Interviews de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, dans "Le Figaro" du 20 septembre 1993, "Les Échos" du 27 et à RTL le 28, sur le projet de loi quinquennale pour l'emploi la réforme fiscale, les élections européennes.

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Média : Le Figaro - Les Echos - RTL

Texte intégral

Le Figaro : 20 septembre 1993

Le Figaro : Que pensez-vous, du projet de loi quinquennale sur l'emploi qui va être discuté à l'Assemblée à partir du 28 septembre ?

Charles Millon : Un grand projet quinquennal doit être une loi d'orientation et d'exécution. La présente loi comporte des mesures novatrices par le groupe UDF : la décentralisation de la formation professionnelle, le développement de l'apprentissage, la flexibilité du temps de travail. Mais le texte que Michel Giraud a présenté devant notre groupe, mercredi dernier, ne met pas en perspective le problème de l'emploi et ne dégage pas de grandes orientations. Le chômage ne sera pas jugulé par de simple mesure d'ordre social. Il exige des réformes structurelles. Or un certain nombre de questions restent en suspens : dans le domaine de l'organisation du marché du travail pour lequel nous préconisons – une fusion de l'ANPE et des Assedic et la création d'agences régionales pour l'emploi –, mais aussi en ce qui concerne le statut de travailleur indépendant ou la réhabilitation de la pluriactivité.

Le Figaro : Vous n'êtes guère enthousiaste ?

Charles Millon : Ce projet ne peut être qu'une première étape : il devra donc obligatoirement être suivi de mesures complémentaires, indispensables pour influer vraiment sur la situation de l'emploi. L'approche du problème du chômage exige une vision globale et prospective, des mesures hardies. Le gouvernement bénéficie d'une confiance exceptionnelle des Français : il a l'occasion historique d'expérimenter et de réformer. Il peut compter sur le groupe UDF pour engager une autre logique : la logique d'aide au retour à l'emploi. Les députés UDF, déposeront un certain nombre d'amendements en ce sens.

Le Figaro : Dans un autre domaine, vous êtes sûrement plutôt satisfait de la réforme fiscale qui a été annoncés ?

Charles Millon : Oui, nous-nous félicitons de ce début de réforme fiscale. Notre groupe et le président de la commission des finances, Jacques Barrot, avaient en effet demandé, en mai dernier, une clarification et une simplification de l'impôt sur le revenu, et en particulier une réduction du nombre de tranches d'imposition et une progressivité amoindrie. Mais soyons clairs, cette modernisation de notre système fiscal, avec un impôt sur le revenu progressif, clarifié et allégé, et une CSG proportionnelle, doit aller de pair avec une réduction de la pression fiscale, en particulier sur le coût du travail (...)

Le Figaro : Il y a quelques mois l'UDF voulait occuper le terrain laissé vacant par la gauche. Étant donné la popularité record d'Édouard Balladur, est-ce toujours d'actualité ?

Charles Millon : L'UDF entend plus que jamais être un groupe aiguillon et répercuter les attentes des Français qui souhaitent des réformes structurelles, des actes politiques courageux dans des domaines aussi essentiels que la formation, l'éducation, la gestion des régimes sociaux. Le gouvernement a engagé des réformes de structure concernant les retraites, la fiscalité. Il doit continuer.

Le Figaro : Après les déclarations de soutien presque inconditionnel de certains centristes à Édouard Balladur, après les revendications du PR sur la présidence de l'UDF, dans quel état se trouve le groupe UDF ?

Charles Millon : Toutes les petites phrases de fin d'été ne m'intéressent pas. La présidence de l'UDF n'est pas à pourvoir, et l'UDF ne va pas rentrer maintenant dans une compétition stérile entre tendances. Le groupe UDF va bien. Il n'est pas traversé, comme certains l'insinuent, par des forces centripètes.

Le Figaro : À six mois des élections européennes, les états-majors du RPR et de l'UDF se divisent déjà sur la désignation des têtes de liste. Quelle est votre position ?

Charles Millon : Elle est toute simple : je ne vois pas comment on peut parler de liste et de tête de liste sans s'être mis d'accord au préalable sur un programme ! C'est pourquoi je souhaite que l'UDF définisse d'abord sa plate-forme en coordination avec d'autres formations politiques européennes, comme le CDU. C'est seulement après que nous pourrons voir comment faire un programme commun avec nos amis du RPR, et que l'on pourra parler listes et têtes de liste.

Le Figaro : Un an après le referendum sur Maastricht, et alors que l'Europe vient de subir quelques revers, ne croyez-vous pas que le discours « euro-enthousiaste » de l'UDF passera plus difficilement ?

Charles Millon : Je pense que les événements qui viennent de s'écouler cette année – carence de l'Europe dans l'affaire bosniaque, crise du système monétaire français, difficulté des négociations du Gatt – montrent au contraire que l'Europe, qui est encore un monstre bureaucratique mais un nain politique, doit-se renforcer. Il est par exemple incroyable de voir que le grand événement de la rentrée, la paix signée entre Israël et les Palestiniens, se soit passé sans elle.

Dans le contexte actuel, certains hommes politiques ont du mal à assumer leur engagement européen. Il est vrai qu'il est beaucoup plus commode de crier avec les loups, de trouver un bouc émissaire facile dans l'Europe. La construction européenne étant fragile, je ne souhaite pas faire partie de ceux qui l'auront ébranlées où mise à terre. Au contraire, je souhaite que le gouvernement français prenne une initiative spectaculaire en faveur de l'Europe politique.

La France et l'Allemagne doivent se retrouver pour réfléchir à l'évolution de nos institutions. Sinon, c'est vrai, on verra l'Europe se déliter doucement face à un grand ensemble américain et un grand ensemble asiatique. Cela serait de la pure folie et un gâchis historique !


Les Échos : 27 septembre 1993

Les Échos : En juillet dernier, sur les mesures d'urgence, comme aujourd'hui, à l'encontre du projet quinquennal, vous êtes l'un des députés les plus critiques. Si vous étiez ministre du Travail, quelles mesures auriez-vous retenues qui ne figurent pas dans le projet ?

Charles Millon : Ce projet comporte de nombreuses mesures indispensables que j'ai appelées de mes vœux telles que la décentralisation de la formation, la flexibilité du travail ou le chèque service. C'est une première étape nécessaire dans le plan de lutte contre le chômage. Mais il faudrait surtout inverser la logique actuelle, et instaurer les conditions favorables à la création d'emplois et d'activités. En favorisant, par exemple, la pluriactivité, le statut de travailleur indépendant… Il faudra, en outre, engager des réformes structurelles et moderniser le marché du travail, en préparant la fusion de l'ANPE, des Assedic et de l'AFPA.

Les Échos : Fusionner ces trois organismes, n'est-ce pas courir le risque de créer un mastodonte ingouvernable ?

Charles Millon : Bien sûr que non, car cette réforme doit s'inscrire dans une démarche décentralisatrice et aboutir à la mise en place d'agences régionales de l'emploi. Ces agences, dont le conseil d'administration serait composé, entre autres, des représentants de l'État, des partenaires sociaux et d'élus régionaux, auraient pour tâche l'indemnisation des chômeurs et leur placement ; elles devraient aussi provoquer leur orientation et, si nécessaire, les inciter à suivre une formation correspondant aux offres d'emploi. Il s'agirait tout-simplement de faire asseoir à la même table l'agent de l'ANPE, celui des Assedic et les partenaires sociaux pour gérer la maison.

Dans l'attente de cette réforme, je souhaite que les pouvoirs publics optent pour une démarche d'expérimentations dans les régions qui le souhaiteraient. Ceci me paraît fondamental car il est impressionnant de constater que la France connaît l'un des taux de chômage des plus élevés d'Europe alors que c'est l'un des pays qui consacre le plus d'argent à la politique du traitement social du chômage (3 % du PIB).

Les Échos : Vous songez à d'autres expérimentations ?

Charles Millon : Oui. Certaines expérimentations peuvent être le fait des entreprises qui veulent mettre en place le « temps choisi » pour favoriser, avec la participation des salariés, une réelle gestion du temps de travail. Cette réorganisation coûte de l'argent. Aussi, il me paraîtrait plus judicieux d'aider les entreprises qui accepteraient cette réorganisation, susceptible de générer des emplois, plutôt que de verser des indemnités aux salariés qu'elles licencient.

Les Échos : Cette réorganisation doit-elle être assortie d'une réduction du temps de travail ? Croyez-vous que la réduction des horaires puisse avoir des effets importants sur l'emploi ?

Charles Millon : Jusqu'à maintenant, la réduction du temps de travail n'a jamais créé d'emploi. Personne ne soutient d'ailleurs qu'elle aurait plus d'effet aujourd'hui, sauf peut-être si elle était importante et accordée à une branche tout entière. Mais je ne crois pas que la fragilité actuelle des entreprises le permette. En revanche, une nouvelle organisation du temps de travail peut entraîner une réduction des horaires : c'est déjà le cas d'entreprises qui travaillent en continu avec des équipes postées.

Les Échos : Quand vous appelez de vos vœux une « révolution des mentalités » à quoi pensez-vous ?

Charles Millon : Le projet de loi actuel manque d'analyse prospective. J'aurais préféré qu'il s'interroge sur les types d'emplois qui apparaîtront dans les années à venir. Nombre d'emplois continueront à disparaître du fait de l'automatisation, d'autres à cause des délocalisations. Il est donc indispensable de cerner les activités qui seront, demain, créatrices d'emplois : industries de haute technologie, entreprises qui font du « sur-mesure », qui fabriquent des produits spécifiques à haute valeur ajoutée, entreprises de services. L'une des conditions du développement de ces entreprises créatrices de richesses, c'est la recherche. C'est pourquoi je préconise une exonération des investissements dans ce domaine et je souhaiterais que le budget 94 en tienne compte.

La deuxième condition évidente est la formation. À cet égard, je suis préoccupé par le fait qu'on va budgétiser les cotisations d'allocations familiales pour les bas salaires seulement, ce qui va pénaliser les entreprises qui, ayant une politique sociale courageuse, ont relevé les bas salaires, et avantager les entreprises dont les salaires sont les plus faibles. Ceci ne va pas dans le sens de la qualification des salariés. Il aurait été préférable que l'exonération en pourcentage, même plus faible, porté sur toutes les rémunérations ou alors que les 1 000 premiers francs soient exonérés. Je reviendrai sur cette question au cours du débat.

D'ailleurs, quitte à choquer un certain nombre de personnes qui pensent que la budgétisation est nécessaire pour baisser le coût du travail, j'estime que la première urgence aurait été de favoriser l'apprentissage et la formation en alternance. À tout le moins, je souhaite qu'on envisage une contrepartie de la part des entreprises, soit sous forme de contrats d'apprentissage qu'elles concluraient, soit sous forme d'un versement à un fonds régional d'apprentissage qui aurait pour vocation d'aider les PME à engager des apprentis.

Les Échos : Vous n'êtes donc pas d'accord avec François Perigot pour qui demander des contreparties aux entreprises est de nature à restreindre les effets de la loi.

Charles Millon : Je pense qu'il se trompe car, on matière d'emploi, le défi de demain, c'est de réhabiliter d'apprentissage et l'alternance. Il faut absolument réévaluer l'image de l'apprentissage, faire comprendre aux jeunes qu'il convient d'enrichir le savoir par la compétence comme le font les étudiants en médecine durant leur internat. Il n'y a rien de dégradant à apprendre son métier dans l'entreprise, avec des maîtres de stage.

Les Échos : À condition que les jeunes aient des perspectives d'avenir.

Charles Millon : Absolument. Il faut que tout au long de sa vie professionnelle, grâce à l'alternance, le salarié puisse suivre une formation « différée » qui lui permette de franchir toutes les étapes, du CAP au diplôme d'ingénieur.

Les Échos : Ce sera suffisant ?

Charles Millon : Il faut d'abord faire découvrir aux jeunes, et surtout à leurs parents, les métiers auxquels prépare l'apprentissage. C'est pourquoi je suis très favorable à une chaîne de télévision éducative. Il faut ensuite que l'orientation des enfants ne soit pas faite par les seuls professeurs. La présence de professionnels est nécessaire afin que, dès la 5e, les jeunes qui en ont les compétences, le goût, les capacités puissent choisir l'apprentissage alors qu'aujourd'hui celui-ci est trop souvent le voie des laissés-pour-compte.

Les Échos : À cet égard, le projet de loi quinquennale vous satisfait-il ?

Charles Millon : Oui. Il me donne satisfaction car il ouvre un champ nouveau pour mettre en œuvre une politique de formation et d'apprentissage très importante. Le seul problème qui risque d'apparaître est celui des relations entre le système éducatif et le système d'apprentissage, géré par les professions.

Les Échos : Vous dites que toutes les décisions doivent être orientées en faveur de l'emploi. Le projet de budget 94 répond-il à cet objectif ?

Charles Millon : Le groupe UDF ne peut que se réjouir de l'allégement et de la simplification de l'impôt sur le revenu puisqu'il avait été le premier à la réclamer au printemps. Mais il faut aller plus loin, expliquer clairement aux acteurs économiques où l'on va en matière d'impôt. C'est pourquoi je préconise une loi quinquennale sur la fiscalité qui ne traiterait pas seulement des impôts d'État mais aussi de la fiscalité locale. En tant que président de région, je pense qu'il n'est pas possible de laisser dériver les dépenses locales alors qu'au niveau national un effort de freinage est entrepris. Par ailleurs, l'État ne peut plus continuer à transférer de nouvelles charges aux collectivités locales sans leur donner les moyens financiers équivalents. J'ajoute enfin que je suis extrêmement préoccupé par la situation des comptes sociaux.

Les Échos : Les mesures arrêtées par le gouvernement suffiront-elles à relancer la consommation et à faire redémarrer l'activité ?

Charles Millon : À mon avis, la consommation repartira quand les Français auront confiance dans la reprise et qu'ils verront les investissements redémarrer. La crise actuelle est autant une crise de l'offre qu'une crise de la demande. C'est pourquoi je crois essentiel de ne pas oublier ceux qui créent. Faut-il une aide fiscale à l'investissement ? De nombreux députés UDF le croit. Tout doit être mis en œuvre pour développer la recherche et l'innovation, en revalorisant notamment le crédit d'impôt.

Les Échos : L'UDF peut-elle encore jouer un rôle d'aiguillon alors qu'une bonne partie de ses troupes s'est ouvertement ralliée au Premier ministre ?

Charles Millon : Nous avons le rôle, la mission d'enrichir les débats. Et nous avons largement prouvé que nous pouvions le faire avec la réforme de l'impôt sur le revenu ou le projet de loi quinquennale sur l'emploi dont toute la partie concernant la formation et l'apprentissage a été élaborée à l'initiative des présidents de région UDF. Si la majorité parlementaire doit être unie et loyale, elle ne doit pas être silencieuse et uniforme. Car je crois que de l'uniformité naît l'ennui.


RTL : 28 septembre 1993

J.-M. Lefebvre : Est-ce que vous êtes rassuré par ce discours ?

Charles Millon : E. Balladur a simplement remis en perspective le projet de loi quinquennale sur le travail, l'emploi et la formation professionnelle, mais comme il l'a bien indiqué je crois que ce ne peut être qu'une première étape si on veut répondre à ce fléau qu'est le chômage et à la transformation profonde de la société française, à la mutation qui concerne aujourd'hui toutes les structures économiques.

J.-M. Lefebvre : Ce projet manque donc d'audace ?

Charles Millon : Pour moi ce projet de loi ne peut être qu'une première étape. Il comporte d'excellentes mesures, mais pour pouvoir faire face à la situation telle qu'elle existe, il conviendra d'aller plus loin et par exemple de réfléchir à une politique en matière de réorganisation du marché d travail, c'est-à-dire à un rapprochement pour arriver à une fusion entre l'ANPE et l'ASSEDIC.

J.-M. Lefebvre : Vous ne craigniez pas de créer une espèce de monstre administratif et technocratique ?

Charles Millon : Pas du tout parce que je suis favorable à une décentralisation parallèle et à la mise en place dans chaque région d'agences régionales pour l'emploi. Vous savez le problème de l'emploi est un problème qui est à multifaces. Essayer de résoudre le problème de l'emploi, de Paris pour tous les bassins d'emplois français, cela me paraît quelque chose d'impossible. Il faut se rapprocher des entreprises.

J.-M. Lefebvre : La réduction du temps de travail, vous n'y êtes pas favorable.

Charles Millon : Je suis favorable à ce qu'on appelle la réorganisation du travail et la réorganisation du temps de travail. Je crois qu'il serait souhaitable que la collectivité publique aide les entreprises à se réorganiser pour permettre l'apparition dans les entreprises du temps choisi, c'est-à-dire un temps pour la formation, un temps pour les activités familiales, un temps pour une pluriactivité dans certaines conditions et qu'à partir de ce moment-là, on peut réfléchir à une nouvelle organisation du temps de travail. Je crois que la réduction du temps de travail ne peut pas s'appliquer d'une manière uniforme partout en même temps.

J.-M. Lefebvre : Vous adhérez à l'appel au consensus lancé par le Premier ministre à la fin de son discours ?

Charles Millon : Bien sûr je pense que dans le domaine de la lutte contre le chômage, pour une nouvelle gestion du marché de l'emploi, il faudra un consensus minimal partout. Mais pour se faire il faut d'abord bien analyser les causes du chômage et voir les moyens qu'on est prêt à mettre en œuvre et qu'à partir de ce moment-là le défi de l'emploi peut être relevé.

J.-M. Lefebvre : Êtes-vous favorable au vote personnel ?

Charles Millon : Je crois qu'il faudra en débattre plus longuement. Autant je suis favorable à une présence accrue des parlementaires en commission et en séance, autant je suis favorable à une intensification du travail parlementaire, autant je crois que pour ce qui est des procédures il faudra peut-être revoir un certain nombre de modalités, car je crains que la rigidité des modalités actuelles provoque un certain nombre de perturbations.