Articles de Mme Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière, dans "Lutte ouvrière" les 3, 10, 17, 24 et 31 décembre 1993, sur le coût social du SIDA en France ou dans les pays pauvres, l'impossibilité de l'accès aux soins pour les plus défavorisés, l'opposition à la révision de la loi Falloux et la situation internationale, notamment en Italie.

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Média : Lutte Ouvrière

Texte intégral

Lutte ouvrière : 3 décembre 1993
Journée mondiale du SIDA

Un virus, mais deux types de malades

Mercredi était la journée mondiale contre le SIDA et l'on a entendu beaucoup de choses à cette occasion, depuis le constat que le distributeur de préservatifs qui avait été placé au Lycée Voltaire à Paris ne servait que très peu, jusqu'au fait qu'en France le coût de cette maladie se chiffrerait déjà par dizaines de millions de francs, 1 %, paraît-il, des dépenses en soins de la Sécurité sociale. On a omis de préciser au passage qu'une grande partie de ces milliards de centimes entre dans le chiffre d'affaires du trust Wellcome qui commercialise l'AZT, le principal antiviral utilisé dans le traitement du SIDA, qui n'est commercialisé en France que par ce seul laboratoire (le coût de production de l'AZT n'est en fait pas très élevé, mais le prix de vente, lui, l'est).

À l'autre bout de la chaîne des dépenses, on nous a dit aussi que les préservatifs étaient vendus 3 F en pharmacie et que c'était beaucoup trop cher pour les adolescents, ceux qui en auraient le plus besoin et qu'il faudrait en réduire le prix. Mais on a oublié de signaler que sur ces 3 F le pharmacien empochait plus d'1 F. On fait appel à la générosité du public pour ce genre de campagnes et, comme on voit, il y a tous ceux qui donnent et puis il y a ceux qui encaissent, du trust Wellcome à la pharmacie du coin.

Mais il y a pire. Il y a que le coût social de la maladie, dans un pays comme la France – bien que la France soit beaucoup plus touchée que l'Angleterre par exemple – est encore supportable : 1 % des dépenses de soins, on peut dire que ce n'est rien, même si la moitié de ce pourcentage enrichit une minorité.

Dans presque tous les pays industrialisés, le nombre de malades est très réduit et espérons qu'il le restera. On peut y trouver les moyens de soigner ces malades, même si on ne peut pas les guérir dans l'état actuel des connaissances. On pourrait cependant les soigner mieux et surtout mieux les entourer.

Mais quand on voit ce qui se passe dans le monde, c'est catastrophique. Les populations du Tiers Monde sont les principales victimes de la maladie. L'Afrique noire, qui représente environ 10 % de la population mondiale, représenterait parait-il, car les statistiques sont très difficiles, 30 % des cas de SIDA.

Une génération entière de jeunes hommes et de jeunes femmes va être anéantie, et peut-être même plusieurs. Cela risque de faire un vide démographique aussi catastrophique que ce que représenta la traite des Noirs en plusieurs siècles.

Mais voilà, là-bas on n'a pas les connaissances en hygiène qu'il faudrait et surtout un simple préservatif y représente un coût exorbitant et, bien sûr, on n'en trouve pas partout. L'AZT, il n'y a pas moyen de le payer, excepté pour une minorité de favorisés (si l'on peut dire). Les antibiotiques, pour traiter les infections récurrentes, on a encore moins de quoi les payer.

Alors, un traitement médical efficace, ou mieux un vaccin, deviennent urgents pour l'avenir même du continent africain. Mais même si on découvrait rapidement un vaccin efficace, aurait-on là-bas les moyens de l'acheter et de l'administrer à toute la population afin d'enrayer la propagation de l'épidémie ? Dans l'état actuel du système économique mondial, sûrement pas.

Il n'y a qu'un seul virus, même avec deux ou trois variétés. Mais il y a deux grands types de malades : les riches et les pauvres, ceux des pays riches et ceux des pays pauvres.

C'est vrai pour l'Afrique, c'est vrai pour l'Amérique latine et c'est encore plus vrai pour l'Asie, en particulier cette Asie du Sud-Est qui sert de bordel à bon marché à des milliers de touristes occidentaux, et notamment aux pédophiles.

Mais il ne faut pas se croire à l'abri. Un virus ignore les frontières autant qu'il méprise les sbires de Monsieur Pasqua. Il pourra refouler les Africains, les Sud-Américains ou les Sud- Asiatiques, mais on n'empêchera pas le virus de se propager. Surtout s'il se constitue des réservoirs aussi explosifs sur les trois-quarts de la planète.

Et puis, la crise aidant, il n'y a pas que le virus du SIDA qui remonte du Tiers Monde, mais la pauvres aussi.

Le système impérialiste s'est maintenu depuis un siècle grâce d'abord à l'exploitation des chasses gardées coloniales, puis, après deux guerres mondiales pour se repartager ce pactole, par la mise en commun et l'exploitation rationnelle de l'ensemble du Tiers-Monde par l'intermédiaire du marché capitaliste mondial. Cela a assuré pendant 20 ou 25 ans, en gros de 1950 à 1975, un certain développement du niveau de vie dans les pays industrialisés, y compris pour les classes populaires, par l'augmentation de la productivité et par cette exploitation du Tiers Monde au profit des métropoles impérialistes grâce à des échanges dramatiquement inégaux sur le plan commercial. Car les matières premières des pays ex-coloniaux, qui n'ont que cela à vendre, sont payées moins cher que leur valeur réelle, tandis que les produits manufacturés que leur vendent en échange les pays industrialisés sont plutôt surévalués que l'inverse.

Aujourd'hui la crise fait que l'appauvrissement du Tiers-Monde atteint des niveaux jamais vus car l'impérialisme est très fort pour tirer de la plus-value même des plus misérables. Mais cela ne lui suffit plus. Il en est depuis vingt ans à paupériser progressivement, mais inexorablement, ses propres classes populaires. Le chômage est en croissance accélérés et après le chômage, il y a la misère.

Aujourd'hui même, une statistique d'un organisme quasi officiel, le Centre de Recherches, d'Études et de Documentation en Économie de la Santé dévoile que plus d'un Français sur cinq renonce à des soins pour des raisons financières.

On pouvait lire dans le journal Le Quotidien du médecin du 29 novembre que « le pourcentage de personnes n'ayant pu bénéficier de soins pour des raisons économiques est presque deux fois plus élevé chez les ouvriers non qualifiés que chez les cadres supérieurs » et que « la limitation à l'accès au système de santé frappe surtout les chômeurs (31 % d'entre eux ont dû renoncer à des soins) ». Enfin les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, qui en auraient le plus besoin, sont ceux et celles qui se soignent le moins bien et surtout « ce sont les personnes les plus malades qui ont le plus souvent renoncé à des soins pour des considérations financières ».

Ce journal est loin d'être de gauche, car il fait partie du même groupe que le Quotidien de Paris. Dans le même numéro, l'article qui suivait était intitulé, sans doute le metteur en page avait-il de l'humour… triste : « Le patronat veut réduire de 5 % les dépenses de la Sécurité sociale ».

Voilà où nous en sommes, ici en France.

Alors on peut dire que, malgré la journée internationale sur le SIDA et les déclarations de nos ministres à cette occasion, le virus a un bel avenir devant lui que la société capitaliste lui prépare.


Lutte ouvrière : 10 décembre 1993
Italie

Entre une gauche de gouvernement et une droite fasciste ?

Bien des choses peuvent nous paraître plus importantes, comme par exemple la détresse des enfants myopathes ou ce qui se passe en Somalie et dans l'ex-Yougoslavie, que les élections municipales qui viennent de se dérouler en Italie. L'Italie, ici, pour la génération actuelle, ce n'est bien souvent qu'un pays de vacances.

Mais c'est pourtant le pays de la mafia, la pieuvre comme on dit là-bas, qui étend ses ramifications dans le monde entier et qui a, depuis 40 ans, corrompu les hommes politiques italiens, au point qu'elle peut assassiner quasiment impunément ceux qui luttent contre elle, maires, députés, juges ou généraux de gendarmerie.

Le régime est si déconsidéré que tous les politiciens au pouvoir depuis 40 ans viennent de subir un échec retentissant à ces municipales, tellement les affaires de pots-de-vin, de prévarication, de corruption, étaient nombreuses.

Et dans cinq des plus grandes villes du pays : Rome, Gênes, Naples, Venise, Trieste, ce sont des coalitions, construites autour ou avec l'aide du PDS, l'ex-Parti Communiste italien, qui l'ont emporté. Le PDS a joué le rôle de rassembleur car lui, justement, était écarté du pouvoir depuis des années et il n'était donc pas corrompu.

On pourrait donc se réjouir et se dire que dans toutes ces villes importantes, la gauche l'emporte. Mais à l'issue du premier tour, dans ces villes, le seul parti de droite qui restait en lice était, soit un parti aux accents racistes et xénophobes comme la Ligue du Nord à Gênes, Venise et Trieste, soit un parti ouvertement néo-fasciste, le MSI, à Rome et à Naples où Alessandra Mussolini, la petite-fille de Mussolini, en était la candidate. Au deuxième tour, une majorité d'électeurs s'est mobilisée pour empêcher les fascistes de passer et c'est ce qui a permis la victoire des coalitions constituées à gauche.

Et si, au deuxième tour, l'extrême-droite n'est pas passée, elle a atteint des scores qui vont de presque 41 % à presque 47 % à Rome.

C'est énorme, car cela montre que près de la moitié des électeurs ont voté pour des partis ouvertement fascistes.

Certains disent que ce n'est pas grave, que le fascisme italien n'a pas eu toutes les caractéristiques criminelles du nazisme allemand et qu'en particulier, il a moins été antisémite car il n'a pas créé de camps d'extermination – encore qu'il ait, tout comme le régime Pétain en France, déporté des Juifs vers l'Allemagne.

Mais tous ceux-là oublient que le fascisme italien est apparu avant le nazisme. Il fut son inspirateur et son modèle. Au point que le bras levé de la Rome antique, le salut romain, adopté par Mussolini, le fut aussi par les nazis d'Hitler. L'élève dépassa le maître dans l'ignominie, certes, mais les deux jouèrent fondamentalement le même rôle : briser les capacités de défense de la classe ouvrière réduite à la misère par la crise. Et cela en finançant des bandes paramilitaires qui s'attaquaient aux organisations ouvrières, aux grévistes ou aux associations de chômeurs.

Alors ce qui doit nous servir d'avertissement dans ces élections, ce n'est pas tant la victoire de justesse de la gauche, due surtout au système électoral majoritaire, que le nombre de voix recueillies par les fascistes.

La corruption du régime démocrate-chrétien et socialiste a entraîné une réaction de rejet de la part de l'électorat. L'ex-Parti Communiste en a bénéficié mais de façon bien moindre que les fascistes.

Pourquoi ? Parce que, face aux désastres provoqués par la crise économique, à l'absence de solutions proposées, au désespoir des masses, une grande partie de ces dernières se tourne vers ceux qui se présentent comme les plus radicaux et les plus déterminés, comme ceux qui veulent changer fondamentalement les choses.

C'est faux, bien sûr, mais il est à craindre que la gauche, y compris l'ex-Parti Communiste italien, revenue au pouvoir, se déconsidère à son tour par son inertie, sa pleutrerie, son refus de s'attaquer aux puissants, au système, aux raisons de la crise, en laissant alors la place libre à l'aventure fasciste dont on sait où cela a mené, non seulement l'Italie et l'Allemagne, mais aussi toute l'Europe.


Lutte ouvrière : 17 décembre 1993
Puisque le gouvernement rallume la guerre scolaire, à bas la calotte !

En signant les accords du GATT, le gouvernement craint fort d'avoir mécontenté la paysannerie française. Aussi, peut-être pour se réconcilier avec son électorat traditionnel, vient-il de faire un geste vers la droite, sur le dos des contribuables et de l'ensemble de la population.

En effet, en décidant de faire financer par les collectivités locales, c'est-à-dire les départements et les régions, dont les fonds proviennent des impôts locaux, de la vignette, etc., l'entretien, la rénovation et pourquoi pas la construction de locaux pour l'enseignement privé, principalement l'enseignement catholique, il vient d'essayer de regagner des électeurs, à six mois d'une consultation électorale, dans l'électorat des campagnes, ou plus exactement dans la province, dans cette France dite « profonde » où il récolte la majorité de ses bulletins de vote.

En tout cas, voilà un geste de plus qui s'ajoute à bien d'autres et dont le résultat sera la dégradation du service public scolaire.

En effet, l'argent qui ira à l'enseignement privé, à l'enseignement confessionnel (surtout catholique, un peu protestant et israélite, et pourquoi pas islamique car il n'y aurait pas de raison), c'est autant d'argent qui n'ira pas à l'Éducation nationale, à l'École publique, à l'École qui n'a le droit – et c'est justice – de ne refuser aucun enfant, quelles que soient sa religion, sa couleur, son origine ou sa fortune. Ce qui n'est vraiment pas le cas de l'enseignement privé, où la sélection existe, même si elle n'ose pas dire son nom et même si les critères varient d'un établissement à l'autre.

On donne comme prétexte un rapport du doyen Vedel, qui aurait signalé que nombre de bâtiments où l'enseignement privé reçoit des enfants sont vétustes, voire insalubres ou dangereux.

Mais combien de bâtiments scolaires de l'Éducation nationale sont anciens ou même dangereux, comme les lycées Pailleron tueurs d'enfants, de sinistre mémoire, dont nombre d'exemplaires existent encore ?

L'enseignement privé représenterait actuellement 17 % des enfants scolarisés et bientôt peut-être ils bénéficieront de plus d'argent que tous les autres réunis.

En effet, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'enseignement laïc a été mis à mal. Déjà en 1951 (la loi Barangé), le MRP, qui était alors le parti catholique de droite de la période, avait imposé au Parti Socialiste avec lequel il partageait le gouvernement, d'accorder les mêmes subventions, par élève, à l'enseignement privé qu'à l'enseignement laïc. Le seul avantage de l'enseignement laïc, de l'Éducation nationale, était que ses bâtiments étaient construits par l'État.

Et aujourd'hui, c'est cela qui vient d'être changé. Il était déjà inique que l'enseignement privé soit subventionné car il était déjà payant et, pour l'enseignement de bonne qualité, accessible seulement aux familles des plus riches.

Aujourd'hui, c'est une petite ignominie de plus. Cela va dans le sens de la privatisation des services publics, bien qu'il s'agisse de faire fonctionner l'enseignement privé avec l'argent public.

En fait, c'est une façon de subventionner l'enseignement de la religion et de payer sur les fonds d'État les prêtres qui se reconvertiront en enseignants, et les édifices religieux qui abriteront des élèves, ne serait-ce qu'une partie du temps.

Alors s'il est un cri que l'on n'entend plus depuis longtemps, mais qui va peut-être bien revenir d'actualité dans les manifestations, c'est bien : « À bas la calotte ! »


Lutte ouvrière : 24 décembre 1993
Non à la privatisation de l'éducation !

Un peu partout en France, les enseignants des écoles publiques et beaucoup de parents d'élèves et de lycéens ont manifesté contre la mesure du gouvernement permettant de financer, sur les fonds publics, les locaux et bâtiments des écoles et lycées privés. Ce sont d'ailleurs les écoles religieuses catholiques qui recueilleront la plus grande partie de l'argent.

La majorité de droite et le gouvernement qui va avec, ont voulu, une fois de plus, faire plaisir à la fraction la plus à droite de leur électorat, qu'ils partagent avec Le Pen.

Cela va avec les rafles de Pasqua dans les rues des grandes villes ou, au petit matin, au sortir des foyers de travailleurs étrangers.

Cette loi a été votée pour faire la cour à la fraction « Vieille France » de l'électorat catholique. Le prétexte invoqué, que certains établissements privés seraient si vétustes qu'au nom de la sécurité des enfants il aurait été urgent d'intervenir, ne trompe personne. Car beaucoup d'établissements publics sont tout aussi vétustes et le gouvernement n'est pas pressé d'intervenir dans ces cas-là.

Les classes des établissements publics sont surchargées et l'État n'augmente pas le nombre d'enseignants, alors qu'il augmente les heures subventionnées pour l'enseignement privé, et cela pas toujours proportionnellement au nombre d'élèves.

L'école publique est obligée par la loi, et c'est normal, de recevoir tous les enfants sans discrimination. Ce n'est pas le cas de l'école privée. Ouvertement ou discrètement, celle-ci fait toujours une sélection, qui varie aussi en fonction des établissements, certains ne recevant, par exemple, que les meilleurs élèves c'est-à-dire ceux des milieux sociaux déjà les plus favorisés par la culture. Il serait normal que ceux-là paient de leur poche pour scolariser leurs enfants dans une école privée.

Et il serait normal que tout l'argent public aille à l'école publique ! Car c'est nous tous, les contribuables, qui paierons pour l'école privée par les impôts locaux comme la taxe d'habitation, la vignette, qui sont les ressources de ces collectivités locales qui vont maintenant construire ou entretenir les écoles des curés.

Quant à ceux qui croient que l'enseignement privé est meilleur, ils se trompent. Ce n'est ni vrai pour les meilleures des écoles privées par rapport aux meilleurs des lycées publics, ni vrai non plus pour la plupart des écoles primaires. Le temps qu'on y passe, sinon à enseigner ou à justifier la religion, mais au moins à accorder l'enseignement avec les principes religieux, est perdu pour faire autre chose de plus utile.

Il n'y a pas si longtemps que certains enseignements scientifiques, sur l'évolution, sur la biologie, sur l'Univers, étaient réduits dans les écoles chrétiennes. Aujourd'hui on n'y fait plus une telle censure, mais on ne se prive pas de présenter certains acquis scientifiques de longue date comme de simples hypothèses pas encore vérifiées. On n'en est pas encore revenu à enseigner l'évolution selon la Bible, mais avec la montée actuelle des idées réactionnaires on n'en est peut-être pas loin.

Alors, les enseignants des écoles et lycées publics ont bien raison de protester, de manifester, et de se préparer à une nouvelle manifestation à Paris le dimanche 10 janvier, qui sera nationale et à laquelle ils convient les élèves et parents d'élèves.

Les enseignants se battent pour que les enfants des travailleurs, même les plus pauvres, puissent avoir accès à une instruction valable, la même pour tout le monde. Car c'est l'instruction qui donne la liberté.

Alors il sera de l'intérêt de tous, le 16 janvier, d'être nombreux pour défendre le service public de l'instruction.


Lutte ouvrière : 31 décembre 1993
Bonne année quand même !

Quand une année se termine, il est tentant de s'interroger sur ce que celle qui vient nous réserve et c'est pourquoi comme il est impossible de lire l'avenir, il est au moins réconfortant de faire des vœux.

Et le vœu que nous ferons c'est, qu'en 1994, on change cette société qui fabrique à tour de bras des chômeurs, des pauvres et des exclus, ici comme aux quatre coins de la planète.

Sinon, à combien d'entre nous cette année 1994 apportera-t-elle le chômage et à combien de ceux qui sont déjà au chômage apportera-t-elle la fin de leurs droits ?

Le système économique dans lequel nous vivons ne permet à personne, ni hommes politiques, ni experts économistes, ni grands financiers ou dirigeants des multinationales, de nous dire de quoi 1994 sera fait sur le plan économique et social.

L'économie, les crises, les fermetures d'entreprises, le chômage sont apparemment aussi imprévisibles pour eux que les inondations. Et les inondations, pour désastreuses qu'elles soient, font finalement beaucoup moins de mal que la crise n'en fait. D'autant que la crise mondiale aggrave toutes les situations ou empêche de leur trouver une solution.

En Russie et en ex-Yougoslavie, quelle que soit l'évolution de la politique intérieure de ces pays, ces peuples, qui auraient désespérément besoin de sortir de la catastrophe économique où ils se trouvent, ne le pourront pas.

Parce qu'on manque des quelques antibiotiques nécessaires à les guérir, en Afrique, des milliers d'enfants meurent de maladies comme des bronchites qui sont bénignes ici.

En Palestine, où la paix s'est amorcée entre Juifs et Palestiniens, la misère, l'exploitation et le sous-développement paralyseront toute solution à long terme. L'Afrique du Sud qui vient de voir la fin officielle de l'apartheid entre Noirs et Blancs n'est pas pris de voir la fin de la discrimination entre riches et pauvres, entre les propriétaires des mines et ceux qui arrachent les diamants du sol.

En voyant tout cela, nous pourrions nous dire que, malgré le système économique, nous qui vivons ici, nous sommes de relatifs privilégiés.

Nous ne sommes pas des mineurs sud-africains, ni des Indiens du Guatemala massacrés par l'armée ou chassés de leurs terres, ni des Musulmans d'ex-Yougoslavie, massacrés par les milices ou serbes ou croates. Mais est-ce vraiment une consolation ? Et sommes-nous certains qu'un avenir semblable ne nous soit pas promis ?

Alors, rien à espérer de l'avenir ?

Mais si, tout !

Car le monde peut changer.

Il faut sur la Terre, un système économique plus juste où il n'y ait pas une petite minorité d'immensément riches qui règlent l'économie mondiale à leur façon, en maintenant les trois quarts de l'humanité dans la misère et les autres, à part eux, dans l'incertitude.

Au lieu de fermer des usines, de laisser des champs en friche, de diminuer la production de viande et de lait, il devrait être possible d'utiliser tous les travailleurs disponibles à produire tout ce qui est nécessaire à l'ensemble de l'humanité, des pompes pour le Sahel aux tracteurs pour l'Asie ou l'Amérique latine en passant par des habitations décentes pour tous.

Oui, ce serait possible si la production était organisée en fonction des besoins des hommes et non en fonction des profits d'une minorité.

Changer le monde nous demanderait probablement moins d'efforts et de sacrifices que de supporter la crise, la misère et les guerres qu'on nous impose.

Aujourd'hui on ne sait que faire appel à notre bon cœur, mais si, au lieu de tenter de réparer les dégâts de ce système, on s'attaquait au système lui-même, 1994 et la fin de ce millénaire s'annonceraient peut-être bien meilleurs pour toute l'humanité.

Utopique tout cela ? Beaucoup moins que de croire au Père Noël et à la vertu des bougies sur le bord des fenêtres.