'anticonformisme seront vos armes. Vous ébranlerez les certitudes paresseuses.

Vous lancerez des campagnes d'adhésion, et vous vous attacherez à recréer le terreau d'une gauche républicaine. Les plus expérimentés tendront la main aux nouveaux.

Et si nous travaillons bien, nous serons le gros grain de sable qui bloquera le système. Celui-ci, vous le savez, est fragile. Nous l'ébranlerons.

Un parti politique doit être présent aux élections. Nous le savons. Nous irons au-devant du peuple.

Là où prévaut le scrutin majoritaire nous trouverons les bons candidats. Ailleurs la proportionnelle nous servira. Nous ne rejetterons pas les alliances quand nous trouverons des convergences solides. Et puis surtout, nous saurons utiliser les événements pour faire passer nos idées. Nous serons patients, tout en comptant sur l'impatience de nos concitoyens.

La première échéance nationale, ce seront les élections européennes. C'est pour nous un excellent terrain. Notre discours n'a pas pris une ride depuis la campagne référendaire sur le traité de Maastricht. On ne peut pas en dire autant du discours du "oui" qui apparait, avec neuf mois de recul, comme un tissu de billevesées euphorisantes, du style : "L'Europe, c'est la paix", voir la Yougoslavie ; "l'Europe, c'est la France puissance douze", voir le GATT ; "Avec la monnaie unique, vous ferez des économies", voir l'état du SME, etc.

Les Français sont intelligents. Voilà -après le Congrès des 4 et 5 décembre – notre deuxième grand rendez-vous : c'est l'élection de juin 1994. Quelle que soit la configuration nous nous y adapterons ! Et nous changerons la donne !

B. – Certes la tâche sera rude

Construire une force politique neuve est une tâche infiniment difficile. Il faut du courage pour l'entreprendre. D'autant plus que nous ne sommes pas des inconscients. Nous connaissons mieux que d'autres le poids des habitudes et des conformismes, l'inertie de l'histoire, la force des allégeances, la puissance de l'Argent.

Pour créer une force nouvelle nous allons rencontrer deux ordres de difficultés :

1) D'abord les difficultés qui sont à l'extérieur de nous.

a) Celles qui sont dans la société, éclatée, individualiste, frileuse, repliée sur elle-même. Le déclin du collectif, celui du fait syndical, ne laissent place qu'à des mouvements sociaux dont l'objet est lointain, fantastique ou souvent périphérique. Il n'y a plus guère de contestation organisée posant le problème du pouvoir au sein même du capitalisme.

Notre projet républicain apparaît ainsi comme d'une fantastique audace, puisqu'il vise à modifier le centre de gravité du système lui-même, en le faisant glisser de la sphère financière vers la sphère productive.

b) La deuxième série de difficultés vient de ce que les structures politiques anciennes, dépourvues de projet, continuent d'occuper le terrain en vertu d'une sorte de rente institutionnelle. Essentiellement conservatrices, elles n'évolueront que sous la pression des événements. Il n'y a pas de cadeau à attendre de ce côté-là. Pour autant, nous devons maintenir les contacts nécessaires avec chaque structure ou courant, à la condition de n'aliéner jamais notre indépendance. Le Mouvement des Citoyens entend ainsi agir directement et indirectement, comme levier des recompositions futures.

c) La troisième difficulté tient aux grilles de lecture paresseuses ou conformistes qui rejettent par principe tout ce qui est neuf et dérange : le Mouvement des Citoyens par exemple.

d) Enfin l'Establishment fera tout pour nous étouffer. Nous ne pourrons pas compter, comme d'autres, sur la complaisance de l'ordre établi. Quand il ne sera pas possible de nous marginaliser, tout sera fait pour nous diviser ou nous discréditer. Ne soyez pas dupes des simplifications, des amalgames ou des procès d'intentions.

Nous devons exister par nous-mêmes, sur le terrain et à travers les grands débats de notre temps. C'est ainsi que nous imposerons en définitive le respect. C'est une rude école. Nous n'avons pas d'autre choix.

2) Mais les plus grandes difficultés seront peut-être à l'intérieur de nous-mêmes.

a) L'inexpérience, la diversité des sensibilités, les conflits de pouvoir, même et surtout minuscules, seront autant d'obstacles à une organisation rapide du Mouvement des Citoyens sur tout le territoire national. Certes nous disposons de réseaux expérimentés dans la moitié des départements, mais c'est une chose d'animer un courant de pensée, et c'en est une autre de faire vivre une organisation majeure, qui doit prendre position sur l'essentiel, aller au contact des gens, affirmer sa présence en toute occasion. Il faut pour cela beaucoup de hauteur de vues, d'ouverture et même d'humour.

Je vous mets en garde contre toute tentation sectaire ou groupusculaire. Nul n'est propriétaire du Mouvement des Citoyens. Celui-ci appartient au peuple seulement. Nous devons y veiller d'autant plus que nous ne sommes pas contenus sur cette pente par l'appartenance à une grande structure à vocation électoraliste, et donc naturellement rassembleuse.

b) Pour compenser les risques d'éparpillement inhérents à la diversité de notre recrutement qui touche à la fois différentes sensibilités de gauche, des milieux syndicaux eux-mêmes divers, des verts qui ont choisi la gauche, des républicains de progrès, radicaux ou gaullistes, et enfin des citoyens qui jusqu'ici s'étaient tenus éloignés de la chose politique, eh bien, il faudra voir large ! Eviter tout procès d'intention. Cultiver la générosité et l'accueil. Mettre l'accent sur ce qui unit, c'est-à-dire avant tout sur les tâches à accomplir ensemble.

Pour conjuguer l'ouverture et le rassemblement, faites vivre la démocratie interne, éclairée par l'ambition collective. Dans l'organisation, il faut toujours rechercher à la fois la meilleure utilisation des compétences et le consensus. Le vote est le moyen de trancher les conflits ou de vérifier, en cas de besoin, la légitimité. N'en abusez pas inutilement.

La tâche d'organisation sera difficile. Chaque comité devra désigner ses responsables à la formation, activité capitale si nous voulons que nos idées l'emportent, à la propagande, à la presse, à la jeunesse aux entreprises, aux relations extérieures, aux finances, et enfin aux élections, qu'il faut préparer méthodiquement, des mois voire des années à l'avance. Chaque comité devra, en relation avec le national, organiser réunions publiques et conférences de presse, et démarcher tous ceux qui peuvent nous rejoindre ou nous aider. Il faut faire connaître le Mouvement des Citoyens et ses orientations dans la population, de façon à attirer les milliers d'adhérents dont nous avons besoin pour mettre en place, sur des bases solides, nos structures définitives à l'occasion de notre Congrès Constitutif des 4 et 5 décembre. Notre Conseil National provisoire a la charge de le préparer.

La tâche est difficile mais si nous ne l'entreprenons pas, qui le fera à notre place ?

C. – La tâche est belle. Comment pourrions-nous mieux employer l'expérience que nous avons acquise et l'énergie qui nous anime ?

J'indiquerai, en plus des tâches d'organisation proprement dites, quelques grandes orientations.

1) Nous devons d'abord nourrir le débat public, et faire vivre la démocratie. Nous le ferons, par exemple, à l'occasion du débat sur l'autonomie de la Banque de France, au Parlement, mais aussi dans le pays, en faisant signer une pétition nationale. Il nous faut montrer le sens de ce projet recul de la démocratie, alourdissement des contraintes monétaristes pesant sur les activités productives et l'emploi.

Nous le ferons aussi à l'occasion du débat sur le Code de la nationalité, en montrant ce que doit être une politique d'intégration à la République, et en toutes occasions.

Faites-le dans vos départements en organisant réunions, distributions de tracts, campagnes d'affichages, prises de parole, conférences de presse.

2) Nous devons remédier à la crise de l'offre politique et fixer l'électorat populaire sur un projet républicain et progressiste.

3) Nous jetterons ainsi un pont vers l'avenir, en suscitant des convergences dans la vie politique française, en restant ouverts à de nouvelles alliances, à partir de chantiers de réflexion ouvert à toutes les sensibilités, sans exclusive.

4) Nous participerons à tous les dialogues mais nous privilégierons ceux qui nous ont rejoints dans le "non citoyen" à Maastricht.

5) Nous préparerons ainsi des formes originales de regroupement, ouvertes à toutes les sensibilités de progrès. La reconstitution d'un grand parti progressiste ne sera possible que si la définition de la gauche évolue pour répondre aux aspirations et aux enjeux nouveaux de notre temps. L'Europe des peuples sera notre chantier intellectuel principal.

6) À plus long terme, notre objectif est la constitution d'un grand parti de toute la gauche, à la fois populaire et républicain.

7) Dans l'immédiat, nous devons nous tourner prioritairement vers la jeunesse, et faire du Mouvement des Citoyens une véritable école de formation. Il y a une pédagogie de cet échec qu'a subi la gauche. Nous serons ces pédagogues.

8) Notre objectif est aussi de faire qu'il y ait parmi nos responsables autant de femmes que d'hommes, également capables de porter notre projet de citoyenneté active pour tous.

9) Nos comités de citoyens dans les entreprises devront donner un contenu concret à la notion d'"alliance des productifs", pour la sauvegarde et le développement de l'emploi.

10) Enfin, dans l'ordre international nous nous attacherons à favoriser l'émergence d'un pôle progressiste reliant le Nord et le Sud, tout en diversifiant largement nos relations dans chaque pays.

D. – Nous ne manquons pas d'atouts !

Nous ne partons pas de zéro. Notre action a sa cohérence inscrite dans la durée.

Nous avons su faire des choix clairs, même et surtout quand c'était difficile. Sur beaucoup de sujets nous disposons d'un solide logiciel, même si sur certains chantiers, l'emploi, l'Europe, le développement, l'environnement, l'écologie, le féminisme, nous devons rester ouverts, en recherche, bref disponibles pour toute idée nouvelle, dès lors qu'elle s'avérera pertinente. Nous disposons d'élus dans les Assemblées parlementaires, dans les régions, les départements, les villes.

Ceux qui nous rejoignent apportent aussi avec eux un héritage précieux.

Ce trésor d'expérience ne doit pas être gaspille. Il doit servir aux générations nouvelles.

C'est vers elles que nous nous tournons en priorité, en leur lançant la cordée pour qu'elles puissent ainsi trouver un appui dans la conquête des responsabilités qui demain seront les leurs.