Texte intégral
Chers amis,
Il y a une belle continuité naturelle entre le thème de notre débat, « Culture et transformation sociale », et le cadre où nous le tenons, et c'est pourquoi je veux commencer par saluer le Festival d'Avignon et l'ambition de fête culturelle pour tous qu'il représente si parfaitement. C'est une espèce de miracle que de voir Avignon redevenir tous les ans pour un mois cette inépuisable capitale du théâtre, où l'on est renvoyé à tout instant à l'évidence, que le lien entre le théâtre et la ville est décidément un des cœurs, et peut-être le cœur de la culture européenne. Quant au lien entre culture et transformation sociale, s'il est une figure emblématique pour l'incarner, c'est bien celle de Jean Vilar dont la visée du théâtre populaire est précisément celle d'un accès de tous à la liberté créatrice de la culture.
Nous autres, socialistes, hommes de gauche, n'avons pas changé d'objectif: il faut penser le monde et changer le monde ; il faut comprendre le monde pour le transformer. La transformation sociale est d'emblée liée à la culture parce que la culture, dans ses trois composantes essentielles que sont la pensée, les arts et les sciences, est par définition, le lieu où une société se comprend : se représente, se rêve, se dévoile, s'analyse, se transforme.
Le terme de transformation sociale doit être pris ici dans toute sa complexité, qui vise à la fois les mutations sociales qui semblent s'imposer à nous malgré qu'on en ait, et la volonté politique de maîtriser ces mutations pour réformer le monde pour rendre nos sociétés plus humaines, plus relationnelles, plus solidaires, plus justes.
Je ne vais pas faire ici un long discours, sur les mutations sociales en cours.
Il ne s'agit que d'ouvrir un débat ; mais, je voudrais évoquer les plus massives – qui sont d'ailleurs présentes à tous les esprits, et qui représentent un véritable enjeu culturel.
D'abord, bien sûr cette évolution fondamentale qui fait, pour reprendre la formule de Darhendorf, que « le travail fuit la société du travail ». Nous savons bien que le temps de travail ne cesse de décliner depuis un demi-siècle et que depuis 15 ans le chômage ne cesse de croître – et nous avons toute raison de penser que l'emploi industriel suivra la même évolution à la baisse radicale qu'a connue l'emploi agricole, pour les mêmes raisons liées au développement technologique. Bref, il va falloir inventer une autre façon de penser l'activité humaine, c'est-à-dire une autre façon de vivre ensemble.
Car dans la société du travail, la nôtre, le travail apparaît comme le lien social par excellence. L'école, la formation visent à intégrer l'individu dans le monde du travail, et l'activité professionnelle définit l'être social de chacun. À la question « vous êtes quoi ? » « Il est quoi ? », où l'on aurait répondu en d'autres temps par une référence à la région ou à la religion – c'est-à-dire par des inscriptions culturelles – on répond spontanément par l'indication de la profession. Et celui qui est sans travail est sans position sociale, sans lien social, marginalisé, exclu.
La deuxième mutation à laquelle je pense, et qui n'est pas sans lien avec la première, c'est celle de la ville et plus généralement celle de l'espace, du territoire. La ville en Europe c'est le lieu par excellence de l'intégration : le lieu de la civilisation et de l'urbanité, le lieu où la collectivité humaine se vit comme communauté – le lieu de la vie culturelle comme représentation partagée du monde. Or nous avons un problème urbain considérable plus de 70 % de la population française vit en ville, dont 40 % en banlieue, et l'on sait que ces périphéries ne correspondent pas souvent à ce qu'on appelle précisément une ville comme centre des relations culturelles et sociales. Là encore, la mutation des 30 dernières années va dans le sens de la marginalisation, de l'exclusion, quand ce n'est pas de la ghettoïsation – bref de la perte du lien social et de la cohésion sociale, d'autant que ce sont les mêmes populations qui sont les plus touchées par la crise du travail.
Enfin je pense aux mutations technologiques, notamment à celles qui affectent directement les relations sociales et le cadre de l'appropriation culturelle. Je veux parler de la part croissante de l'audiovisuel et de l'informatique. Notre civilisation qui était fondamentalement la civilisation du livre, se transforme peu à peu, et d'une façon qui devrait connaître une accélération très rapide, en une civilisation de l'écran, nous préparant une société du tout écran : écran de l'ordinateur, qui est encore le lieu de l'écrit mais de l'écrit sans livre ce qui est une mutation extrêmement profonde, écran de télévision, lieu de l'image et du son, ces deux écrans, ordinateur et télévision ne devant pas tarder à se cumuler en un écran unique, cet écran à tout faire dont on nous annonce avec quelque vraisemblance qu'il sera à la fois le lieu du travail, du divertissement et de toutes les relations sociales : le lieu de toutes les communications interhumaines.
Sans même regarder vers ce futur proche, les chiffres d'aujourd'hui sont impressionnants puisqu'on a calculé que regarder la télévision est devenue notre principale activité en 91-92, les français passaient en moyenne 2 h 43 par jour devant un poste de télévision, contre 2 h 37 par jour au travail – car il y a beaucoup de jours sans travail mais pas de jour sans télévision –, 2 h 24 à table et 1 h 25 de déplacement. Si on rajoute à ces chiffres le temps de travail passé devant l'écran de l'ordinateur, en croissance exponentielle, on constate l'envahissement de nos vies par l'écran.
Il y a là une formidable mutation culturelle et sociale qui recèle d'immenses ressources mais autant de dangers : isolement croissant, chacun derrière son écran, exclusion aussi pour ceux qui seront rejetés de la civilisation du « tout-écran ». Car le lien TV-ordinateurs exclura violemment, si l'on n'y prend garde, toute une partie de la population, la plus fragile, celle que les mutations du travail et de la ville frappent déjà. Le développement des outils multimédias, le développement de la télévision interactive, couplant ordinateur, téléviseur et lecteur de compacts-disques et de cassettes, le développement de l'image de synthèse, vont profondément modifier la vie individuelle et sociale (créant une « nouvelle culture » et du même coup de « nouveaux incultes ») : « l'illettré » de l'image et de l'informatique sera radicalement marginalisé.
Face à ces mutations, une seule réponse, la réponse par la culture. Il faut réaffirmer que malgré les apparences, le lien social qui fonde la vie en société ce n'est pas le travail mais la culture, cet ensemble de représentations qui nous tient en une vision commune du monde, représentations mentales intériorisées par chaque individu et extériorisées sous la forme la plus élaborée dans les grandes œuvres de culture : artistiques, littéraires et scientifiques. C'est pourquoi l'accès à ces œuvres reste la base de toute transformation sociale positive, celle pour laquelle nous combattons.
La culture est le lieu de la compréhension du monde et de la relation à autrui. C'est la culture qui permet à la fois l'identification de soi et l'identification de l'autre. Elle est le lieu où l'individu accède à l'identité personnelle et à la reconnaissance de l'altérité. Elle est le lieu du dialogue et du partage. Elle est le lieu où la société se comprend, se représente et rêve son passé, son présent et son avenir ; elle est le lieu où se maîtrise le destin, le destin individuel et le destin social.
C'est par le maintien d'une création culturelle vivante et par la capacité à y donner accès et participation à tous dans les conditions transformées de notre vie en société que nous répondrons aux défis des mutations que je viens d'évoquer, qu'il s'agisse de la crise du travail, de la crise de la ville ou de la nouvelle donne technologico-sociale.
Comment ? Il me semble que nous devons penser la politique culturelle sous la forme d'une vision globale d'action. Il est indispensable de soutenir la création culturelle vivante sous toutes ses formes : sans œuvres contemporaines il n'est pas de culture, cela va de soi. Mais pour la diffusion, on ne peut se contenter des formes traditionnelles d'accès aux œuvres que sont le livre, les salles de spectacle vivant, de musique et de cinéma, et les musées quand on sait qu'une petite minorité de citoyens seulement les fréquente. Il faut repenser l'accès à la culture et la participation à la culture en y intégrant entièrement les deux plus grands moyens de diffusion culturelle dont nous disposons : l'Éducation nationale et l'audiovisuel. Une vision globale d'action de la politique culturelle implique de penser ensemble l'activité des ministères de la Culture, de l'Éducation Nationale, de l'Université et de la Recherche, de l'audiovisuel qu'on appelle à tort communication, et aussi de la Jeunesse et des Sports et de la Ville. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il faut regrouper l'ensemble dans un seul ministère, qui serait un monstre : on doit traiter séparément, mais on doit penser ensemble toutes ces activités, qui couvrent le champ de la culture dans les sociétés modernes.
Je voudrais revenir spécialement sur l'Éducation nationale et sur l'audiovisuel dans cette perspective.
L'école parce qu'elle est obligatoire pour tous, est le moyen républicain par excellence d'accès à la culture et par là-même d'intégration sociale et de cohésion sociale, autour de la langue nationale et des œuvres de culture dans cette langue. L'Éducation nationale est depuis toujours centrée sur la culture du livre dans les pays occidentaux, l'écrit imprimé est le lien privilégié de la compréhension du réel et de la structuration de la pensée, donc l'accès à la possibilité pour un individu d'être sujet de son histoire. L'écrit restera évidemment au cœur de l'école. Mais il faut que l'école, le collège et le lycée soient capables aujourd'hui de faire accéder à la culture audiovisuelle, à former à la « lecture » de l'image, à créer le lien entre culture de l'écrit et culture de l'image pour renforcer le livre et « cultiver » l'image. Il est temps que l'audiovisuel soit présent non comme enseignement d'appoint mais au cœur de l'enseignement si l'on ne veut pas que s'ajoutent aux 6 % d'illettrés autant ou plus « d'illettrés de l'audiovisuel » au moment même où ce media envahit nos vies. Mais il faut aussi que l'Éducation nationale, notamment en utilisant les moyens audiovisuels, donne accès à la culture non écrite à la culture artistique à la fois par la connaissance des œuvres et par la formation au pratique amateur, dans toutes les disciplines artistiques. Il y a des expériences très riches, dans ce sens – et je pense à Artécole à Hérouville, cher François Geindre – mais ce ne doit plus être l'exception, mais la règle. Tout lycéen est mis en contact avec les œuvres de La Fontaine, Hugo ou Camus, mais combien le sont avec celles de Poussin, Debussy, Jean Renoir ou Bernard-Marie Koltès ? C'est bien de faire lire Molière, c'est mieux de le faire voir et mieux encore de le faire, en plus, interpréter par les élèves la pratique scolaire du théâtre amateur ne devrait-elle pas faire partie intégrante du cursus obligatoire ? Je parle ici des programmes, mais un nouveau rapport de l'Éducation Nationale à la culture se retrouverait évidemment sur le terrain de la Ville. Le rapport récent de Bernard Latarjet souligne que l'on devrait considérer l'école et le collège comme les premiers équipements de proximité dans les quartiers. Les bibliothèques de collèges devraient être des médiathèques, et l'intégration du travail des artistes professionnels dans les lieux scolaires devrait être systématique.
La re-culturation de la ville passe par l'école et passe par son ouverture à l'image et aux arts. Elle continue évidemment par une lutte de tous les jours pour défendre les salles de spectacles et spécialement les salles de cinéma ainsi que les librairies. La loi Sueur de juillet 92 sur les collectivités locales donne la possibilité de défendre les salles de cinéma. Il faut absolument y adjoindre les librairies. Et ce qui vaut pour l'espace urbain vaut aussi pour l'espace rural.
Quant à la politique de l'audiovisuel, elle est entièrement à repenser. S'il y a une faiblesse dans la politique culturelle menée par la gauche pendant dix ans, c'est dans ce domaine qu'elle se trouve, et j'y prends naturellement ma part de responsabilité.
Obnubilés, à juste titre, par la question de l'indépendance politique de l'information télévisée, les politiques n'ont pas pleinement mesuré l'enjeu culturel que représente l'audiovisuel. À Athènes, dans le théâtre de Dionysos, il y avait autant de places que d'habitants, esclaves compris et on sait le rôle que le théâtre jouait dans la cité grecque pour intégrer les esclaves dans la vie sociale. Aujourd'hui ce n'est pas dans les salles de spectacles, c'est devant son poste de télévision qu'il y a une place pour chacun, chaque soir, pour la pratique culturelle. Car l'audiovisuel ce n'est évidemment rien d'autre que de la culture. Mais quelle culture ? Quoi de commun entre l'apport d'Eschyle et Euripide à chaque grec et l'apport quotidien à chaque Français des séries américaines et des reality-shows ? Le fameux « mieux-disant culturel » auquel fut attribuée la première chaîne, dit bien mal la culture vivante de notre pays. Il n'est pas normal qu'au moins sur les chaînes du service public le téléspectateur ne puisse pas avoir introduction et accès à la création culturelle dans la pensée, les sciences et les arts. Je ne dis pas que c'est facile à faire, je dis que c'est indispensable et que nous ne répondrons pas aux défis de notre temps sans cela. À la fin du XIXe siècle, l'enjeu culturel c'était l'école ; aujourd'hui, c'est, en plus, l'audiovisuel : télévision, vidéo, cinéma. J'ai été frappé, comme beaucoup d'entre vous, sans doute, par le plan stratégique pour le XXIe siècle qu'a publié la BBC, qui insiste tout particulièrement sur la qualité culturelle des programmes, préconisant d'abandonner le commercial, les jeux, les « soap-operas » au profit d'émissions de culture. Je n'en attends pas moins du service public français. Je crois aujourd'hui que la France n'a pas assez investi dans les programmes. Elle n'a pas su donner la priorité aux contenus, consacrant nos efforts financiers aux équipements câble, satellites, TVHD, sans souci de la « culture » qu'ils auraient à diffuser. Il est temps de renverser la vapeur et d'inscrire l'audiovisuel au premier plan des préoccupations de la politique culturelle. Naturellement cela dans le cadre de la vision globale dont j'ai parlé, où des liens systématiques doivent être construits entre l'audiovisuel, l'Éducation Nationale et les grandes institutions culturelles. Car la présence de la culture à la télévision implique qu'elle demeure vivante partout ailleurs et notamment dans les salles de spectacle vivant et dans les salles de cinéma.
Ce qui me ramène à la création. J'ai dit les faiblesses de la politique culturelle française ; je peux en dire la force : nul ne conteste la réussite de la politique de soutien à la création culturelle menée avec l'énergie inlassable que l'on sait par Jack Lang. Le 1 % budgétaire enfin atteint en 1993 est une conquête qui ne doit pas être remise en cause. Pas d'accès à la culture sans culture vive. Or ce secteur reste très fragile, comme on voit aujourd'hui dans toute l'Europe.
Comme vous le savez, la création audiovisuelle et particulièrement cinématographique n'est pas seulement menacée : elle est sinistrée. Art du XXe siècle dans toute l'Europe dès le début du siècle, le cinéma est, en Europe, en péril. Que sont devenus les cinémas italien, russe, anglais, allemand, turc ? Leur disparition est une perte culturelle inestimable. La culture, je le redis, est le lieu de reconnaissance de l'altérité. Et parce que le cinéma est une des formes culturelles qui voyage le mieux, c'est là que nous rencontrons le mieux les rêves des autres. J'aime bien les rêves américains, mais j'aimerais aussi des rêves italiens, russes ou turcs, et j'ai besoin de pouvoir rêver les miens. Il n'est pas d'autre moyen pour faire ressusciter les cinémas européens et maintenir le cinéma français que la protection du marché européen. La volonté américaine d'inscrire l'audiovisuel dans le champ des négociations du GATT est tout simplement inadmissible. Le gouvernement actuel avait décidé de demander « l'exception culturelle". Il doit impérativement s'y tenir. Cette position est non négociable. La création culturelle a partie liée avec la liberté et je suis d'accord avec Planchon pour penser que la défense de cette création est du même ordre que la défense du territoire. La philosophe Simone Weil disait que le vainqueur par les armes oblige le vaincu à rêver ses rêves. Aujourd'hui, pour obliger un peuple à rêver les rêves du plus fort, il suffirait des lois du marché. Eh bien, c'est non, définitivement non !
Le théâtre et le cinéma ont partie liée, et le théâtre aussi est fragile, comme on voit partout en Europe. Sa vitalité en France pourrait être, pour un rien, mise à mal. Songeons là encore au théâtre anglais ou russe, ou à la fermeture du Schiller à Berlin.
Voilà pourquoi nous disons qu'il faut tenir le 1 % budgétaire. Certes, l'Europe est en récession et en proie au chômage. Raison de plus pour défendre cet instrument essentiel de la cohésion sociale, de l'aptitude d'une société à maîtriser son histoire, qu'est la culture. Je me doute qu'il ne sera pas facile d'établir le budget 94, mais je demande aux gouvernements, de France mais aussi de toute l'Europe de ne pas perdre de vue les enjeux de la culture. Je sais le coût des politiques culturelles, et je sais qu'elles ne sont pas plus faciles à financer que les autres dépenses. Mais face aux défis énormes que nous proposent les mutations sociales qui sont devant nous, c'est en toute conscience et en toute responsabilité que je peux dire que la culture n'a pas de prix.