Interview de M. Michel Roussin, ministre de la coopération, à "Jeune Afrique" le 29 juillet 1993, et dans "Fraternité matin" du 3 août, sur la carrière du ministre et la politique de coopération franco-africaine.

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Média : Jeune Afrique - Fraternité matin

Texte intégral

Les fonctionnaires de la coopération, qui en sont à leur septième ministre depuis que François Mitterrand siège à l'Élysée, lui ont déjà trouvé un surnom : "Killer", autrement dit "le Tueur". À cause de ses yeux bleu acier de série télévisée américaine, de son passé d'agent secret, de son pedigree militaire et de la froideur minutieuse avec laquelle il contrôle tout. Surtout, ne pas se fier aux apparences ajoutent-ils. Elles sont chaleureuses, dilettantes, parfois désinvoltes, souvent drôles, mais ce Méditerranéen cache une âme d'horloger suisse : "direct, précis, militaire", confie le chef d'État de l'un des sept pays d'Afrique francophone qu'il a visités depuis son arrivée Rue Monsieur début avril. Méthodique surtout. La manière avec laquelle il a délimité le pré carré de ses compétences, en écornant au passage les multiples cellules africaines qui prolifèrent à droite; la façon dont il a remis de l'ordre au sein de son ministère ; la composition même de son entourage, où figure notamment l'ex-officier parachutiste Jacques Rigault, ancien de la mairie de Paris comme lui, tout évoque le commando de choc. Michel Roussin, c'est la tactique du gendarme appliquée à la coopération mais un gendarme qui aurait son doctorat d'histoire, écouterait Bach et rêverait d'être Lyautey à l'époque de "Dar Baroud".

Le Marocain. – Michel Roussin est né à Rabat, il y a cinquante-quatre ans. Une grand-mère anglaise, un grand-père italien, une mère née à Khartoum et un père ingénieur au Maroc : de quoi nourrir une vocation de voyageur, de missionnaire ou d'espion. Le lycée Gouraud, la plage, les amis marocains, les randonnées à pied dans l'Atlas... le royaume ne l'a jamais quitté. "Vous me touchez au cœur !" dit-il quand on le lui rappelle. "Oui, c'est vrai, j'aurais souhaité rattacher le Maghreb à mon ministère, mais c'était une bataille perdue d'avance !" Chaque année ou presque, Michel Roussin retourne sur les pas de son enfance. Les Marocains, eux, le connaissent bien, et pas seulement ses amis d'enfance avec lesquels il n'a jamais rompu le contact, mais aussi ses homologues des services et de l'intérieur, chez lesquels ce décoré du Ouissam alaouite, qu'Alexandre de Marenches introduisit auprès du roi Hassan II, s'est souvent rendu en service commandé.

L'Algérien. – En 1960, sorti sous-lieutenant de l'école d'artillerie de Châlons-sur-Marne, Michel Roussin s'embarque pour l'Algérie. L'ami des musulmans fait la guerre à d'autres musulmans et le vit plutôt mal. Dans les djebels, il finit par détester ce conflit inutile et adhère au gaullisme comme on s'accroche à une planche de salut. Il lui en est resté un souvenir amer, un certain attachement pour ce pays rude et une irrésistible faculté d'utiliser l'accent pied-noir.

Le gendarme. – De retour en France, il passe à 24 ans le concours de l'école des officiers de gendarmerie. Dans cet arme "civique et républicaine", Michel Roussin progresse vite et acquiert une réputation d'officier intellectuel : langues orientales et doctorat d'histoire (mention très bien) sur la Première guerre mondiale. En 1968, il crée le service de communication de la gendarmerie et tisse des liens précieux avec quelques journalistes clés. Il acquiert aussi un réflexe parfois encombrant : savoir parler sans dire, sauf lorsqu'on est en confiance.

L'aide de camp. – En 1972, le brillant capitaine diplômé attire l'attention du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas. Très rapidement, il devient son aide de camp, "commandant militaire de l'hôte. Matignon". Pierre Messmer puis Jacques Chirac le maintiennent dans les mêmes fonctions. Mais avec ce dernier, le courant passe particulièrement bien. Chirac lui confie ses premières affaires de renseignement. Ainsi débute une fidélité qui depuis vingt ans ne s'est jamais démentie. 


L'agent secret. – "C'est incroyable ce que cette étiquette me colle à la peau !" dit-il aujourd'hui. Mais contrairement à d'autres, qui l'occultent comme une maladie honteuse, lui, la revendique : avoir été pendant près de six ans le principal collaborateur d'Alexandre de Marenches, le tout-puissant patron du SDECE, est à ses yeux un motif de fierté. Directeur de cabinet du colonel de Marenches, Michel Roussin vit alors les grandes heures des services français : révolution iranienne, guerre tchado-libyenne et parapluies bulgares. Sur cette période, il est évidemment peu loquace. Tout juste concède-t-il qu'il a de très près accompagné la chute de Bokassa et surtout le parachutage de David Dacko.

Le bras droit de Chirac. – L'arrivée des socialistes au pouvoir, en 1981, l'éloigne évidemment de la "piscine". Pendant deux ans, Roussin pantoufle à la Compagnie générale des eaux en attendant que Robert Pandraud, directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris, l'appelle à ses côtés. Conseiller technique, puis chef de cabinet, il suit le chef du RPR à Matignon lors de la première cohabitation. De 1986 à 1988, les attentats terroristes qui ensanglantent Paris et l'affaire des otages du Liban occupent le plus clair de son temps : il effectuera dans ce contexte plusieurs missions secrètes au Moyen-Orient. Avec le double grade de lieutenant-colonel et de préfet, Michel Roussin rejoint à nouveau la mairie de la capitale, en 1989, au titre de directeur de cabinet. Il passe alors pour être l'homme le mieux renseigné de Paris, ce qui n'est pas rien. Une efficacité que Jacques Chirac récompense en lui offrant, lors des législatives de mars 1993, le siège de député du VII arrondissement, à droite depuis toujours.

Le ministre Michel Roussin aurait aimé la DGSE (qui a succédé au SDECE), mais cette nomination ne pouvait qu'être problématique dans le cadre d'une nouvelle cohabitation. Jacques Chirac lui a donc déniché la coopération, portefeuille qu'il n'a pas demandé mais qui a vite fait de le passionner. Deux sondages effectués à la mi-juillet auprès des députés de la majorité par Globe Hebdo et Le Nouvel Observateur le cassent parmi les ministres les moins médiatiques du gouvernement. Même s'il a pris soin, lors d'un récent voyage à Dakar, de se faire accompagner d'une équipe de télévision. Michel Roussin n'en a cure. "Il n'a pas été formé pour cela", commente l'un de ses collaborateurs. Lorsqu'on lui murmure qu'il est le second ministre pied-noir à la coopération (après un certain Christian Nucci) et qu'il pourrait bien devenir le gendarme français le plus connu d'Afrique (après un certain capitaine Barril), le ministre hausse les épaules. La "coopé" ne doit être pour lui ni affairiste ni putschiste. Et ces gens-là ne sont pas de sa famille. "Ma vraie tribu. dit-il en souriant, ce sont mes cinq frères et sœurs, qui tous ont vécu aux quatre coins du Sud de l'océan Indien à l'Algérie, de l'Iran à l'Angola et au Gabon. Il n'y a qu'un seul réseau Roussin, et c'est celui-là !"

 

"Surtout ne rien imposer"

Propos recueillis par Géraldine Faes et François Soudan

Jeune Afrique : Ancien des services spéciaux, ex-officier de gendarmerie, vous avez un profil très atypique pour un ministre de la coopération...

Michel Roussin : Ma formation pluridisciplinaire m'a donné une certaine rigueur et une grande expérience des relations humaines. J'ai vécu dans le passé des situations délicates, parfois très embarrassantes. Ce genre de fonction – où l'on est constamment associé à des réflexions politiques et stratégiques – prépare très bien à suivre les problèmes internationaux.

Jeune Afrique : Le groupe socialiste à l'Assemblée nationale a publié, le 10 juin, un communiqué très dur à votre encontre intitulé "Au pas compagnons, un gendarme à la coopération." Principale critique : vous seriez un idéologue.

Michel Roussin : Dieu sait si un socialiste qui parle d'idéologie fait référence à quelque chose qu'il connaît ! Parler de mise au pas de la coopération, c'est ignorer ce qu'est la gendarmerie : une institution très souple, républicaine, que tout le monde nous envie.

Jeune Afrique : On dit aussi que depuis votre arrivée, la rue Monsieur est devenue un "repère de barbouzes"...

Michel Roussin : Le patron de la coopération étant un ancien des services spéciaux, ces rumeurs sont inévitables ! L'un de vos lecteurs sénégalais a d'ailleurs récemment écrit dans Jeune Afrique à ce sujet... Si j'avais eu son adresse, je lui aurais répondu que c'est un métier très noble. Chez les Anglais, on appelle ça Intelligence...

Jeune Afrique : Quels dossiers africains avez-vous traités lorsque vous étiez aux côtés d'Alexandre de Marenches ?

Michel Roussin : En six ans, j'ai naturellement eu à en connaître un certain nombre. L'affaire tchado-libyenne notamment et la Centrafrique, lors de la chute de Bokassa. 

Jeune Afrique : L'esprit de La Baule souffle-t-il encore au ministère de la coopération ?

Michel Roussin : Je souhaite m'organiser avec le budget qui m'est alloué, sans changer radicalement – ce qui troublerait les esprits – une forme de coopération qui existe depuis trente ans. Je veux simplement essayer d'être plus concret.

La coopération, c'est le développement. Il ne peut se faire dans de bonnes conditions que dans des pays où le calme règne. Le chef de l'État français a évoqué la nécessité de la démocratie dans son discours La Baule : c'était à l'époque une bonne chose. Mais l'évolution de la situation en Afrique fait que même si l'on reste très attaché à cette idée de démocratie, elle ne peut pas être une condition exclusive de la coopération. Il y a sans doute des États moins démocratiques qu'on le souhaiterait, où la France doit cependant continuer à jouer son rôle. 

Il est essentiel de relancer la machine économique, afin que les Africains restent chez eux plutôt que d'émigrer vers l'Europe. Il n'y aura donc pas de conditionnalité de l'aide.

Jeune Afrique : Pas de "prime à la démocratie" non plus ?

Michel Roussin : L'aide se négocie. Il ne suffit pas d'exiger pour obtenir. Je suis comptable de l'argent public que je gère. L'aide s'échelonne, aussi. Il ne s'agit pas de stabiliser un État en l'aidant, il s'agit de soutenir ceux qui prouvent leur volonté et leur capacité à redresser l'économie.

Jeune Afrique : La stabilité prime sur tout le reste ?

Michel Roussin : Si nous tentons d'imposer brutalement nos critères de démocratie dans des pays où il y a encore des pesanteurs du passé, nous risquons d'aller directement à l'échec. La situation est telle qu'il faut jouer habilement. Surtout ne rien imposer.

Jeune Afrique : C'est un point de vue qui risque de ne pas plaire à bien des opposants africains.

Michel Roussin : Si les opposants sont déçus, c'est qu'ils n'ont pas compris notre message, et qu'ils transmettent mal le leur. Je les reçois ici. Nous jouons notre rôle d'intermédiaire pour permettre à l'idée de démocratie de faire son chemin. Si l'opposition togolaise, par exemple, a pu faire aboutir les négociations avec le président Eyadema, c'est en partie grâce à notre action.

Jeune Afrique : D'où vient ce sentiment que la France soutient encore les autocrates ?

Michel Roussin : C'est faux ! Je prouverai le contraire. La mode n'est plus, en Afrique, aux chefs d'État autoritaires. Nous sommes dans une phase de démocratisation encourageante. Il faut persévérer. Mais je le répète, je ne vois pas pourquoi – et de quel droit – nous imposerions notre schéma. La démocratie à l'africaine existe, peut exister. Et nous devons l'aider à s'installer sans nous transformer en donneurs de leçons.

Jeune Afrique : Comment se déroule, en matière de politique africaine, la cohabitation avec l'Élysée ?

Michel Roussin : Je n'ai de problèmes ni avec le Président de la République, qui m'a parfois convoqué pour que je puisse m'exprimer sur certains dossiers, ni avec ses collaborateurs avec qui nous avons des réunions hebdomadaires. C'est sans doute qu'à l'Élysée on accepte les nouvelles orientations de la politique de coopération souhaitée par le Premier ministre et mise en œuvre par mon ministère. Mais cela ne signifie pas que les actions de coopération précédemment menées par les socialistes aient donné d'excellents résultats, ni que nos partenaires africains en soient satisfaits. Ce que je veux, moi, c'est être concret.

Jeune Afrique : Comment pouvez-vous faire une coopération plus concrète avec des moyens qui diminuent ?

Michel Roussin : Ils ne diminuent pas. Ils sont stabilisés. Dans le contexte économique que vous connaissez, ce n'est pas si mal, surtout si l'on compare notre situation à celle d'autres ministères. Le Premier ministre Édouard Balladur l'a souligné dans sa déclaration de politique générale : "La solidarité avec l'Afrique doit être sans faille et exigeante." Je vais donc resserrer mon dispositif, choisi avec les chefs d'État concernés des axes de coopération pour des projets ayant une capacité d'entraînement. Je ne veux pas jouer des coups spectaculaires, ni mettre cinquante millions dans un projet qui n'a aucune retombée pour la population.

Je suis étonné de voir que dans mon ministère, j'ai un nombre de coopérants agricoles notoirement insuffisant alors que les enseignants sont en surnombre. Il faut revoir tout cela sans "casser la baraque".

Jeune Afrique : Allez-vous continuer à distribuer aux gouvernements des aides budgétaires d'urgence, qui servent essentiellement à payer leurs arriérés auprès des institutions de Bretton Woods?

Michel Roussin : Nous intervenons auprès de la Banque mondiale et du FMI pour leur demander plus de souplesse. Ils imposent des conditions qui sont parfois sévères. En Côte-d'Ivoire par exemple, la population a fait preuve de beaucoup de maturité pour accepter les contraintes. Des efforts considérables ont été faits : la Banque n'en a pas tenu compte. Alors que la Côte-d'Ivoire croyait obtenir des crédits, on lui a demandé encore plus d'efforts ! Il y a de quoi être traumatisé.

Jeune Afrique : Comment expliquez-vous un tel comportement ?

Michel Roussin : Ces gens ont un raisonnement de banquiers. Moi, je souhaiterais que l'on encourage plutôt certains pays susceptibles d'avoir un effet d'entraînement dans la sous-région. Actuellement, il faut admettre que nous sommes dans l'impasse. Et je ne peux pas faire grand-chose…

Jeune Afrique : Si vous continuez à financer les déficits budgétaires des États, que va devenir la part consacrée aux projets de développement ?

Michel Roussin : Il y a là un problème grave. Cela ne peut pas durer. Le Premier ministre Alassane Ouattara me le disait récemment : Paris apporte aux États africains une aide qui leur permet tout juste de rembourser leurs arriérés envers les institutions financières. Nous ne parvenons jamais à un seuil qui permette de faire redémarrer l'économie. Je vais donc essayer de poursuivre ce que j'ai entrepris à Washington et à Bruxelles, pour essayer de débloquer cette situation.

Jeune Afrique : L'intransigeance de la Banque mondiale n'est-elle pas le reflet de celle des États-Unis ?

Michel Roussin : J'ai eu récemment une longue conversation à ce propos avec George Moose, le sous-secrétaire d'État aux affaires africaines du département d'État. Il a une analyse voisine de la mienne, car c'est un homme de terrain. Je pense que vers la fin de cette année, nous devrions parvenir à un assouplissement des positions des institutions financières.

Jeune Afrique : Les ambassades américaines en Afrique francophone font souvent preuve d'un certain activisme, qui ferait presque passer les Français pour de vilains néocoloniaux. Cela vous gêne-t-il ?

Michel Roussin : Cela ne me dérange pas. Je ne fais aucun complexe. Les Américains peuvent tenir leur discours, je continue le mien et je sais qu'il est compris de mes interlocuteurs.

Jeune Afrique : Pourtant, sur le terrain économique, la guéguerre est parfois réelle, comme l'illustre l'affrontement entre Elf et Oxy au Congo ?

Michel Roussin : Il a effectivement fallu que nous venions à la rescousse d'Elf, en intervenant auprès du président Lissouba pour le convaincre qu'il était dans son intérêt et dans celui de son pays que la France puisse poursuivre une action durable au Congo. Nous nous sommes, il est vrai, mobilisés pour contrer les Américains sur ce dossier. Nous avons tenu une série de réunions à l'hôtel Matignon autour de deux thèmes principaux : comment adapter la politique d'Elf aux impératifs de la politique de la France en Afrique ? Comment défendre nos intérêts face aux américains ?

Jeune Afrique : Êtes-vous parvenu à vos fins ?

Michel Roussin : Partiellement. Oxy n'ira pas au bout de ses ambitions. Nous sommes liés par des accords économiques avec le Congo. Maintenant, c'est à Elf d'être performante et d'aller dans le sens souhaité par le gouvernement de Brazzaville.

Jeune Afrique : Pourtant, dans une récente interview à Jeune Afrique, le Président Lissouba demande le départ de l'ambassadeur de France à Brazzaville, rien de moins...

Michel Roussin : Ce type d'exigence ne se fait pas dans le cadre d'interviews. Je n'en ai pas eu officiellement connaissance. Il y a peut-être un problème entre lui et l'ambassadeur. Mais tout cela me confirme dans l'idée que la situation au Congo est inquiétante.

Jeune Afrique : Autre pays : la Côte-d'Ivoire. La concurrence franco-américaine y est vive pour la prise de contrôle de la filière cacao...

Michel Roussin : Nous sommes effectivement dans un contexte d'offensive commerciale américaine généralisée sur le continent. Nos partenaires africains, en dernier ressort, sont libres de choisir. Aux industriels français de faire leur métier ! N'oublions pas que le deuxième marché de la France après la CEE, c'est l'Afrique.

Jeune Afrique : Faut-il dévaluer le franc CFA ?

Michel Roussin : Nous sommes tous d'accord, à Paris, sur une chose : il ne faut pas toucher à la zone franc. Je reste pour ma part très attaché au principe de la non-dévaluation. Mais je sais très bien que des réflexions contradictoires sont menées. Je connais, car il m'en avait parlé, les arguments développés par Pierre Messmer, dans Jeune Afrique, en faveur de la dévaluation. J'ai été son collaborateur pendant trois ans. Certains Premiers ministres africains, qui ont une formation de financiers, préconisent également la dévaluation, tandis que d'autres, des chefs d'État, sont contre. Il y a donc un vrai débat.

Jeune Afrique : Vers quelle décision se dirige-t-on ?

Nous ne bougeons pas de nos positions. Le Premier ministre Édouard Balladur a évoqué le sujet avec ses interlocuteurs africains et il a déclaré lui-même à plusieurs reprises qu'il n'était pas question de dévaluer le franc CFA. Un jour où l'autre, il faudra bien que tous les membres de la zone franc s'expriment d'une seule voix à ce propos.

Jeune Afrique : La dévaluation n'est donc pas inéluctable ?

Michel Roussin : Non, je ne crois pas. Il faut simplement une plus grande cohérence entre les positions des pays concernés afin que la Banque mondiale et le FMI, qui souhaitent la dévaluation, sachent exactement à quoi s'attendre. S'il y a un front uni, nous pourrons obtenir de Washington plus de souplesse sur certains dossiers.

Jeune Afrique : N'y a-t-il pas trop d'intervenants dans la politique africaine de la France ? Il semble que tout le monde s'en mêle.

Michel Roussin : C'est plutôt bon signe ! Ne vous inquiétez pas. Les Africains savent très bien où est le 20 de la rue Monsieur. Quand ils ont besoin de crédits, ils viennent ici. Quand ils sollicitent un avis politique, c'est ici que le téléphone sonne. Je suis leur véritable interlocuteur. Mais pourquoi serais-je le seul ? Il est important pour les Africains de pouvoir continuer à s'appuyer sur l'amitié que leur porte, par exemple, Charles Pasqua. Et pourquoi l'ambassadeur Fernand Wibaux ne nous rendrait-il pas des services, lorsqu'il peut porter un message ou faire la liaison entre des groupes opposés parce qu'il connaît très bien l'Afrique où il a des relations anciennes ? Il peut agir sans impliquer le gouvernement de la République, comme un ami. C'est une formule souple qui correspond bien aux relations que l'on doit, à mon avis, avoir avec l'Afrique.

Jeune Afrique : Vous trouvez donc normal que le ministre de l'intérieur se mêle de politique africaine ?

Michel Roussin : Charles Pasqua entretient, avec nombre d'Africains, des liens d'amitié anciens. Quand nous étions dans l'opposition, ses voyages en Afrique nous ont permis de maintenir des relations précieuses. Et quand Charles Pasqua reçoit, par exemple, le Président Biva à dîner dans une ambiance familiale au ministère de l'intérieur, eh bien, je suis assis à droite du président camerounais !

Jeune Afrique : Les fonctionnaires du Quai d'Orsay ne vous reprochent- ils pas un certain goût pour la diplomatie parallèle ?

Michel Roussin : Quelle diplomatie parallèle ? À côté du nombre de missions officielles qu'ont effectué mes proches collaborateurs, les missions officieuses sont l'exception. Nous avons de très bonnes relations avec le ministère des Affaires étrangères. Chaque fois que je me déplace, je le fais en compagnie du directeur des affaires africaines et malgaches du Quai d'Orsay. Jean-Marc de la Sablière. Avec le ministre Alain Juppé, je n'ai pas non plus de problèmes : nous prenons régulièrement notre petit déjeuner ensemble. Bref, tout va bien.

Jeune Afrique : Puisque vous aimez-être concret, parlons de cas précis. Le Zaïre par exemple. Lequel des deux gouvernements soutenez-vous ?

Michel Roussin : Très bonne question… Pour le moment, la France est attentive. Nous maintenons le contact avec le Président Mobutu, qui est toujours le chef de l'État, mais nos relations sont quelque peu en sommeil. Nous attendons des signes positifs pour que notre coopération puisse redémarrer.

Jeune Afrique : Si Mobutu demandait à nouveau à venir en France, lui accorderait-on, cette fois, le visa nécessaire ? 

Michel Roussin : Le gouvernement s'est déjà prononcé dans le sens du refus. Mais en ce qui concerne les membres de sa famille, et pour des problèmes très particuliers, de santé par exemple, il va de soi que notre position pourrait être différente. On ne peut pas refuser de soigner quelqu'un. Je viens par exemple de prendre en charge les soins d'un opposant togolais, blessé lors de manifestations bien antérieures à mon arrivée. Personne ne comprendrait que l'on se désintéresse de son cas. Cela ne se négocie pas.

Jeune Afrique : L'élection présidentielle togolaise du 25 août va-t-elle réellement se tenir ?

Michel Roussin : Absolument. Nous avons tout fait pour que l'opposition s'exprime, pour qu'elle soit cohérente. Ce n'était pas évident. L'opposition togolaise, c'est un peu comme les courants du Parti socialiste en France ! Ces négociations ont été épiques. Il y a eu des rebondissements incroyables... Finalement, les opposants sont arrivés à s'entendre entre eux. Ils ont signé l'accord d'Ouagadougou avec les partisans du général Eyadema. Le Président Compaoré, il est vrai, a largement contribué à ce résultat.

Jeune Afrique : Si le général Eyadema perd les élections et qu'il n'accepte pas le verdict des urnes, que fera la France ?

Michel Roussin : Je ne retiens même pas cette hypothèse. Je crois qu'il ne contestera pas les résultats.

Jeune Afrique : Il semble sûr de l'emporter...

Michel Roussin : C'est normal, il est en campagne électorale.

Jeune Afrique : Les observateurs que compte envoyer la France suffiront-ils à garantir la régularité du scrutin ?

Michel Roussin : Nous ne serons pas les seuls. Il y aura aussi des Burkinabè, d'autres Européens. Cela devrait suffire. J'y veillerai en tout cas car plutôt que me lancer dans des discours idéologiques, je retrousse mes manches au Togo, en Centrafrique et ailleurs. Étape après étape, nous aidons la démocratie.

Jeune Afrique : Autre échéance électorale: la présidentielle du 22 août en Centrafrique. André Kolingba jouera-t-il le jeu ?

Michel Roussin : La situation économique et sociale en Centrafrique est telle que le président Kolingba ne pourra pas ne pas tenir compte des votes qui vont s'exprimer. Il se mettrait au ban de la communauté internationale. Et prendrait une responsabilité colossale devant le peuple centrafricain.

Jeune Afrique : Votre arrivée au ministère a été suivie de peu par le rappel à Paris du colonel Mantion, le chef de la garde présidentielle centrafricaine. Y a-t-il un lien de cause à effet ?

Michel Roussin : Je crois qu'il fallait prendre en Centrafrique un certain nombre de décisions urgentes, afin que la France s'exprime d'une seule voix. Il régnait à Bangui un climat détestable entre les uns et les autres... Cela durait depuis longtemps. Nous avons tenu à ce sujet un conseil des ministres restreint. Avec l'accord du chef de l'État, le Premier ministre m'a donné des directives précises, et je me suis rendu en Centrafrique pour procéder à une remise en ordre. Nous avons renoué, dans ces conditions, de bonnes relations avec le général Kolingba. Les petites bagarres franco-françaises entre les uns et les autres, les affaires de clan devaient être balayées.

Jeune Afrique : Il y a quelques années, on n'aurait pas hésité à "débarquer" les uns pour amener les autres.

Michel Roussin : Vous venez de le dire : c'était il y a quelques années...


Fraternité Matin

Interview réalisée par Yao Noël

Une approche plus concrète et plus pragmatique. Voilà l'orientation que le ministre Michel Roussin veut donner à la coopération franco-africaine. "Il n'y a aucune conditionnalité à imposer", affirme-t-il dans une évidente rupture avec le fameux discours de La Baule (du Président François Mitterrand) qui conditionnait l'aide de la France aux progrès de la démocratie

M. Roussin qui nous a accordé un entretien exclusif samedi à Abidjan (après la conférence de presse co-animée avec les ministres Douste-Blazy et Alain Ekra de la santé), a justement estimé que "le processus démocratique ivoirien est un des processus exemplaires".

Le ministre français de la Coopération s'est, en outre, félicité des "mesures courageuses" prises par le gouvernement ivoirien en matière économique. "Elles vont dans le bon sens" et M. Roussin souligne, à raison, qu'elles devraient retenir davantage l'attention et la compréhension d'institutions telles que la Banque mondiale.

Fraternité Matin : À votre arrivée au ministère de la coopération, vous avez identifié un certain nombre de secteurs pratiques et concrets pour conduire la coopération franco-africaine. Le Sida pour lequel vous êtes venu à Abidjan, fait partie de ces domaines.

Est-ce à dire, aujourd'hui, que le type de coopération que vous voulez conduire, se veut beaucoup plus pratique et beaucoup moins idéologique que celui de vos prédécesseurs ?

Michel Roussin : Oui, je crois, monsieur, que vous avez bien compris mon message. C'est ce que je décline depuis qu'Édouard Balladur m'a confié cette mission. C'est vrai qu'il y a une tradition de coopération depuis plus de trente ans.

Mais, c'est vrai qu'après avoir passé un certain temps à observer les choses, à interroger mes amis et partenaires africains, c'est vrai que j'ai un peu réorienté nos actions et que, j'ai une approche plus concrète et plus pragmatique effectivement de la coopération. Je pense que dans la crise économique que nous traversons, vous ivoiriens, nous français ainsi que d'autres de nos amis qui sont aussi les vôtres, il fallait peut-être une plus grande rigueur pour gérer un budget de coopération que j'ai pu préserver cette année.

Et donc, il faut qu'avec les moyens que j'ai, je fasse des choses vraiment essentielles dont le résultat soit immédiatement constaté par les populations que nous allons aider. Donc, c'est quelque chose de concret que je veux mettre en œuvre et nous avons commencé dans ce sens.

Fraternité Matin : M. le ministre, dans des déclarations antérieures, vous avez pris des distances par rapport au discours de la Baule. Pourriez-vous nous donner votre appréciation sur ce tournant de la coopération qu'est le discours du Président François Mitterrand à la Baule ?

Michel Roussin : Le discours du Président Mitterrand au moment où il a été prononcé, correspondait à une analyse de la situation du moment. C'est vrai qu'il fallait passer ce message de démocratisation et d'avance dans ce domaine mais depuis, les années ont passé et nous avons vu se développer, sur le terrain, un certain nombre de processus démocratiques dont il faut reconnaître qu'il y a eu des succès et dont il faut reconnaître aussi qu'il y a eu quelques difficultés. Et donc, je pense que c'est vrai, il est essentiel de poursuivre dans la voie de la démocratie parce que pour l'homme, c'est essentiel. Néanmoins, je crois qu'il faut laisser le temps à la démocratie de se mettre en place.

Fraternité Matin : ... Laisser du temps au temps...

Michel Roussin : Absolument ! Et donc je pense qu'en Afrique, il y a des traditions anciennes, il y a une conception de la démocratie parce que dans les villages, elle existe. On s'exprime. Eh bien, il faut que cela passe au niveau des États. Et il faut que toutes les parties concernées se mettent d'accord.

Il n'y a pas de conditionnalité à imposer. Je crois que la démocratie va son train en Afrique. Nous l'accompagnerons. Je continue moi à aider les processus électoraux qui se mettent en place. Je continue à envoyer des observateurs, à apporter une aide technique dans le domaine de la préparation d'élections, dans le domaine plus particulier de la préparation et de l'organisation de consultations parce que la France a un certain savoir-faire dans ce domaine mais, je crois qu'il faut prendre son temps et on a des résultats. On s'aperçoit que la situation évolue dans les pays et je trouve cela très encourageant.

Fraternité Matin : Vous évoquez les processus démocratiques qui sont différents d'un pays à l'autre. Quel est le regard que vous jetez sur le processus démocratique ivoirien ?

Michel Roussin : Je pense que le processus ivoirien est un des processus exemplaires. Par contre si vous voulez que je m'exprime sur d'autres in processus, en cours actuellement et qui vous préoccupent, en ne même temps qu'ils nous préoccupent...

Fraternité Matin : …Comme le cas congolais où vous avez joué un rôle dans la médiation à Libreville...

Michel Roussin : Voilà. Par exemple, c'est vrai que là au Congo, peut-être au Togo, il y a ou il y a eu quelques difficultés. Eh bien, le devoir des amis de toujours, c'est de venir avec bonne volonté et de rapprocher les points de vue et de faire en sorte, justement, qu'allant à son rythme, cette démocratie s'instaure et que, des consultations puissent avoir lieu dans la transparence selon les règles constitutionnelles mises en place par ces pays, par leur classe politique qui, généralement, est très responsable.

Donc, le rôle du ministre de la Coopération et de certaines personnalités politiques africaines, c'est de faire en sorte, lorsqu'il y a une crise grave comme au Congo ou au Togo, que les hommes de bonne volonté se mettent à parler entre eux.

Fraternité Matin : Pour revenir au cas spécifique du Togo, comment réagissez-vous à l'impression qu'ont eue nombre d'Africains que la France était plutôt du côté du général Eyadema...

Michel Roussin : Là, je pense que nos amis Africains font une analyse qui n'est pas une analyse objective. La France n'aide pas tel candidat par rapport à tel autre candidat. Jusqu'à ce jour, la France n'a jamais fait d'ingérence dans les affaires africaines.

Fraternité Matin : Il y a eu tout de même la déclaration de soutien de M. Pasqua au président Eyadema...

Michel Roussin : Qui mais, la déclaration de M. Pasqua est la déclaration d'un ami qui fait un commentaire politique. Qu'a dit M. Pasqua ? M. Pasqua n'a rien dit d'autre qu'il fallait que le processus démocratique se poursuive. Et comme il est un des amis...

Fraternité Matin : M. Pasqua est ministre d'État, ministre de l'Intérieur.

Michel Roussin : M. Pasqua n'était pas ministre. Quand il a fait cette déclaration, c'était dans le cadre d'un voyage privé qu'il rencontrait un de ses amis. Vous n'empêcherez pas des amis de se parler et de porter des jugements les uns sur les autres. Il n'y a jamais eu de prise de position politique de Charles Pasqua.

De toute façon, ceci fait partie des relations entre les hommes. Moi, mon problème est différent. Je suis le ministre de la coopération. Je peux vous dire que je ne soutiens pas X par rapport à Y. Ce que je souhaitais, c'est qu'enfin, l'opposition togolaise constituée et organisée taille sur le terrain, conduire une véritable campagne contre l'autre candidat, qui est le général Eyadema et c'est à ces personnalités politiques d'organiser leur campagne. Et, ma foi, que le meilleur gagne !

Fraternité Matin : Mais l'opposition togolaise pose le problème de la sécurité dans le pays...

Michel Roussin : Il n'y a pas de problème de sécurité dans le pays que je sache. On peut se promener à Lomé maintenant. L'opposition est structurée. La campagne électorale va commencer. Le scrutin se déroule le 25 août prochain.

Je ne vois pas d'inquiétudes particulières. J'ai rencontré les leaders de l'opposition. J'ai rencontré les représentants de la tendance présidentielle. Tout le monde est d'accord.

Fraternité Matin : Avez-vous rencontré M. Gilchrist Olympio ?

Michel Roussin : M. Olympio est à Londres. Je ne l'ai pas vu.

Fraternité Matin : M. le ministre, abordons un point important qui est la coopération militaire entre la France et la Côte-d'Ivoire notamment avec la présence aujourd'hui encore en 1993 de soldats français à Port-Bouët. Une partie de l'opinion ivoirienne ne voit plus la nécessité de cette présence militaire chez nous.

Michel Roussin : Alors, il faudra que la Côte-d'Ivoire le fasse savoir. En fait, nous sommes là dans le cadre d'accords qui nous lient à la Côte-d'Ivoire depuis très longtemps. Et je pense que la présence militaire française, si l'on fait le bilan des actions qui ont été faites, va plutôt dans un sens humanitaire et d'aide au gouvernement ivoirien, et que, très souvent, la logistique qui est ici en place, a été mise à la disposition des autorités ivoiriennes.

Je ne vois pas de problème particulier. Il me semble même que ces militaires français sont particulièrement bien intégrés dans la société ivoirienne. Mais c'est évident que très certainement, cela peut poser des problèmes aux Ivoiriens. Et, jusqu'à ce jour, le gouvernement ivoirien, que je sache, ne s'est pas prononcé sur ce problème.

Fraternité Matin : La question peut être précisée: la présence militaire française dans certains de nos pays est-elle compatible avec le processus actuel de démocratisation ? De toute façon, l'armée française est tout à fait hors de ce débat politique. Elle n'est là que parce qu'il y a des accords particuliers qui lient la France à la Côte-d'Ivoire. Il n'est pas question de débat démocratique. Cette présence est très discrète. Il n'y a aucune participation au débat politique. La politique française, elle est une. Je ne vais pas, moi, commettre des ingérences en Côte-d'Ivoire, commettre des ingérences ailleurs.

Comme je vous l'ai dit, nous sommes tout à fait neutres. On regarde, on aide les processus démocratiques à se mettre en place. On n'a pas d'action déterminée à conduire. On a finalement ce comportement qu'ont des amis anciens qui veulent que les choses se passent bien.

Fraternité Matin : M. le ministre, quel commentaire faites-vous aujourd'hui de ce qu'on a appelé la compétition entre Français et Américains pour la (re)conquête de l'Afrique subsaharienne ?

Michel Roussin : Vous parlez de compétition ?

Fraternité Matin : Oui, c'est ce qu'on a dit entre la France et les États-Unis en Afrique...

Michel Roussin : Alors, j'utiliserai un terme sportif puisqu'on parle de compétition. Nous, nous sommes... qualifiés depuis longtemps. Eux sont en cours de qualification. Vous, vous parlez de l'action que je conduis et vous êtes parfois, vous avez raison, un peu critique, tonique, un peu agressif.

Moi, vous me parlez des Américains, je les découvre en Afrique. À Washington, c'est plus dur de parler de l'Afrique avec les Américains. C'est ce que je fais, moi quand je prends mon bâton de pèlerin, j'essaie de défendre les intérêts de mes amis Africains à Washington. C'est difficile. Et puis, je me bats, moi, depuis des mois.

Je fais des choses, par exemple au Togo, je parle beaucoup, on voit des gens et j'apprends par une dépêche aujourd'hui que l'ex-président des États-Unis (Carter) arrive au Togo en disant "bonjour, qu'est-ce qu'on peut faire ?" C'est déjà fait, M. Carter !

Fraternité Matin : Sur le Franc CFA (dévaluation ou pas), la France et les États-Unis ont des positions pas très... harmonieuses...

Michel Roussin : Moi, je ne suis pas le ministre des Finances. On n'a pas à avoir des positions harmonieuses avec les États-Unis. Nous, nous appartenons à une famille qui est essentielle, qui est une des réussites, qui est un patrimoine commun avec l'Afrique, c'est la zone Franc.

Eh bien, nous sommes dans la zone Franc. Nous y tenons beaucoup. Nos partenaires Africains y tiennent beaucoup. Donc, les États-Unis ont peut-être leur conception. Nous, nous formons un bloc solidaire, je le redis, c'est la zone Franc.

Fraternité Matin : La dévaluation du Franc CFA est-elle toujours d'actualité ?

Michel Roussin : C'est l'actualité que vous imaginez, vous. Moi, je n'ai jamais entendu parler de dévaluation du Franc CFA. J'ai entendu des débats, j'ai entendu des raisonnements en Afrique, en France. J'ai entendu Pierre Messmer dont j'ai été le collaborateur en d'autres temps, exposer ses analyses sur le Franc CFA.

Mais jusqu'à ce jour, que je sache, le gouvernement de la République ne s'est pas prononcé sur ce problème.

Fraternité Matin : Vous avez évoqué et même dénoncé certains mécanismes dans les relations entre la Banque mondiale et un pays comme la Côte-d'Ivoire. Pourriez-vous préciser vos remarques et objections ?

Michel Roussin : Je déplore parfois la rigueur administrative que je comprends, d'organismes internationaux, de banques. Je le déplore parce que je pense qu'il y a un facteur hu- main à prendre en compte et que, souvent, ces organismes – c'est leur politique, c'est leur stratégie – ne prennent pas en compte ces facteurs. Donc, c'est un peu une réaction personnelle. Je regrette cela.

Nous faisions allusion aux différentes mesures prises par le gouvernement de Côte-d'Ivoire et qui vont dans le bon sens. On peut espérer et moi j'essaierai d'être l'avocat de la cause ivoirienne.

On peut espérer qu'un jour, les institutions de Bretton-Woods prendront en compte ces efforts qui ont été nombreux, ces efforts qui ont été supportés par l'opinion publique ivoirienne et que l'on tiendra compte de cela.

Évidemment, mon propos est un peu critique. Ce n'est qu'une réaction d'homme par rapport à des systèmes qui sont peut-être plus technocratiques. C'est tout.

Fraternité Matin : M. le ministre, de nombreux Africains se posent des questions par rapport à l'avenir de la coopération...

Michel Roussin : Je les rassure. Rien ne va changer. La coopération va se poursuivre. Mais, vous aviez peut-être une question plus précise.

Fraternité Matin : … Par rapport justement à la construction européenne la coopération franco-africaine ne va-t-elle pas changer d'optique ?

Michel Roussin : Il n'y a pas de problème. M. Balladur dans son discours de les parlementaires français évoquant des problèmes de politique étrangère, qu'il s'attachait à trois grands sujets: d'abord, pour ce qui nous concerne, l'Europe, pour ce qui concerne la France le GATT (Accord général sur le commerce et les tarifs douaniers) et ensuite, il a bien évidemment, évoqué l'Afrique. Donc, c'est une réponse à toutes les inquiétudes que vous pouvez avoir. Il n'a jamais parlé d'autres préoccupations.

Donc, le ministre de la coopération, dont le Premier ministre a souhaité qu'il soit un ministre à part entière, est en charge de développer des actions de coopération. Et j'en veux pour preuve, un second argument que je vous livre pour vous montrer qu'il n'y a aucune crainte à avoir, M. Nicolas Sarkozy, le ministre du budget a arbitré de façon élégante. J'ai un budget identique à celui qui avait été voté l'année dernière.

C'est un signe, au moment où certains de mes collègues ministres, voient leur budget diminuer, celui de la coopération reste constant. Je pense que ça doit pouvoir vous rassurer ainsi que vos lecteurs.