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Six mois après son arrivée aux Affaires sociales, le ministre d'État fait le point. Notamment en matière de santé où, quinze ans après avoir quitté ce ministère, elle retrouve "les mêmes dossiers, les mêmes problématiques". Aujourd'hui, l'intervention de l'État est devenue encore plus nécessaire.
Simone Veil, ministre d'État, ministre des Affaires sociales, présente ce matin au Conseil des ministres un projet de loi de santé publique. Un peu plus de six mois après son retour dans un ministère qu'elle avait bien connu, Simone Veil fait le point sur sa méthode de travail, son administration et ses projets.
Libération : Y a-t-il une méthode "Simone Veil" ?
Simone Veil : Ce n'est pas une méthode, plutôt une approche, qui-vient d'un constat et aussi d'une comparaison son par rapport à ce que j'ai connu de ce ministère entre 1974 et 1970. D'abord, j'ai en charge un ensemble très important. Avec des compétences élargies, notamment la Ville, mais aussi l'immigration et le RMI. Tout cela constitue un bloc social-intégration extrêmement important, et une construction cohérente avec le bloc de santé publique.
Deuxième constat, la situation sociale s'est beaucoup dégradée et, avec les progrès des sciences, les problèmes de santé publique sont de plus en plus complexes. Cela rend le travail des services extrêmement délicat.
Enfin la décentralisation a profondément transformé la donne, sans avoir encore été totalement digérée. Les services, par ailleurs, ont été démembrés par la création d'agences ou d'organismes plus ou moins, autonomes, comme l'Agence du sang, l'Agence du médicament, etc. Ils ont eu le sentiment qu'ils n'avaient plus la responsabilité des missions qui leur avaient été confiées. Bref, j'ai trouvé un ministère déstabilisé, se cherchant, ne sachant plus très bien quelle était sa mission. Ma première tâche a donc été de travailler avec mes services, le cabinet du ministre cessant de décider sans les consulter, comme on l'a fait trop souvent le passé. Reste que les décisions à prendre sont de plus en plus complexes, et que les risques qui en découlent de plus en plus difficilement maîtrisables.
Libération : Avez-vous pensé réformer votre ministère ?
Simone Veil : J'y ai pensé, mais il y a de tels dossiers de fond en chantier, de tels besoins auxquels il faut répondre que ce n'est pas une priorité. Simplement, j'essaie d'instaurer une autre façon de travailler, je m'efforce d'associer beaucoup plus les services, de les conforter sur le plan budgétaire. Je veux aussi exercer pleinement la tutelle du ministère sur les agences, parce que la responsabilité des décisions reste celle de l'État.
Libération : Est-ce que la suppression de certains secrétaires d'État n'a pas abouti à minorer des thèmes qui font partie de vos attributions, notamment l'intégration ?
Simone Veil : Je ne le crois pas. Avec de nombreux secrétariats d'État, il y a toujours un risque de dispersion des efforts et des moyens, de conflits ou de rivalités internes. Ministre d'État, je crois pouvoir être un interlocuteur plus efficace pour les nombreuses associations ou personnalités que je reçois. L'intégration, pour moi, ce sont déjà de nombreuses mesures qui, toutes ensemble, constituent la vie au quotidien dans les villes. Et j'ai fixé en ce domaine trois priorités. Accompagnement de la loi sur la nationalité en direction des jeunes, et notamment des jeunes filles par une information très forte.
Ensuite la famille : j'attache notamment une grande importance au rôle des femmes et je souhaiterais, par exemple, que le Fonds d'action sociale soutienne mieux leurs associations. Enfin, troisième volet : la vocation de tous les services publics, notamment à travers la politique de la Ville, à s'ouvrir aux populations marginalisées. Je n'ai donc pas délaissé ce dossier, au contraire.
Libération : Un accord vient d'être trouvé limitant les dépenses de santé. Une victoire ou un armistice ?
Simone Veil : Je dirais un succès. D'abord, j'observe qu'il y a eu une signature dans le délai que j'avais fixé. Je constate ensuite que la convention médicale intègre des éléments qui vont beaucoup plus loin qu'on ne l'avait imaginé il y a six mois, quand je suis arrivée. On peut certes faire mieux. Mais deux idées nouvelles sont passées. La première, c'est que des médecins acceptent, avec les références médicales, de reconsidérer leurs prescriptions et de limiter la progression de la masse des dépenses annuelles de médecine de ville, actes et prescriptions à + 3,4 %, contre + 7,5 % aujourd'hui, et surtout de lier la revalorisation de leurs propres tarifs de consultation à la réussite de cet effort. La deuxième idée, c'est celle d'une mesure restructurante, comme le dossier médical qui suit le malade d'une consultation à l'autre, et qui assure une coordination des soins. Ce sont deux avancées très importantes.
Libération : Vous avez présenté un plan drogue avec le Premier ministre. Y compris dans votre administration, ce plan a beaucoup déçu.
Simone Veil : En ce domaine, on n'en fera jamais assez. Ce n'est qu'une étape. Et malheureusement, on ne peut pas dire que nous avons été aidés par ceux qui nous ont précédés. Le bilan était maigre, certaines mesures annoncées n'étaient même pas financées. Les lits de méthadone que j'ai trouvés en arrivant au ministère sont ceux-là mêmes dont j'avais décidé l'ouverture, quinze ans plus tôt, avant que l'on parle du sida. Quand Bernard Kouchner suggère la création de 5 000 places de méthadone, je dis que ce n'est pas sérieux. Il faut des crédits, et surtout des équipes médicales, et tout le monde sait que nous avons du mal à les trouver.
Libération : À vous entendre, il s'agit plus d'un problème de logistique que d'un problème politique…
Simone Veil : Oui notre priorité, c'est la lutte contre le sida, et de soutenir tous ce qui peut aider cette priorité, avec une attitude extrêmement ouverte, mais vigilante sur les solutions : d'où la volonté de lutter contre la drogue en mettant en place une commission de réflexion constituée de personnalités indépendantes du type de celle qu'a présidée Marceau Long sur la nationalité. Et n'oublions pas que nous allons consacrer 439 millions de francs au plan gouvernemental que nous venons de mettre en place. Au total, en 1994, l'État consacrera 755 millions de francs à la lutte contre la toxicomanie. De la même façon, depuis Michèle Barzac, pour l'échange de seringues, rien n'a été fait. C'est moi qui, avant l'été, ai lancé un appel à l'ordre des pharmaciens, qui m'a d'ailleurs entendu.
Libération : On a l'impression que ce gouvernement n'a pas de message politique clair sur la drogue.
Simone Veil : Il faut dire la vérité je ne réglerai pas le problème de la drogue dont on connait la complexité. De même que je ne règlerai pas le problème du sida. Il n'y a pas de solution miracle, alors que dans le monde entier, personne ne sait comment faire régresser ces fléaux. La lutte contre la drogue comme l'ensemble des problèmes demandent des mesures financières, des investissements. Ils ont été décidés par le gouvernement. Mais il y a aussi le travail au "petit point", le maillage associatif, les initiatives locales, pour venir à bout de problèmes de société largement aggravés par le chômage. Alors, quand on annonce que l'on ouvrira trois ou cinq lits dans chaque hôpital, obligatoirement réservés aux toxicomanes, c'est peut-être peu. Mais cela sera effectivement fait.
Libération : Vous dites souvent que rien n'a changé depuis votre passage au gouvernement il y a quinze ans.
Simone Veil : Oui, il m'arrive de retrouver les mêmes dossiers, les mêmes problématiques, voir les mêmes acteurs. En même temps, je sens bien deux changements de fond. D'abord, tout le monde a enfin intégré la nécessité de la maîtrise des dépenses de santé, alors qu'il y a quinze ans, on me prenait pour une extraterrestre. Mais les problèmes sont beaucoup plus difficiles, tant pour des raisons économiques que du fait du progrès de la science médicale. En conséquence, le rôle de l'État en matière de santé publique est devenu encore plus nécessaire ? D'où cette nécessité de redonner confiance à l'administration de ce ministère.