Interview de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, à O'FM le 30 septembre 1993, sur la politique de l'emploi, l'activité parlementaire, les élections municipales et européennes.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : O'FM

Texte intégral

L'amendement sur la semaine de quatre jours : Je ne le voterai pas ! "Moi, je fais le pari que si l'on prend ce type de mesure-là vous verrez le nombre d'entreprises qui déposeront leur bilan". La semaine de 32 heures ! Il faut arrêter si on veut complètement déstabiliser une société économique et sociale… On ne vit que sur les slogans.

Loi quinquennale sur l'emploi : Il n'est pas possible de faire simplement une série de mesures… On est en face d'une mutation structurelle extrêmement profonde… Le groupe UDF va participer à la discussion amendement par amendement, article par article… Si dans ce débat l'UDF parle si fort c'est que notre ton est proportionnel à l'angoisse des gens.

* Vote personnel à l'Assemblée Nationale Il faut absolument revoir les modalités pratiques sinon je pense que cela va tourner à la drôlerie catastrophique.

Le départ de Georges Marchais : Dommage pour le Bébête Show et les Guignols de l'Info. C'est un peu de la langue de bois qui va disparaître.

Journalistes : Michel Feltin (La Croix-L'Événement) ; Gilles Bresson (Libération) ; Francis Brochet (Le Progrès) ; Roland Sicard (France 2) ; Christian Delahaye & Henri de Saint-Roman (O'FM)

Question : Quelles sont les pistes que le plan Giraud sur l'emploi explore insuffisamment à vos yeux ?

Charles Millon : Tout d'abord, il faut faire un retour en arrière : la France a vécu 16 plans de lutte contre le chômage en 20 ans. Tous les gouvernements se sont usés à chercher des solutions traditionnelles pour un problème qui est totalement nouveau. C'est le premier préalable à poser ; le deuxième, c'est que le chômage n'est plus seulement aujourd'hui un problème économique. C'est devenu un problème de société qui provoque la désespérance chez les personnes, avec une atteinte à la personnalité. D'autre part, vous avez la cohésion sociale qui est atteinte dans un certain nombre de localités, je pense aux banlieues où vous avez d'un côté les nantis, ceux qui ont un emploi et, de l'autre côté, les exclus, qui sont en marge et qui, de plus en plus, se sentent exclus de notre société. Alors, face à un problème comme ça, faut-il des réponses douces ou des réponses fortes ? Je fais partie de ceux qui pensent qu'il faut une réponse forte. Ça signifie qu'il va falloir changer de logique : on est en face d'une mutation structurelle extrêmement profonde qui touche les modes de production, les modes de consommation, les relations internationales, les relations à l'intérieur des entreprises, qui touche l'organisation même de notre territoire national. Il n'est pas possible de faire simplement une série de mesures : il faut expliquer ce qu'on va faire dans le domaine fiscal, dans le domaine éducatif, dans le domaine de la législation sociale, de l'organisation de l'entreprise, etc. Il faut prendre une perspective si l'on veut redonner enthousiasme et espérance à notre pays.

Dans ce plan, il y a des mesures qui me paraissent tout à fait excellentes ; il y a des pistes excellentes qu'il conviendra d'exploiter. Mais je pense qu'il ne s'agit que d'une première étape et qu'il conviendra de reprendre dans une ampleur beaucoup plus large à l'occasion du budget, à l'occasion du débat sur la protection sociale, à l'occasion de la réforme fiscale, car on est en face du noyau de notre société. Si on n'en prend pas conscience, la France dérivera.

Il est quand même très frappant de voir ce débat commencer sans que l'on parle de la situation internationale, du partage du travail sous l'angle international, des délocalisations. C'est la raison pour laquelle le groupe UDF va participer à la discussion, amendement par amendement, article par article, pour essayer d'enrichir le texte. Souhaitons qu'après cette première étape, il y ait d'autres engagements et d'autres décisions prises par le gouvernement.

Question : On dit que derrière l'agitation du groupe UDF, il y a la main de Valéry Giscard d'Estaing…

Charles Millon : Personnellement, je suis tout à fait capable de parler, de prendre des décisions sans être obligé de demander la permission à quiconque ; j'ai des convictions, très souvent elles se recoupent avec celles de Valéry Giscard d'Estaing. Nous ne sommes pas organisés selon la centralisation démocratique, nous ne sommes pas aux ordres. On n'a pas été élu pour tourner un boitier de vote, on a été élu pour faire des propositions.

Question : Plusieurs amendements proposent la semaine de 4 jours ; faut-il l'expérimenter ?

Charles Millon : C'est extraordinaire, en France, on ne peut pas aborder un dossier sans trouver un slogan ! On aborde le dossier essentiel de la lutte contre le chômage et puis, comme c'est trop compliqué, comme les observateurs n'arrivent pas bien à saisir, on trouve un slogan ! La semaine de 32 heures ! Il faut arrêter ! Si on veut complètement déstabiliser une société économique et sociale, on ne vit que sur les slogans ! 

Je rappelle que les socialistes avaient mis en place la semaine de 39 heures. Non seulement il n'y avait pas eu création d'emplois, mais il y avait eu destruction d'emplois. D'autre part, c'est avoir une idée économique irréaliste que de penser que dans toutes les entreprises on peut faire la même réduction d'horaires partout. Moi je fais le pari que si on prend ce type de mesure-là, vous verrez le nombre d'entreprises qui déposeront leurs bilans !

Je ne suis pas contre la réorganisation du travail, je ne suis pas contre la réduction des horaires ; je prends acte que dans des sociétés capitalistiques, je pense aux entreprises de haute technologie, de type robotique, informatique, on est déjà à la semaine de 32 heures avec les cinq équipes. Dans un cas, ça va être possible, dans un autre cas ça va être la semaine des 39 heures. Dans ce domaine, je souhaite que le gouvernement fasse œuvre de contractualisation. La politique sera de moins en moins le résultat de lois qu'on imposera.

Question : Donc vous ne voterez pas l'amendement Chamard sur les quatre jours ?

Charles Millon : Bien sûr que non !

Question : Certains, à l'UDF, proposent une remise en cause du SMIC ; vous êtes d'accord ?

Charles Millon : Voilà encore un slogan type ! On est en train de parler du SMIC jeune, mais très sérieusement, le SMIC, il existe encore quand vous avez des CES par milliers, par centaines de milliers ? Il vaut mieux être honnête et dire qu'on garde le SMIC comme référence mais il est impossible quand on veut insérer un jeune dans la vie professionnelle, momentanément, on va le payer moins cher, on va lui donner une vraie formation pour qu'à un moment il décolle et puisse avoir une vraie situation.

Il ne faut pas tomber dans les slogans : il va falloir inventer des méthodes nouvelles et ne pas s'enfermer dans des carcans réglementaires. Entre un jeune complètement désespéré qui n'arrive pas à s'insérer dans l'entreprise et un jeune qui passera un contrat avec une entreprise avec une rémunération inférieure au SMIC mais qui lui donne une formation adaptée, qu'est-ce qu'il vaut le mieux ?

Question : Vous craignez un chaos social ?

Charles Millon : Mais bien sûr ! Si dans ce débat, l'UDF parle si fort, c'est parce que notre ton est proportionnel à l'angoisse des gens ! Quand je vois par exemple qu'un jeune chômeur aujourd'hui est obligé de faire huit guichets pour trouver une solution à son problème, je dis qu'il faut réfléchir à une réforme de l'administration de l'emploi.

Actuellement, les gens sont assommés, prostrés, ils sont complètement paralysés par ce qui leur arrive. Le problème n'est pas de savoir s'il va y avoir explosion ou pas explosion, le problème c'est qu'aujourd'hui on est en train de laisser notre société se dissoudre tout doucement ! Allez visiter les grandes banlieues, les zones rurales désertifiées ! Je parie de situation dramatique, de responsabilité majeure des hommes politiques. Je dis qu'il est impossible qu'on s'enferme dans la logique qui a dominé la vie politique française depuis vingt ans ! Sinon, vous laissez se dissoudre la société.

Question : L'affaire du vote personnel et "chrono" instauré par Philippe Séguin ; à l'UDF, cette nouveauté est diversement commentée, quelle est appréciation ?

Charles Millon : Il y a le principe et puis il y a la pratique. Au niveau du principe je crois que Philippe Séguin ne fait qu'appliquer la constitution et le règlement de l'assemblée, donc sous cet angle-là on ne peut pas lui porter critique. Au niveau de la pratique il faut dire les choses telles qu'elles sont, c'est que c'est impossible à mettre en œuvre. On l'a vu hier soir, on l'a vu avant-hier, moi personnellement, paraît-il que j'ai voté pour l'exception d'irrecevabilité de monsieur Fabius alors que tout le monde sait que j'étais contre…

Question : vous vous êtes trompé dans les boutons ?

Charles Millon : Pas du tout, je ne sais pas puisque mon bouton n'a pas marché. Donc je crois qu'il faut absolument revoir les modalités pratiques, sinon je pense que ça va tourner à la drôlerie catastrophique.

Question : Faut-il également instaurer une session unique qui permettrait aux députés d'avoir plus de temps pour voter les textes, et donc d'être davantage présents sur les textes importants ?

Charles Millon : Personnellement je suis très réservé sur une session unique. Dans ce cas-là il faut reposer plein de problèmes, il faut reposer le problème du cumul des mandats, il faut poser le problème des rapports entre législatif et exécutif, ce n'est pas une petite réforme, parce que là, c'est une très grande réforme.

Question : Ça nécessite une réforme de la constitution.

Charles Millon : Oui, et puis ça nécessite que l'on réfléchisse sur les rapports entre exécutif et législatif, et sur les fonctions qu'on donne aux hommes politiques. Moi personnellement je ne suis pas du tout contre qu'on engage le débat, je crois qu'il faudra à nouveau engager le débat sur le cumul des mandats, car si on veut faire réussir la décentralisation in faudra qu'il y ait un certain nombre de personnes, je parle en connaissance de cause puisque je suis président de région, qui s'y consacrent, compte tenu des nouvelles compétences qu'on risque d'avoir, qui s'y consacrent peut-être plus qu'ils ne le font déjà actuellement. C'est vrai que si on veut que le pouvoir législatif puisse peser d'une manière plus forte dans le débat politique et par rapport à l'exécutif, il faudra qu'il y ait des parlementaires qui assument leurs fonctions quasi à 60 ou à 80 %. Mais dans ce cas-là, posons le problème comme ça, ne le prenons pas par le petit bout du boitier électronique.

Question : Si je vous comprends bien, c'est un gadget ?

Charles Millon : Non, ce n'est pas un gadget, je crois que Philippe Séguin est un homme assez fin et assez malin pour pouvoir, à partir du petit boitier électronique, poser tous ces grands problèmes, et qu'il aimerait bien en fait qu'un débat apparaisse. Il a réussi puisqu'on vient de l'aborder.

Question : L'UDF a demandé hier que les élections municipales, qui devaient être repoussées à septembre 95, aient lieu à la date initialement prévue ; qu'en pensez-vous ?

Charles Millon : Je n'étais pas à la réunion au cours de laquelle cette décision, ou plutôt ce vœu a été émis. Personnellement, je comprends très bien qu'on veuille respecter le calendrier d'une manière très stricte, je crois que ça a été la position de l'UDF, je crois aussi qu'il ne faut pas que les débats politiques interfèrent, donc je souhaite qu'il y ait un débat actuellement entre les partis politiques pour décider définitivement de la position à prendre.

Question : Donc vous n'êtes pas d'accord avec ce qu'a proposé hier l'UDF ?

Charles Millon : Non, je crois qu'il faut effectivement regarder si ça ne va pas interférer, si les deux débats ne vont pas interférer l'un sur l'autre. Or je crois que ce serait très ennuyeux que les listes municipales par exemple, se constituent en fonction d'un critère présidentiel, car c'est en fait deux plans complètement différents.

Question : Charles Pasqua, paraît-il, veut revenir sur la réforme qui avait été votée par les socialistes, qui consistait à regrouper le même jour les élections cantonales et régionales ; est-ce une bonne idée ?

Charles Millon : Je ne suis pas informé de la décision de Charles Pasqua.

Question : Pour les européennes, on sait que l'UDF essaie de mettre en place un programme commun avec les conservateurs du chancelier Kohl ; est-ce plus dur de parler avec les allemands ou avec les français du RPR ?

Charles Millon : D'abord ce n'est pas un conservateur le chancelier Kohl, c'est un chrétien-démocrate. L'UDF a une position qui est très claire, l'UDF pense que ce sont des élections européennes, que les parlementaires qu'on va envoyer là-bas vont siéger avec d'autres parlementaires, qu'ils soient espagnols, belges, luxembourgeois, allemands, et qu'à partir de ce moment-là il serait peut-être bon que ceux qui ont exactement les mêmes idées en Europe, pour la construction européenne et pour l'avenir de l'Europe, se concertent avant et aillent se présenter aux électeurs avec un programme qui soit similaire.

Question : Vous croyez vraiment que les allemands ont les mêmes idées que nous sur l'Europe ?

Charles Millon : Dans ce cas-là, il n'y a pas de parlement européen alors. Moi personnellement, je pense qu'il y a un mouvement européen en Europe, et je souhaite qu'on puisse faire un même programme pour que, lorsque tous ces gens, tous ces parlementaires, qu'ils soient allemands, qu'ils soient belges, qu'ils soient espagnols, viendront siéger au parlement européen, ils puissent défendre ensemble la même conception européenne.

Question : D'accord, mais Lamassoure et Juppé font partie également du même gouvernement…

Charles Millon : Attendez, le problème des élections européennes, c'est un problème des formations politiques, ce n'est pas le problème du gouvernement.

Question : Oui, mais Lamassoure est à l'UDF et Juppé au RPR ?

Charles Millon : Je vous précise que la préparation des élections européennes c'est le problème des formations. Quand l'UDF aura avancé son programme, elle rencontrera le RPR, et j'ose espérer qu'on arrivera à une plate-forme commune.

Question : Cette semaine le journal Libération a pointé au sein du groupe RPR les partisans de Chirac et ceux de Balladur ; avez-vous le sentiment que dans vos troupes on penche du côté de l'un ou de l'autre ?

Charles Millon : Les députés UDF penchent pour réfléchir, raisonner, amender le projet de loi sur l'emploi.

Question : Il y a quand même une garde rapprochée d'Édouard Balladur ?

Charles Millon : Franchement, je vous le dis tel que je le pense, à l'intérieur du groupe UDF à l'Assemblée nationale, ce n'est pas le sujet qui nous préoccupe.

Question : vous n'êtes pas "balladurisé" ?

Charles Millon : Je ne vous ai pas dit ça, j'ai dit qu'on se préoccupait du problème de l'emploi, on ne va pas se préoccuper constamment sept ans avant, de savoir qui va être candidat aux présidentielles, pour pouvoir en fait analyser sa position par rapport au candidat qui aurait les sondages maximums etc. et oublier complètement les problèmes des gens. Allez sur le trottoir puisque vous faites des micros-trottoirs, demandez-leur ce qui les intéresse…

Question : On n'en a pas fait aujourd'hui…

Charles Millon : …Puisque j'ai le micro, j'y vais : allez demander aux gens sur le trottoir si ce qui les intéresse c'est de savoir si ça sera M. Balladur, M. Chirac, M. Giscard d'Estaing, eux, la seule chose qui les intéresse actuellement, c'est de savoir comment on va résoudre le problème de l'emploi, comment on va résoudre le problème de l'éducation des enfants. À force de continuer à enfermer dans la bulle les hommes politiques, les médias, les journalistes, Balladur, Chirac, Giscard, Barre, je ne sais qui, à partir de ce moment-là, oui, vous allez creuser le fossé. Et quand vous parliez d'explosion tout à l'heure, l'explosion elle sera peut-être là un jour. C'est à dire que vous verrez la population qui viendra reprocher aux hommes politiques de s'être enfermés dans une bulle et de ne pas les écouter. Je ne rentrerai pas dans ce genre de débat, je prendrai position de manière très claire pour les élections présidentielles, je soutiendrai un candidat, je dis qu'avant il y a tous les problèmes à résoudre, il y a les élections européennes, je ne vais pas commencer maintenant à jouer à n'importe quel jeu de hasard pour savoir qui arrivera en tête en mai 95.

Question : Comment réagissez-vous à l'annonce du départ de Georges Marchais ?

Charles Millon : Le départ de Georges Marchais est très dommage pour le Bébête-show ou les Guignols de l'info, car c'est un peu de la langue de bois qui est en train de disparaître de la vie politique française. Plus sérieusement, je crois que c'est la fin d'une époque. Georges Marchais est en train de tirer les conclusions de ce qui s'est passé en France, comme de ce qui s'est passé dans les pays de l'Est. Je voudrais simplement saluer son passage historique, car lorsque nos enfants vont étudier l'Histoire, ils auront avec lui un dinosaure du marxisme, qui jusqu'au bout a continué à défendre des thèses complètement surannées et archaïques.

Question : Son départ va-t-il permettre au Parti communiste d'évoluer ? 

Charles Millon : Vous savez, je crois que le Parti communiste est une coquille vide. Quand on prend les rénovateurs, les reconstructeurs, les refondateurs, quand on voit les générations qui ont déjà quitté le Parti communiste, soit à la base, soit au sommet, on s'aperçoit que c'est un parti qui deviendra un élément de musée s'il garde sa ligne politique. Ou alors il va se rénover, il a des voies qui lui sont ouvertes, comme renoncer au marxisme, renoncer à la lutte des classes : à partir de là, il peut devenir une formation de type social-démocrate. Ce serait une révolution, en fait pour un certain nombre d'apparatchiks qui vivent du Parti communiste.