Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'environnement, dans "Le Quotidien de Paris" du 6 octobre 1993, sur la prévention des inondations catastrophiques et des risques naturels.

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Circonstance : Inondations catastrophiques dans Le Vaucluse à la fin du mois de septembre 1993

Média : LE Quotidien de Paris

Texte intégral

Dans un entretien accordé au "Quotidien" le ministre de l'Environnement plaide pour "une politique systématique de prévoyance et de prévention". Il entend augmenter les crédits affectés au système d'alerte des crues de 30 % en 1994 et rappelle qu'il compte présenter un projet de loi clarifiant les compétences en matière d'environnement dès le début 1994.

Le Quotidien : Quelques jours après les inondations survenues dans le Vaucluse, comment jugez-vous la situation ? Est-elle comparable au drame de Vaison-la-Romaine ?

Michel Barnier : Il faut encore quelques jours aux pouvoirs publics – et notamment au ministère de l'Intérieur – pour établir un bilan précis et objectif de ces inondations. Mais comment faire des comparaisons entre les malheurs et les peines ? Ce qui est comparable, c'est sûrement le formidable dévouement de toutes les équipes de secours et de sécurité et la solidarité des populations entre elles.

Le Quotidien : On a dit que l'on avait trop bétonné, aménagé les bords des rivières, qu'il y avait aussi trop de routes, qu'en pensez-vous ? Les riverains peuvent-ils participer à la gestion de leur rivière ?

Michel Barnier : Sur les rivières non domaniales, c'est-à-dire plus de 90 % d'entre elles, les riverains sont actuellement responsables de l'entretien des cours d'eau. La loi sur l'eau du 3 janvier 1992 permet néanmoins aux collectivités locales qui le souhaiteraient de se substituer aux riverains pour entretenir les cours d'eau et, si elles le jugent utile, de répercuter le cout, soit sur les habitants de la commune, soit seulement sur ceux possédant des terrains en bordure d'eau. Par ailleurs, la nouvelle loi sur l'eau crée un cadre de concertation pour la gestion des rivières associant les collectivités locales, les administrations et d'autres partenaires comme notamment les associations, dans le cadre des communautés locales de l'eau. Sans doute a-t-on trop construit dans le passé, par méconnaissance où par insouciance, en zones inondables. Par ailleurs, les événements des derniers jours, tout comme d'ailleurs les inondations provoquées par le Mississipi l'été dernier aux États-Unis, montrent que la lutte contre les inondations ne passent pas nécessairement par l'endiguement systématique des berges. N'ayons pas la mémoire courte ! Aussi, le gouvernement a rappelé dès le mois de juillet dernier, en Conseil des ministres, sa ferme intention de faire appliquer le principe d'inconstructibilité en zones inondables.

Le Quotidien : Va-t-on enfin et comment limiter le pouvoir des maires en matière de permis de construire ?

Michel Barnier : Ne montrons pas du doigt tel ou tel responsable. Le risque zéro n'existe pas. Les mêmes causes, c'est-à-dire le mauvais entretien des digues et des berges, des constructions imprudentes dans les zones inondables les plus exposées, provoqueront toujours les mêmes conséquences. C'est pourquoi, seule une politique systématique de prévoyance et de prévention limitera à l'avenir les drames et les accidents. Prévenir plutôt que réparer !

Le Quotidien : Qu'entendez-vous par là ? Y a-t-il une quelconque prévention depuis Vaison ?

Michel Barnier : Sans doute de manière insuffisante. Il faut améliorer encore les systèmes d'alerte des crues et d'information de tous les habitants. C'est pourquoi j'augmenterai les crédits nécessaires de 30 % en 1994. Prévenir, cela veut dire engager avec les prochains contrats de plans un programme de grands travaux écologiques, région par région, pour reconquérir des espaces inondables, restaurer les protections et même, dans les cas extrêmes, déplacer les installations les plus menacées. Prévenir, cela veut dire encore ne plus construire, ne plus aménager n'importe comment et n'importe où. Voilà pourquoi l'étude et la publication des plans d'expositions aux risques seront accélérées par les préfets, en liaison avec les élus locaux. Par ailleurs, un décret sera publié dans les prochaines semaines pour recenser les campings les plus exposés, imposer les mesures d'alerte et, s'il le faut, d'interdiction.

Un programme de cartographie des vingt-quatre départements du Sud-est les plus soumis à des crues torrentielles a été également engagé au printemps. Les investigations commenceront dans les prochaines semaines et 6 millions de francs seront consacrés à cette étude, Mais au-delà, l'État doit renforcer son rôle et sa responsabilité pour la gestion des espaces dans chaque département.

La gestion d'une rivière où d'un fleuve, la protection d'une vallée, d'un pays ou d'un rivage contre les risques naturels ou les risques de l'aménagement, revêtent forcément une dimension supra communale. L'État doit assumer cette nouvelle responsabilité d'intérêt général, en particulier en matière d'urbanisme. Cette exigence sera l'un des éléments du projet de loi auquel le gouvernement travaille sur la clarification des compétences en matière d'environnement et que je présenterai au Parlement au printemps prochain.

Le Quotidien : Les Alpes, elles aussi ont été touchées comme rarement par le passé. Est-ce que là-bas aussi des mesures d'aménagement s'imposent ?

Michel Barnier : La Maurienne a été très sévèrement touchée dans ses infrastructures publiques comme elle l'avait été en 1957 et avant, au début du siècle. Des mesures de protection avaient été prises qui ont été alors cette fois-ci très utiles. Il faut s'en souvenir pour l'avenir. Mais en montagne, pas moins qu'ailleurs, le risque zéro n'existe pas. Il y a même une concentration plus forte encore des risques en raison du climat et de la topographie.

Le Quotidien : D'une façon plus générale est-ce que ces phénomènes (inondations à caractère répétitif) font évoluer la réflexion sur la notion de risque naturel ?

Michel Barnier : Incontestablement, comme on l'a vu avec la décision de mettre en place des plans d'exposition aux risques pour les communes les plus exposées et les lois concernant les catastrophes naturelles de 1982 et 1987. Mais il faut encore et toujours renforcer la politique de prévention.