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De la flexibilité au "Travail au noir"
L'actualité, et plus particulièrement l'environnement économique, ne permet pas toujours d'aborder, dans le cadre de l'éditorial hebdomadaire, d'autres sujets apparemment secondaires, mais qui ont cependant de l'importance.
C'est le cas du travail au noir, thème sur lequel l'ORSEU (Office de recherches sociales européennes) a organisé à Bruxelles, courant mai, un colloque avec la participation de syndicalistes de la plupart des pays européens. Ce fut l'occasion de préciser les choses et de bien situer les enjeux.
Contrairement aux idées reçues, le travail au noir n'existe pas que sous sa forme ancienne, traditionnelle, à savoir dans des secteurs peu capitalisés, à forte concentration de main-d'œuvre, généralement alimentée par l'immigration, régulière ou non. Cette forme particulière d'exploitation, quasi esclavagiste, qui abuse de la précarité, existe toujours, mais elle laisse maintenant place à une formule plus sophistiquée.
Les années 80 ont en effet vu se développer une forme "nouvelle" de travail, liée aux trois données suivantes : internationalisation-croissance / déréglementation financière / compétitivité-prix.
Ce travail au noir est ainsi pratiqué dans des secteurs à haute technologie, parfois en sous-traitance, parfois sous couvert d'intérim mais aussi directement. Il s'inscrit dans la logique de la flexibilité et du juste temps.
Pour reprendre les qualifications modernes d'organisation du travail, c'est après le taylorisme, puis le fordisme, l'avènement du toyotisme.
Il concerne tous les secteurs d'activité, il est facilité par l'évolution des techniques et la rapidité de transmission de l'information. Il peut également prendre la forme d'un travail dit indépendant, travailleur dit free-lance (par exemple le secrétariat ou l'interprétation).
Au plan social, ses effets sont nombreux. Il encourage à la résurgence d'un lumpenproletariat et à une sédimentation accrue des catégories et statuts salariaux.
Il conduit à tirer les salaires à la baisse, tendance qui peut être accélérée par les phénomènes de délocalisation et par l'orientation générale des réformes qui tendent à la baisse généralisée du coût du travail (comme c'est le cas avec les orientations du gouvernement actuel).
Ses effets sur les financements publics et sociaux, en termes de pertes de recettes, sont également importants.
Il est maintenant admis qu'en Europe la part du travail au noir dans l'activité économique est au minimum de 10 % et que ce taux tend à augmenter. Cela est facilité par la déréglementation et la libéralisation excessives des marchés. Le travail au noir devient de plus en plus une forme de flexibilité et de concurrence dans les économies où la compétitivité se joue sur les prix et l'allégement du coût du travail.
Mais l'analyse économique ne suffit pas, car le travail au noir a aussi un effet déstructurant sur la société.
Facilité par le libéralisme excessif des années 80, le travail au noir est pour l'entreprise qui l'utilise un mode de gestion, pour celui qui le pratique une forme d'exclusion, il est le seul recours des sans domicile fixe.
Y remédier impose, comme pour le travail des enfants, des décisions au plan européen et international afin que les années 90 rompent avec la logique des années 80.
Ce qui confirme la nécessité au plan européen de mettre en place un réel droit social et au plan international d'introduire des clauses sociales dans les accords internationaux type GATT comme dans l'action des organismes internationaux tels que le FMI et la Banque mondiale.
Ces différentes analyses ont largement été abordées et partagées par les syndicalistes présents pendant deux jours à Bruxelles invités à l'initiative de Force Ouvrière.
De nombreux exemples ont été fournis dans différents pays et secteurs, il ne s'agit plus maintenant de "bricoles" effectuées par un cousin ou un ami.
De la flexibilité au travail au noir puis au travail forcé il n'y a qu'un pas.
C'est pourquoi réglementer, tant au plan national qu'européen et international est aujourd'hui indispensable.