Texte intégral
France 2 : Le PS a perdu 4 millions de voix en 5 ans, est-ce que vous pouvez espérer un sursaut en une semaine ?
L. Jospin : Non, en une semaine, combler cette érosion, qui correspond à une décomposition socialiste et à une fragmentation des forces de progrès, cela ne me paraît pas possible. En une semaine, on peut faire prendre conscience aux Français qu'à partir du moment où leur vote du premier tour était celui d'un changement de majorité de gouvernement et a abouti à une majorité absolue du RPR et de l'UDF à l'Assemblée nationale, il n'est pas bon pour l'équilibre politique du pays, pour l'équilibre du pays tout court que la minorité soit écrasée. Ce souci de rééquilibrage peut s'opérer dans ce second tour.
France 2 : C'est un recul historique pour le PS et c'est une vraie crise pour la gauche ?
L. Jospin : Il y a une crise sociale nouée autour de la question du chômage et qu'il y a eu aussi une crise morale nouée autour d'un certain nombre de défaillances dans les pratiques politiques, dans une conception qui n'a pas été assez exigeante. Il est nécessaire de donner des jalons et des repères pour une reconstruction, pour une renaissance qui ne sera pas forcément très rapide.
France 2 : Vous aviez beaucoup d'espoir dans le Big bang, or il n'a eu aucun effet.
L. Jospin : On ne peut pas s'arrêter à une formule. La démarche, qui doit être qu'il y ait une reconstruction des forces de gauche, doit être entreprise et accomplie. En même temps il est difficile d'en parler. Il me paraît nécessaire que la minorité que nous allons former soit composée d'hommes et de femmes qui veulent continuer à porter des valeurs de justice, d'égalité et qui rappellent la nécessité d'une authenticité et d'une rigueur républicaine.
France 2 : Qu'allez-vous faire ?
L. Jospin : Tout le monde sait que je travaille sur le terrain. Je n'ai pas en tête ces schémas ultérieurs. Nous ne devrons pas les aborder dans la division. Il faudra se laisser un temps de réflexion. La droite ne pourra pas répondre aux exigences des Français et à une partie de ses promesses. Non pas parce qu'elle est la droite, mais parce ce qui est au cœur des problèmes de notre société, le chômage et sa montée, ne peuvent pas être jugulés par les méthodes classiques de l'action économique dont nous nous sommes inspirés. L'opinion espère encore que le retour de la droite, ses relations plus tranquilles, ou au moins naturelles, avec les milieux d'affaires, la confiance qu'elle restaurerait vont mécaniquement permettre d'échapper à cet engrenage du chômage. Je pense qu'il s'agit d'une question plus fondamentale qui tient à toutes les stratégies économiques développées dans le monde occidental depuis 15 ans qui doivent être revues. Il faut qu'il y ait un certain nombre d'hommes qui roulent ces sujets de réflexion, même si nous n'aurons pas à traduire ça en pratique immédiatement.
22 mars 1993
France Inter
I. Levaï : Qu'est-il arrivé à votre parti ?
L. Jospin : Si on se concentre sur la période même de l'élection, il y a une conjoncture économique et sociale très défavorable. Les derniers éléments d'informations sur la récession ont joué également. Cela est venu désespérer un peu plus ceux qui étaient confrontés au chômage depuis des mois. Le deuxième élément c'est l'image d'un mouvement socialiste et d'un pouvoir qui s'était brouillé, dont on ne voyait plus bien l'identité et les contours. Cela a donc favorisé une polarisation des électeurs vers la droite, même si l'on a vu qu'elle n'est pas massive en termes de vote, mais qu'elle le sera en termes de sièges. Il y a également un climat moral lié à ce qu'on a appelé les affaires qui ont été partagées à gauche et à droite, mais qui ont touché le pouvoir en place et plus particulièrement les socialistes à qui on prêtait plus de vertus.
I. Levaï : Considérez-vous que M. Mitterrand soit battu avec vous ?
L. Jospin : C'est une formule journalistique. Quand on est dans les périodes un peu difficiles, il vaut mieux se référer à ce qui est institutionnel, à ce qui est le droit. Le Président de la République reste le Président. Il va être confronté à la cohabitation une fois de plus.
I. Levaï : Chez vous, que pouvez-vous faire d'ici dimanche prochain ?
L. Jospin : Je fais 10 % de plus que la moyenne nationale du PS, mais ça ne saurait me réjouir parce que ça n'est pas mathématiquement suffisant pour gagner au second tour. Il est clair qu'il faut un mouvement au deuxième tour. Le candidat de la droite fait le même score. Ça sera arbitré par des électeurs qui, peut-être n'ont pas voté au premier tour, ou qui ont voté écologiste ou pour de toutes petites formations politiques. Il faut que les citoyens se demandent si c'est une bonne chose d'éliminer de l'Assemblée nationale un homme qui a essayé d'incarner une certaine authenticité ces dernières années et qui peut, dans la prochaine Assemblée nationale, jouer un rôle dans le sens des idées de progrès et peut-être aussi d'une rénovation qui apparaît à l'évidence comme absolument nécessaire pour le mouvement socialiste ou pour les forces de progrès en général.
A. Ardisson : Chez vous, le FN dépasse les 10 %, ce qui est rare dans cette région.
L. Jospin : Traditionnellement, le FN faisait autour de 7 ou 8 %. On ne peut pas nier une certaine "droitisation" politique dans cette élection de la société française. RPR-UDF font 40, 4 de divers droites et 12 de FN. Ça fait une droite à 56 %. Les Français ont toujours fait passer des messages assez clairs dans les élections. Le problème est de savoir s'ils veulent faire passer au second tour un message de correction. Au fond, au premier tour, les Français ont décidé de la majorité qu'ils voulaient, au deuxième tour, ils vont maintenant décider pour la minorité. Il n'est pas bon que la minorité soit totalement écrasée à l'Assemblée nationale.
I. Levaï : Autrement dit, vous voulez un sursaut républicain ?
L. Jospin : C'est bien de cela dont il s'agit. La majorité étant assurée, il n'est pas bon qu'elle soit écrasante à l'Assemblée nationale. Compte tenu de ce qu'est la diversité de la société française, il est bon qu'il y ait à l'Assemblée des hommes et des femmes qui incarnent d'autres valeurs, qui veuillent renouveler le message politique à gauche.
I. Levaï : Est-ce vraiment l'économie qui explique votre défaite. La politique n'y est-elle pas pour quelque chose aussi ?
L. Jospin : J'ai évoqué le chômage qui me paraît décisif, j'ai évoqué aussi le climat moral. Je suis convaincu qu'on ne pourra pas faire reculer le chômage par les moyens classiques qui ont été utilisés jusqu'à maintenant. La droite ne fera pas reculer le chômage, il est temps d'essayer de lancer dans le débat public des thèmes nouveaux, des approches nouvelles. Encore faut-il qu'il y ait des hommes et des femmes qui soient en mesure de porter ces idées dans le débat public.
I. Levaï : Vous étiez un chaud partisan de la proportionnelle. Vous en voulez à vos camarades de ne pas avoir changé de mode de scrutin ?
L. Jospin : Nous allons nous trouver fort minorés à l'Assemblée nationale. J'ai toujours été pour la proportionnelle, c'est d'ailleurs la position historique des socialistes. Nous l'avons instaurée en 1985. Il ne serait pas très honnête de dire que c'est le président de la République ou P. Bérégovoy qui se seraient opposés à ce retour. Il n'a pas été possible de dégager un consensus.
I. Levaï : V. Giscard d'Estaing était pour un scrutin mixte.
L. Jospin : Le scrutin mixte imposait soit d'augmenter le nombre des députés, ce qui était relativement difficile, soit de refaire un découpage électoral, ce qui est toujours objet de contestation. Quand Bérégovoy est arrivé aux responsabilités, voulant calmer le jeu, il n'a pas bougé le mode de scrutin.
I. Levaï : Le PS apparaît comme un parti de seigneurs féodaux qui ont leurs petites armées. À qui la faute ?
L. Jospin : Ce qui m'intéresse c'est ce qu'on peut faire pour changer le sort du second tour. Ce n'est pas de revenir en arrière pour établir des responsabilités. Pour ce qui me concerne, de 81 à 88, le PS a vécu sa vie de façon harmonieuse, rassemblée, fraternelle. J'avais maintenu l'unité. Je regrette ce qui s'est passé après. Mais on doit se mobiliser pour les huit jours qui viennent pour faire que la majorité absolue de la droite à l'Assemblée nationale qui est certaine ne devienne pas une majorité écrasante parce que ça ne sera pas bon pour l'équilibre de la vie politique française dans les années qui viennent.
I. Levaï : Est-ce que le choc vous rassemble ?
L. Jospin : Nous sommes rassemblés. Peut-être cela n'a-t-il pas été suffisamment manifeste dans la campagne. Je dis aux électeurs "si vous voulez corriger l'orientation claire que vous avez prise ou la nuancer, cela passe par l'élection à l'Assemblée Nationale partout où c'est possible d'un certain nombre d'hommes et de femmes qui représenteront d'autres idées, d'autres valeurs, une capacité de proposition et une capacité de mise en cause positive du passé pour rebondir".
A. Ardisson : Vous paraissez pessimiste pour le second tour.
L. Jospin : Je ne vois pas où les experts trouvent, si on regarde région par région, les 75 sièges dont ils parlent. La réalité est plus rude. Si les électeurs veulent aller vers 75 sièges pour le PS, il faut qu'ils se mobilisent très fortement dans le second tour. Ces projections pourraient bercer d'illusions la perspective du second tour. Je vois plutôt un risque de 40 ou 50 sièges s'il n'y a pas une mobilisation très forte.
A. Ardisson : Dire "attention au trop-plein à droite", est-ce un argument suffisamment mobilisateur ?
L. Jospin : Si les Français veulent aller jusqu'au bout, ils le peuvent, ils sont libres. Cela ne provoquera pas pour eux des lendemains particulièrement heureux et souriants. On peut toujours aller jusqu'au bout de son humeur, de sa déception. Il y a un certain nombre d'hommes et de femmes qui ne se sont pas mobilisés et qui le doivent pour que des hommes et des femmes qui ont essayé de maintenir une authenticité puissent être présents à l'Assemblée nationale.
I. Levaï : Sur qui comptez-vous à gauche ?
L. Jospin : Il y a les résultats d'H. Emmanuelli. Il a des chances de gagner le second tour. Pour M. Rocard, je voudrais saluer son courage. Il savait depuis le début que sa circonscription était difficile, il n'a pas changé de circonscription. Je souhaite que la mobilisation lui permette d'être élu au second tour. Et ensuite, c'est le suffrage qui décidera. Les Français n'ont pas trié dans ce premier tour.
I. Levaï : Les écologistes ont beaucoup perdu.
L. Jospin : Ayant abandonné le terrain de l'environnement, ils sont apparus comme des forces un peu semblables à d'autres. Ils n'ont pas eu, du coup, la même force d'attraction. Peut-être aussi que tel ou tel des leaders a eu un ton qui n'a pas convenu à l'opinion.
I. Levaï : Vous avez l'air très défensif ce matin.
L. Jospin : Comment faites-vous lorsque vous avez 19 % et que les autres ont 40 ? Je n'ai pas le moyen de me mettre au lit et de prendre mon thermomètre, je repars sur le terrain pour convaincre, seule chance pour espérer gagner.
A. Ardisson : Et quoi qu'il arrive, vous continuez ?
L. Jospin : Ma vie continue. Si je ne suis pas élu, j'aurais à reprendre une activité professionnelle. Je n'ai pas de fortune, personne pour me nourrir. Pour l'instant, je me remets en route pour rassembler.