Interview de M. Jack Lang, ancien ministre de la culture et député PS, dans "Paris-Match" du 23 septembre 1993, sur la défense du cinéma européen, la fermeture du marché américain aux films étrangers, et le refus français de faire figurer les produits culturels dans les accords du GATT (notion d'"exception culturelle").

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Média : Paris Match

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Jack Lang-Toubon-Carignon même combat !

L'offensive du cinéma et de la télé américain les force à l'union. Jack Lang nous expliqué l'enjeu

La France se bat pour protéger sa chère culture face aux envahisseurs américains. Ce vendredi, Ted Turner, patron de CNN, lance dans dix-huit pays européens une nouvelle chaîne: "TNT and Cartoon Network". Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l'Europe entière pourra regarder dessins animés et films made in America. Les Français réagissent avec une belle unanimité. Carignon, à Deauville, a expliqué aux majors américains la position de l'Hexagone, Toubon plaidait la cause du cinéma français devant Jack Valenti, le puissant président de la Motion Picture Association of America. Quant à Jack Lang, il fustigeait le comportement des États-Unis à la Mostra de Venise… En exclusivité pour "Le Match de la semaine", l'ancien ministre de la culture explique les vrais enjeux de cette bataille.

Paris-Match : Jack Lang, vous voici de retour pour prendre la défense du cinéma français au moment où Carignon et Toubon montent aussi au créneau. Alors. Alain Carignon, Jacques Toubon, Jack Lang, même combat ?

Jack Lang : Le cinéma français est en danger de mort. Quand il s'agit d'une question de vie ou de mort, il ne doit plus y avoir de Droite ou de Gauche. Nous devons tout faire, unis, pour sauvegarder la culture européenne et la culture française, le cinéma appartient à cette culture. Préservons-le. Ne comptez pas sur moi pour attiser sur ce sujet les divisions politiques !

Paris-Match : Votre "sortie" contre les Américains à la Mostra de Venise n'a pas dû faire plaisir à vos amis d'outre Atlantique !

Jack Lang : À Venise, j'ai sonné le tocsin avec toute mon énergie. À Mexico, en 1982, j'avais tenu le même discours, mais l'opposition de l'époque m'avait pris pour un fou. Sa pensée a heureusement évolué. Sur le front du cinéma, cet automne sera chaud et déterminant pour l'avenir.

Paris-Match : À ce point-là ?

Jack Lang : Ce n'est pas un fantasme ! La preuve : j'ai reçu ces jours-ci une lettre d'un dirigeant d'une très grande compagnie américaine, qui est aussi un de mes amis Il m'alerte en m'expliquant qu'a été mise au point aux États-Unis une stratégie savamment organisée pour faire sauter les règlements européens, qui imposent aux chaînes de télévisions de diffuser un quota minimal de films d'origine européenne, mais aussi pour faire éclater nos propres mécanismes de subventions de soutien au cinéma et à la production audiovisuelle. Astucieusement, les Américains font croire à l'opinion le contraire : nous serions, nous les Français, d'horribles protectionnistes et je serais même leur chef de file !

Paris-Match : Ne serait-ce pas plutôt la faiblesse de la qualité des films français ou des productions audiovisuelles hexagonales qui les empêchent, par exemple de conquérir le public américain ou qui permet aux films américains d'avoir autant de succès chez nous ? 

Jack Lang : C'est tout à fait faux. Faisons un simple constat, le cinéma européen est totalement absent des programmes de télés américaines, qui ne cherchent même pas à diffuser ses films. Seulement 2 ou 3 % des films programmés dans les salles sont d'origine européenne. Essayer de pénétrer les réseaux de distribution américains, c'est presque impossible Tout est fait en Amérique pour que le cinéma européen soit absent…

Paris-Match : Avec les accords du GATT, qui devraient être signés à la fin de l'année, cela risque d'être pire. Que faire d'ici là ?

Jack Lang : Le président François Mitterrand a pris en main le dossier. La semaine dernière, il a réuni à déjeuner huit professionnels du cinéma et de la télévision à l'Élysée ! Nous considérons que livres, films, disques et toutes les activités culturelles ne peuvent pas être assimilables à des marchandises ordinaires. Ce ne sont pas des objets fabriqués en série comme des savonnettes. Un film ou un livre sont des œuvres originales.

Paris-Match : N'est-ce pas un combat d'arrière-garde au moment de la mondialisation de la culture, face à la médiatisation ?

Jack Lang : Lutter contre la mercantilisation de la culture est au contraire un combat d'avant-garde, et, en ce domaine, la France a toujours été pionnière. Il faut accepter quelquefois d'être à contre-courant, et c'est pourquoi nous demandons avec énergie que les échanges culturels ne figurent pas dans le futur accord du GATT. Ce n'est pas un combat d'arrière-garde. L'âme d'un peuple peut-elle être emprisonnée ou, pire encore, dissoute par un traité de commerce ? À cette question, la France unanime répond par un simple mot : non.