Interviews de M. Christian Jacob, président du CNJA, dans "La Croix" du 2 juin 1993, à RTL et RMC le 9 et dans "Le Monde" du 10, sur l'avenir des agriculteurs, la réforme de la PAC et l'accord sur les oléagineux, qualifié d'"erreur stratégique majeure".

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Congrès du CNJA les 2 et 3 juin 1993 à Biarritz-décision le 8 juin du conseil des ministres de la CEE de donner son aval à l'accord sur les oléagineux conclu en novembre 1992

Média : La Croix - RTL - RMC - Le Monde

Texte intégral

Les Jeunes Agriculteurs tiennent les 2 et 3 juin leur 27e congrès à Biarritz sur le thème  "paysans demain, la force d'une ambition". Pour passer du discours –  "le sens de l'action" – aux actes, ils ont tracé sur le papier les réformes techniques qui s'imposent. Un document  "prêt à voter" pour les responsables politiques. Leur projet doit permettre à l'exploitation agricole de rentrer dans la logique d'entreprise. Ils revendiquent un système fiscal qui distingue le revenu de l'entreprise de celui des personnes qui y travaillent et rende l'activité agricole plus transparente. Ils suggèrent de supprimer les offices  "peu armés pour résorber les inégalités entre régions productives" et de créer un conseil d'orientation et de régulation des productions. Enfin, pour réinvestir l'espace rural, ils défendent la création d'un fonds de gestion des territoires. Christian Jacob, président du CNJA, s'explique pour La Croix l'Événement.

La Croix : Peut-on encore décemment proposer le métier d'agriculteur à des jeunes ?

Christian Jacob : Je continue à être persuadé que le métier d'agriculteurs a les plus formidables perspectives depuis trente ans. Sur le plan international, la demande alimentaire va augmenter de 50 % dans les cinq à dix ans. L'utilisation non alimentaire des produits agricoles va offrir de nouveaux débouchés. Une autre perspective s'ouvre aussi avec le développement de l'agriculture de services. Il y a de formidables raisons d'espérer sur le moyen et le long terme. En revanche, le cap actuel est difficile à passer : c'est pourquoi nous avons besoin de gestes politiques forts pour redonner de la compétitivité aux entreprises agricoles et leur permettre de se positionner sur ces débouchés.

La Croix :  "Agriculture de services", cela veut dire qu'il n'y a plus aujourd'hui de missions taboues pour les agriculteurs ?

Christian Jacob : Pour nous, les agriculteurs ne se classent pas en  "agri-managers" ou en jardiniers de l'espace. Dans toutes les régions et dans toutes les productions, des opportunités sont à saisir. L'agriculture de services n'est pas du tout de l'assistanat, c'est au contraire une démarche de chef d'entreprise dans un domaine concurrentiel où les prix ne sont pas soutenus.

La Croix : Il y a donc plus d'agriculteurs mais des entrepreneurs agricoles ?

Christian Jacob : Le concept d'entreprise date au CNJA de 1985, c'est avant tout une démarche qui ne doit pas être caricaturée sous les traits du gros exploitant.

La Croix : En mettant en avant vos propositions pour redessiner un avenir à l'agriculture, vous supposer que la réforme de la politique agricole commune (PAC) va capoter ?

Christian Jacob : Cette réforme a été faite pour opposer une pseudo-parade aux demandes américaines dans le cadre du Gatt, et non pour remettre l'agriculture sur les rails. Cette réforme est prévue pour trois ans, il ne faut pas attendre cette période pour lui apporter des modifications et se préparer à une véritable réforme qui prévoie une gestion plus dynamique de soutiens et ne fige pas les volumes de production.

La Croix : Pourquoi cette PAC n'est-elle pas viable ?

Christian Jacob : Tout ce qui touche à l'aménagement et la gestion de l'espace était affiché comme une priorité. Or, les agriculteurs, qui sont sur des systèmes extensifs ou des systèmes qui valorisent l'espace sont ceux qui souffrent le plus de cette nouvelle PAC. En reniant la notion de performance, le système de soutien retenu démotive des jeunes qui veulent entrer dans le métier.

La Croix : Vous voulez faire évoluer Ia PAC vers une politique structurelle commune, et défendez l'idée d'une réelle subsidiarité pour que chaque état organise sa production en fonction de son choix de société. Votre projet a-t-il une chance de voir le jour ?

Christian Jacob : On y croit. Des événements nous ont donné raison, lorsque l'on constate par exemple que les problèmes monétaires – lorsqu'il y a dévaluation – ont plus d'importance que la politique agricole sur le revenu des agriculteurs.

La Croix : On s'attend à ce que la France assouplisse sa position sur le panel oléagineux, après avoir obtenu des compensations sur la PAC. Resterez-vous aussi intransigeant sur cette question ?

Christian Jacob : Aujourd'hui, les modifications obtenues n'apportent pas de réponses aux questions que nous posons au préalable avant d'accepter ce panel. D'abord, celui-ci va plus loin que la réforme de la PAC elle-même, dans la mesure où il applique un gel spécifique à une production. Ensuite, laisser les États-Unis remettre en cause le montant et les modalités du soutien aux oléagineux, c'est leur permettre de contester dans l'avenir notre système de soutien sur d'autres productions. Enfin, et c'est le plus important pour nous, il n'est pas pensable de bloquer dès aujourd'hui sur un certain volume une production qui a des débouchés industriels. À ce sujet le mémorandum du gouvernement a été bien accueilli au CNJA. Maintenant, la PAC est une chose, le panel en est une autre. Les améliorations sur la PAC n'apportent pas de réponses sur le dossier du panel.

 

9 juin 1993
RTL

RTL : Que pensez-vous de l'accord ?

Christian Jacob : Il s'agit d'une erreur stratégique très grave de la part du gouvernement, puisque d'emblée on est en train de s'interdire d'accéder à un nouveau marché, notamment sur les nouveaux débouchés. À partir des oléagineux, on peut faire des carburants et aussi rentrer dans l'industrie du non-alimentaire, comme la pharmacie, les cosmétiques. Sur ce marché potentiel, on s'interdit d'accéder. On se ferme des perspectives d'avenir, pour les jeunes.

RTL : On capitule devant les États-Unis ?

Christian Jacob : On est en train de lâcher sur ce terrain alors qu'on n'a aucune assurance pour le reste du dossier du GATT. Le mémorandum français n'a toujours pas été accepté par la Communauté.

RTL : Vous allez vous mobiliser ?

Christian Jacob : Si l'accord est signé, nos départements vont agir auprès des parlementaires, dans les tout prochains jours. Les parlementaires s'étaient engagés à ce qu'avant tout débat international il y ait un débat parlementaire dans les états. Or, sur ce dossier, il n'y a eu aucun débat à l'Assemblée nationale. Nous sommes très amers.

RTL : La FNSEA mobilise les maires des 30 000 communes rurales de France.

Christian Jacob : Nous nous associons à cette action. D'autres actions seront lancées d'ici cette nuit ou demain matin.

RTL : Des actions violentes ?

Christian Jacob : Non c'est la réaction de l'amertume. Autant le gouvernement fustigeait l'ancien, en disant que l'accord était inacceptable, et aujourd'hui les mêmes nous expliquent qu'il n'est pas si mauvais. Il y a une erreur stratégique.


9 juin 1993
RMC

Christian Jacob : C'est de l'amertume pour plusieurs raisons. Tout d'abord, puisque A. Juppé comme A. Lamassoure – ça nous a été confirmé par M. Lamassoure lors de notre congrès – avaient tous les deux indiqué que les décisions internationales passeraient d'abord par un débat parlementaire. Or sur ce sujet des oléagineux, il n'y a pas eu de débat parlementaire. Ou si c'est celui du 25 novembre dernier, ce n'était pas la position qui nous semblait avoir été retenue. Ensuite, l'élément essentiel que nous souhaitions, nous CNJA, c'était de préserver les perspectives pour les jeunes agriculteurs. Or aujourd'hui, avec la limitation des utilisations énergétiques non-alimentaires, ces perspectives se trouvent bouchées. En fait, on est en train de lâcher la proie pour l'ombre puisqu'on va lâcher sur les oléagineux alors que sur le mémorandum rien n'est acquis.

D. Rey : Qu'allez-vous faire maintenant ?

Christian Jacob : Vraisemblablement que d'ici ce soir, demain matin et demain dans la journée, nous allons demander à tous nos CDJA de passer à l'action syndicale pour rappeler aux parlementaires qui avaient pris des positions très fermes sur ce dossier, ce qu'ils pensent maintenant de l'attitude du gouvernement qu'ils soutiennent.

 

10 juin 1993
Le Monde

 "La France commet une erreur stratégique majeure", nous déclare Christian Jacob.

Le Monde : Estimez-vous que le gouvernement, en donnant son aval à cet accord, trahit les intérêts de l'agriculture française ?

Christian Jacob : Trahir est un mot très fort ; je préfère parler d'une erreur stratégique majeure. En effet, la France lâche la proie pour l'ombre. Elle dit  "oui" au volet sur les oléagineux alors qu'elle n'a aucune assurance que son mémorandum sur l'ensemble du GATT (que nous trouvons plutôt bon) et que M. Balladur va défendre lui-même devant la Commission, le 10 juin, sera approuvé par nos partenaires. Elle baisse sa garde avant même de s'engager dans l'action, et avant de savoir comment son initiative sera accueillie par ses partenaires. Ce n'est pas une bonne manière de donner à l'Europe un poids politique. Les hommes politiques de l'opposition d'hier qui aujourd'hui, pour plusieurs d'entre eux, sont au gouvernement avaient insisté pour que des débats parlementaires précèdent toute décision internationale. Or je ne vois aucun débat.

Le Monde : S'il n'y a pas trahison, y a-t-il tromperie ?

Christian Jacob : Je suis très sévère pour le gouvernement et sa majorité. À l'égard du ministre de l'Agriculture et de la Pêche, Jean Puech, qui est venu à notre congrès de Biarritz, j'ai de l'amertume. Il savait très bien que la France allait signer, mais il ne nous en a rien dit. Ce n'est pas loyal.

Le Monde : En quoi cet accord vous, apparaît-il si mauvais ?

Christian Jacob : Il va beaucoup plus loin que les limites tracées dans la réforme de la PAC (politique agricole commune) de mai 1992 car la CEE et la France acceptent une jachère spécifique de 10 % pour un type particulier de produits. Ensuite, la Communauté accepte, sous la pression américaine, que les modalités de soutien à un produit soient remises en cause. Qu'est-ce qui nous dit que demain Washington ne voudra pas contester nos aides à la viande, au blé, au lait ? Enfin, en souscrivant à cet accord, la France s'interdit de développer à l'avenir une production qui n'en est qu'à ses balbutiements – je veux parler des carburants à partir, des oléagineux, – mais qui peut représenter pour les jeunes un avenir intéressant. Et vous savez qu'au CNJA c'est notre cheval de bataille : faciliter les installations de paysans avec des perspectives de développement. Cet accord sera peut-être indolore dans les mois qui viennent mais, à plus long terme, il aura des effets très pernicieux.

Le Monde : Pourtant, par rapport au projet initial, des améliorations ont été apportées…

Christian Jacob : Sans doute, mais ce ne sont que des correctifs à la marge. Il est vrai qu'une limitation en surface est un moindre mal par rapport à une limitation en tonnes. Mais toute limitation en soi constitue déjà une erreur. En acceptant un contingent pour les usages industriels, on accepte du même coup un plafond pour les sous-produits qui servent à l'alimentation du bétail. Or il s'agit d'un marché où les Américains sont très actifs. D'où leur souci de limiter la production européenne. L'accord prévoit aussi une clause de renégociation des plafonds en 1996. Mais nous savons bien qu'il s'agit d'une possibilité beaucoup plus théorique que réelle.

Le Monde : Le CNJA va-t-il riposter, manifester, et selon quelles modalités ?

Christian Jacob : Nous avons mobilisé toutes nos fédérations départementales. Les permanences des parlementaires de la majorité seront  "visitées", on va leur demander des comptes. Il est quand même curieux que les mêmes hommes, Alain Juppé en tête, qui, il y a six mois – lors de la déclaration de politique générale du 25 novembre, – jugeaient l'accord CEE-États-Unis inacceptable prétendent aujourd'hui qu'il  "n'est pas désavantageux" pour la France…

Le Monde : On a cependant le sentiment que, sur ce dossier, la cause est entendue depuis assez, longtemps, qu'il n'était pas possible de dire  "non" indéfiniment et que, du reste, les campagnes ne se sont pas, mobilisées outre mesure…

Christian Jacob : C'est vrai nous ne verrons les conséquentes de cet accord que plus tard. Le danger n'est pas immédiat. Le CNJA a été très en pointe dans cette affaire, mais il s'est senti, je le dis tout net, un peu seul.

Le Monde : Qui visez-vous ?

Christian Jacob : D'autres organisations agricoles…