Texte intégral
J.-P. Elkabbach : À quelle condition la conférence de Matignon d'aujourd'hui peut réussir ?
M. Blondel : La conférence doit tenir compte d'une première chose : c'est la première fois qu'un dialogue va s'amorcer avec le nouveau gouvernement. La chose la plus importante, c'est que nous soyons bien les interlocuteurs sociaux du gouvernement. Il nous rétablit en quelque sorte dans cette qualité d'interlocuteurs. J'aurais souhaité qu'il nous rencontre individuellement, organisation par organisation. Là, non seulement il y a toutes les organisations syndicales, mais en même temps, il y a le patronat. Cela ne sera pas satisfaisant. On ne pourra pas rester sur cette solution. Après il faudra des contacts pour nouer le dialogue. Mais il est clair que, se faisant publiquement, le Premier ministre annonce sa volonté de dialoguer sur le social.
J.-P. Elkabbach : Pourquoi n'aimez-vous pas être tous ensemble : vous craignez la surenchère syndicale ou de ne pas pouvoir parler avec le patronat ?
M. Blondel : Il y a un petit peu de cela, de la surenchère, mais il y a surtout le fait que devant le patronat, si on veut aborder et faire à !a fois des concessions, des revendications, essayer d'amorcer les limites d'un accord, c'est toujours difficile de le faire publiquement. Les meilleures négociations se font parfois quand les interlocuteurs ne se rencontrent pas. Parce qu'il y en a un qui sert d'élément tiers, et on se met parfois d'accord sur des choses qu'il n'aurait pas été possible de régler directement. Je crains la glacification et les discours de propagande, et je ferais le mien d'ailleurs.
J.-P. Elkabbach : Que faudrait-il pour que vous ne fassiez pas un discours glacé ?
M. Blondel : Mon discours ne sera pas glacé. Je vais essayer de répondre aux souhaits du Premier ministre en lui disant : voilà les préoccupations que nous avons et notamment, la lutte contre le chômage. Mais il ne suffit pas de l'affirmer. Que faire ? Comment faire ? Est-ce qu'on essaie de régler l'affaire sur le plan national, européen ou mondial ?
J.-P. Elkabbach : Votre préférence à vous ?
M. Blondel : Ma préférence est claire. Les trois.
J.-P. Elkabbach : Quel est le rôle moderne d'un syndicat : refuser, contester, nier sa responsabilité.
M. Blondel : C'est de la provocation ! Est-ce que nous contestons, nous refusons ? Non ! Parmi les problèmes que nous réglerons, il y a celui de l'UNEDIC. Quel est celui qui raconte partout qu'à l'heure actuelle, il faut maintenir les cotisations et au besoin les augmenter ? C'est bien le secrétaire de FO. Je dis partout que la solidarité passe par là, et qu'il faut effectivement, lorsqu'on a un emploi, si l'on veut éviter la détérioration totale, qu'il y ait un revenu de substitution à celui qui n'en a plus pour une question sociale et une question de dignité. Mais aussi parce que je ne veux pas me balader dans les rues et trouver un zigoto qui va me mettre un Couteau sur le cou en me disant : "donne-moi cinquante francs pour manger ce midi !" Il faut relancer l'économie, il faut avoir une démarche industrielle mais il faut aussi immédiatement accepter un sacrifice, y compris en augmentant les cotisations.
J.-P. Elkabbach : Les comptes sociaux sont au rouge vif. Le gouvernement a fait une avance de trésorerie de 30 milliards…
M. Blondel : Non, non ! Il a fait un roulement de tambours autour de cela mais il n'y a rien d'exceptionnel. Tous les gouvernements l'on fait. M. Alphandéry dit : 30 milliards et cela serait cessation de paiement. Comment employer un terme comme cela pour un budget de l'importance de la sécurité sociale ? On voudrait paniquer les gens qu'on ne ferait pas mieux.
J.-P. Elkabbach : Qu'est-ce qui aurait votre accord pour combler les déficits sociaux : les impôts indirects ou la CSG ?
M. Blondel : Je ne suis pas le ministre de l'Économie. Sur la CSG, vous connaissez déjà notre hésitation puisque nous avions contesté la création de cet impôt. Ceci étant, taxer sur la TVA, c'est encore les consommateurs qui vont en prendre un coup. Je pense qu'on pourrait essayer de trouver des finances ailleurs.
J.-P. Elkabbach : Où ?
M. Blondel : Il me semble que le gouvernement socialiste avait été très généreux avec les entreprises en baissant l'impôt sur les bénéfices des sociétés. De 50 %, il était descendu à 33 %. Je n'en ai pas vu les résultats en matière d'emploi. Il me semble que les sociétés avaient encore fait 70 milliards de bénéfices. Est-ce qu'on ne pourrait pas regarder de ce côté-là ?
J.-P. Elkabbach : Le gouvernement vous demande des efforts et vous dites qu'on peut y échapper ?
M. Blondel : Non je ne dis pas qu'on peut y échapper. Dites donc, cela fait quand même dix ans qu'on les fait, non ? La désinflation compétitive, elle ne s'est pas faite sur les salaires, en réduisant le pouvoir d'achat, un million de chômeurs en plus ? Les travailleurs n'ont pas payé déjà ? On a changé de gouvernement pour quelque chose ! Le Premier ministre va nous amener à faire remarquer toutes les difficultés rencontrées et appeler à l'effort mais il faut que ce soit bien clair aussi : on ne signera pas de pacte de solidarité, on n'ira pas vers je ne sais quel accord qui pourrait mettre debout un plan d'austérité avec l'accréditation des organisations syndicales, en tout cas pas de FO. Ça c'est très clair et très précis. Par contre, je suis prêt à regarder toute une série de choses. Si on aide les entreprises de telle façon, sous réserve qu'il y ait des résultats en nombre de salariés, qu'il y ait des résultats dans le bâtiment sur la sécurité, etc., on peut regarder les choses.
J.-P. Elkabbach : Vous êtes prêt à revenir en négociation demain matin ?
M. Blondel : C'est probable. En tout cas, il n'y aura pas de conclusion formelle le 25 avril mais peut-être dans un mois ou deux.