Interviews de M. Jean-Antoine Giansily, président du CNI, dans "Le Quotidien de Paris" le 2 novembre 1993, "Le Figaro" le 13, et à France 2 le 17, et article dans "Le Quotidien de Paris" du 13, intitulé "Il est grand temps", sur la nécessité d'un retour à la morale et à la raison après douze années "d'utopies socialistes", les objectifs du CNI et ses relations avec la majorité.

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Circonstance : Parution du livre de M. Giansily "Le Pouvoir, le réel et l'illusoire"- Conseil national du CNI les 13 et 14 novembre 1993 à Paris

Média : LE Quotidien de Paris - Le Figaro - France 2

Texte intégral

2 novembre 1993
Le Quotidien de Paris

Jean-Antoine Giansily : "Au bout de douze ans de socialisme la vieille morale se venge"

Dans "Le pouvoir, le réel et l'illusoire. Pour en finir avec les utopies" (Denoël, éditeur), le président du CNI règle leur compte aux illusions idéologiques du dernier quart de siècle. Mais c'est pour mieux réclamer le retour à la morale et à la raison, car la politique ne peut pas se contenter d'être une simple gestion.

Le Quotidien : Votre éditeur présente votre livre comme La "première grande offensive intellectuelle de l'après-socialisme". Vous êtes le président du CNI. Est-ce à dire que c'est sur le terrain "intellectuel" que se livreront les prochaines batailles politiques ?

Jean-Antoine Giansily : Je pense qu'il est effectivement temps de se préoccuper de tout faire pour ne pas perdre les élections présidentielles de 1995. La question est : pourquoi ce pays, qui a tout pour avoir, chaque matin, le lait et le miel, se réveille-t-il avec 3,5 millions de chômeurs et, surtout, dans l'incapacité de retrouver ses marques ? À l'évidence, la réponse d'une bonne gestion libérale ne suffira pas, qui reviendrait simplement à crier haro sur le baudet socialiste. N'est-ce effectivement pas pour des raisons un peu plus intellectuelles que la France en est arrivée là ?

À l'occasion d'un voyage à Washington, j'avais découvert un ouvrage de la journaliste américaine Flora Lewis, intitulé "Europe, a tapestry of nations" ; et au chapitre "France" de cette tapisserie, il était effectivement question du règne des intellectuels. Ce qui avait le plus frappé Flora Lewis, qui fut, trente ans durant, correspondante à Paris, c'est que la politique ne pouvait s'y faire que par rapport à un référent intellectuel. Intellectuel de gauche, bien sûr, la droite, faute d'une armature psycho-sociologique suffisante, ne pouvant s'empêcher de penser selon les "canons de la beauté" définis par la gauche.

Le Quotidien de Paris : C'est plutôt bien vu, non ?

Jean-Antoine Giansily : Absolument. Ce qui nous donne une gauche très habile à critiquer, à condition, bien sûr, de ne pas être au pouvoir ; et une droite qui, assumant le plus souvent ce même pouvoir, règle les problèmes au fur et à mesure qu'ils se posent, sans avoir le temps de réfléchir et de replacer son action dans l'une perspective historique. Or, précisément, n'est-il pas frappant que les deux seuls chefs d'État qui auront vraiment marqué ce siècle – le général de Gaulle et, quoi qu'on en pense, François Mitterrand – avaient cette perspective historique ? Une vision dont étaient malheureusement dépourvus beaucoup d'hommes politiques qui nous ont dirigés, comme par exemple M. Giscard d'Estaing déclarant que nous étions devenus une petite nation, comparés aux 4 milliards d'individus qui peuplaient alors la Terre. Il y avait bien là de quoi enrager : la France, ce n'est quand même pas seulement une grande Suisse !

Le Quotidien de Paris : Vous écrivez effectivement : "La France n'est ni une super Suisse, ni une puissance moyenne, ni un pays prospère comme les autres, ni même la patrie des droites de l'homme. Elle est une nation que décrit Renan, celle qui est capable d'inventer une espérance commune transcendant les différences ethniques, et les particularismes, une cohésion par le partage d'un idéal commun". Mais précisément, n'est-ce pas fondamentalement parce qu'ils se sont laissé persuader que la France n'est plus qu'une "petite nation", que les Français n'ont plus le moral ?

Jean-Antoine Giansily : Exactement ! Ce pays n'arrive pas à admettre qu'il puisse être condamné à ne plus jouer aucun rôle déterminant. Et c'est une des principales explications du consensus qui s'est réalisé autour d'Édouard Balladur : grâce à lui, et pour la première fois depuis bien longtemps, les Français ont l'impression de jouer à nouveau un rôle au niveau mondial, c'est-à-dire à un échelon qu'ils estiment être le leur.

Le Quotidien de Paris : Vous pensez au Gatt ?

Jean-Antoine Giansily : Lorsque j'ai écrit ce livre, cette question était loin d'être aussi chaude. Je m'étais contenté, s'agissant de ce "general agreement", de remarquer que ce n'était sûrement pas un "gentleman agreement" … C'est le moins qu'on puisse dire mais en tout cas, il est étonnant de constater comme les gens sont en train de faire bloc contre un processus qui n'est d'ailleurs, réellement, de l'intérêt de personne. Et notamment pas de celui des Américains, qui risquent de voir leur propre marché transformé en passoire. Sauf bien sûr à se protéger par des mesures particulières, qu'ils ont d'ailleurs déjà mises en place, au niveau national comme à celui de l'ALENA, le marché commun nord-américain, qui va nous fermer leur continent.

Dans cette affaire – et c'est ce que ne comprennent pas des gens comme Jacques Delors – la stratégie américaine n'est ni frontale, ni diagonale ; elle est, comme au jeu de Go, une stratégie d'encerclement : retranchés dans une position inexpugnable, les États-Unis "encerclent" le reste du monde en libéralisant tout ce qui n'est pas leur pré carré. Et il n'est pas facile d'aller contre, dans la mesure où, historiquement, la victoire des idées anglo-saxonnes de libre-échange est incontestable. Mais ce qui m'amuse, c'est l'attitude des gens du show-biz français, qui ne se sont émus, que lorsqu'ils ont réalisé qu'avec le Gatt, le rat américain risquait de venir leur manger leur fromage.

Le Quotidien de Paris : Finalement, en opposition avec tous ceux qui ont prétendu qu'après la chute du communisme, c'en était fini des idées, vous affirmez que le gouvernement des peuples n'a jamais eu autant besoin de philosophie ?

Jean-Antoine Giansily : De philosophie, mais surtout de revenir à la raison. Spécialement en France, où tout ce qui a été fait depuis douze ans de règne socialiste l'a été sous le signe du déraisonnable : mai 1981, c'était le triomphe des idées de 1968. La "génération Mitterrand", c'est, en fait, la génération de 1968, ces enfants des beaux quartiers envoyés faire leurs études à Nanterre et qui en ont profité pour s'offrir avec d'autant moins de risque pour leur avenir qu'il n'y avait alors que 100 000 chômeurs en France un psychodrame bourgeois.

Il est clair que la lame qui a emporté Giscard était portée sur la crête de l'utopie. Une fois parvenus au pouvoir, les "soixante-huitards" ont d'ailleurs fait, en s'appuyant sur les archéo-éléphants du type Mauroy, n'importe quoi dans le domaine économique. Jusqu'à ce que les industriels convainquent Fabius, ce grand bourgeois sans ossature intellectuelle ni convictions, qu'il fallait virer de bord. Les héritiers de 1968 n'en ont pas moins continué à faire n'importe quoi, mais dans des secteurs réputés moins dangereux comme la Justice, l'Éducation nationale, le droit des entreprises, ou encore le Budget, où la direction des Impôts a été utilisée contre leurs adversaires politiques.

Évidemment, tout cela a fini par se retourner contre eux, mais ce que j'ai voulu, en partant de tout cela, c'est attirer l'attention des gens sur le danger que représentent les utopies. D'autant que si, sous la IVe République, les socialistes arrivaient souvent au pouvoir, la nature des institutions faisait qu'ils y restaient rarement plus de deux ans. Alors que sous la Ve, il en va tout autrement : il n'y aura pas trop de dix ans pour redresser la situation catastrophique créée par ce cycle long de douze années d'utopies dont sont victimes, non seulement les 3,5 millions de chômeurs mais aussi les centaines de milliers de gens réduits à la plus extrême précarité. Songez qu'une ville comme Paris, l'an dernier, a dû dépenser 150 millions de francs, rien que pour des aides d'urgence en nourriture ! Et 15 millions de francs pour loger provisoirement les gens jetés à la rue !

Le Quotidien de Paris : Et La France dans tout cela ? Il paraît bien difficile, dans ces conditions, d'en refaire un exemple, comme l'a annoncé Édouard Balladur, le 8 avril dernier ?

Jean-Antoine Giansily : Il n'y a pas trente-six façons de s'en sortir, et en tout cas nous n'avons pas les moyens de courir cinquante priorités à la fois. Pour ma part, j'en vois deux : la francophonie (NDLR voir ci-contre) et l'Europe.

Sur ce dernier chapitre, la France doit reprendre son rôle de leader en renversant la vapeur par rapport à la conception anglo-saxonne du libre-échange, que la Grande-Bretagne a introduit dans le Marché commun lorsqu'elle l'a rejoint et qui nous a conduit où l'on voit lors des négociations du Gatt. Cela dit, la poursuite de la construction européenne ne peut se faire que sur deux plans : soit la monnaie, soit la défense.

Sur la monnaie, il me semble assez clair que, pour des raisons qui tiennent aussi bien aux Allemands qu'aux Britanniques, le calendrier de l'Union monétaire ne pourra pas davantage être tenu que celui de Schengen. Par contre, il en va tout autrement pour la défense, un secteur dans lequel l'Europe a les moyens et le savoir-faire, alors que les États-Unis, à l'évidence, ne tiennent plus le choc face aux obligations du "nouvel ordre mondial". Il me paraît donc plus que temps de réveiller le serpent de mer de la Communauté européenne de défense : d'autant que des signes positifs nous parviennent, en ce sens, aussi bien d'Allemagne que d'Espagne ou de Belgique. Ce serait la seule chose qui pourrait maintenir la paix en Europe. Car pour le reste, dans les années qui viennent… on ne pourra plus faire grand-chose ; y compris en Afrique, où nous ferions mieux – comme le proposent Yves-Marie Laulan et le général Salvan – de revenir à une politique de comptoirs, tout en nous préparant à faire face à l'arrivée des Algériens fuyant leur pays par bateaux entiers avant d'être assassinés. Bel exercice d'application pour le droit d'asile !

Le Quotidien de Paris : Conclusions ?

Jean-Antoine Giansily : La première c'est qu'au bout de douze ans de socialisme, la vieille morale se venge. Elle rappelle aux hommes politiques que les choses ne sont cohérentes que s'ils sont vertueux. Symbole : la déconfiture de Bernard Tapie, dont l'accomplissement devrait coïncider avec le départ de Mitterrand de l'Élysée. Comme quoi il y a quand même une justice imminente…

Reste – et ce sera ma deuxième conclusion – à savoir sur quelle morale peut désormais se faire la politique. Pendant longtemps, la cohésion du système social Français a tenu, bien plus qu'à la foi –question personnelle – à la religion en tant que pouvoir d'encadrement. Après la séparation de l'Église et de l'État, la "religion laïque" a elle-même perpétué une certaine rigueur morale. Mais aujourd'hui ?

Voilà une question à laquelle je n'ai pas de réponse. Car je ne crois pas contrairement à ce que disait Malraux, que le XXIe siècle sera religieux où ne sera pas : il peut être tout simplement amoral. Comme on commence à le voir dans nos banlieues, où se fait jour également un autre début de réponse : la morale des imams. Dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas de quoi être rassuré.

 

13 novembre 1993
Le Figaro

Le Centre national des indépendants et paysans (CNI) réunit ce week-end son conseil national annuel à Paris, Dominique Baudis, député maire CDS de Toulouse, sera demain l'invité vedette de cette réunion qui se propose de "définir les fonctions régaliennes de l'État". Fondé en 1949, l'ancien parti d'Antoine Pinay se situe à la droite de l'actuelle majorité. Son président, Jean-Antoine Giansily, a succédé dans cette fonction à Yvon Briant, mort accidentellement en 1992. Conseiller de Paris élu sur la liste d'Édouard Balladur dans le XVe arrondissement, il est par ailleurs l'auteur d'un récent essai sur la recherche d'identité de la droite après la chute du communisme (1).

Le Figaro : Alors que, de son côté, le Premier ministre installe une mission de réflexion sur l'État, vous choisissez, pour votre conseil national 1993, de débattre sur les fonctions régaliennes de l'État. Pourquoi ce thème ?

Jean-Antoine Giansily : Il nous a paru essentiel de débattre autour des grandes priorités de la politique nationale : justice, sécurité, armée, aménagement du territoire, monde rural, affaires étrangères. La récente cacophonie provoquée par ce qu'on pourrait appeler "la querelle du Gatt" illustre l'actualité de cet objectif. Et dans un contexte international mouvant la redéfinition des priorités de notre pays s'appuie sur une affirmation de notre identité et de nos valeurs. La définition des fonctions régaliennes de l'État s'inscrit naturellement dans ce cadre : elle est également essentielle après ces années socialistes qui ont favorisé l'émergence de nombreuses utopies. Accompagnées de la corruption due à la domination d'un pouvoir solitaire d'une durée jamais égalée sous la République.

Le Figaro : Comment le CNI se situe-t-il aujourd'hui au sein de la majorité ?

Jean-Antoine Giansily : Le CNI fait partie intégrante de l'Union de la majorité. Nous nous sommes engagés lors des élections législatives aux côtés de l'UDF et du APR, et nous travaillons aujourd'hui pour une union la plus large possible, c'est-à-dire la plus diverse, mais rassemblée autour du même objectif : en finir avec le socialisme. C'est dans cet esprit que nous participerons aux élections cantonales et européennes.

Le Figaro : Huit mois après sa prise de fonctions, quelle appréciation portez-vous sur l'action du gouvernement ?

Jean-Antoine Giansily : Le gouvernement suscite naturellement l'entière adhésion à son action. Après de trop longues années de socialisme, la cohésion de l'équipe regroupée autour du premier ministre est un gage supplémentaire d'efficacité. Sa tâche est imposante, et nous espérons y contribuer, tant par nos travaux de réflexion que par l'action de nos élus locaux.

Le Figaro : Que pensez-vous de l'exceptionnelle popularité d'Édouard Balladur ?

Jean-Antoine Giansily : On peut la comparer à celle dont bénéficiait Antoine Pinay, notre président d'honneur. Remarquez, d'ailleurs, que "l'emprunt Balladur" a été le seul à susciter une confiance semblable à celle qu'avait connue en son temps le fameux "emprunt Pinay".

(1) Le Pouvoir, le réel et l'illusoire, Denoël, 205 pages, 95 F.

 

13 novembre 1993
Le Quotidien de Paris

Il est grand temps

Par Jean-Antoine Giansily, Président du CNI

Le thème du conseil national du CNI, qui se déroule aujourd'hui et demain au Sofitel Sèvres, était fixé depuis plusieurs mois déjà. Les négociations du GATT et le débat sur la fameuse "exception culturelle" lui ont donné une actualité qui n'était nullement préméditée. Cela ne peut que nous conforter dans l'idée qu'en défendant les valeurs intemporelles, les indépendants ne font que fournir à notre époque les clefs qui lui manquent pour affronter les grands problèmes qui se posent à notre société.

Le CNI est, bien sûr, conscient de ne représenter qu'une petite famille, mais une famille qui est membre à part entière de la nouvelle majorité, une sensibilité qui a survécu à toutes les péripéties de notre histoire récente et qui est aujourd'hui perçue de plus en plus comme une sorte de référence. D'instinct, notre mouvement, qui a été celui du président Pinay et qui fut longtemps un grand parti de gouvernement, sait où se trouve l'intérêt de la France. Il a combattu le socialisme, qui a ruiné la France, il n'a cessé de dénoncer les méfaits de l'idéologie social-démocrate, qui prétendait renouveler le capitalisme et n'a, en fait, tenté d'imposer que des modèles dépassés.

Inlassablement, il a répété que l'Europe offrait à notre pays un horizon indépassable, mais que faire l'Europe ce n'était pas défaire la France. Entre les nationalistes et les protectionnistes, d'une part, et d'autre part les européistes et libre-échangistes à tout crin, il a toujours été difficile de parler sereinement de l'Europe. Le CNI s'y est efforcé, non sans difficultés.

Aujourd'hui, alors que nous sommes entrés depuis le 1er novembre dans l'Union européenne, il devient difficile de parler sereinement de la France. Nous nous y efforcerons pendant ces deux journées. À l'heure où les États-Unis, par la voix de l'arrogant Mickey Kantor, prétendent dicter leur loi au Vieux Continent, il est bon de se souvenir que les intérêts français ne pourront être efficacement défendus que dans le cadre de la solidarité européenne. La preuve en est que le négociateur européen, Sir Leon Brittan, qui passait voici peu pour un ennemi de la France, s'est finalement aligné sur les positions du gouvernement français, affirmées et défendues avec autant de fermeté que de modération par Édouard Balladur ; ces positions sont en tout point celles du CNI.

Le prochain président de la République sera l'homme qui fera franchir à notre pays le cap historique et fatidique de l'an 2000. Les tâches qui l'attendent sont immenses. Parmi elles, figure au premier rang la restauration des fonctions régaliennes de l'État, trop longtemps négligées au profit de l'affirmation hautaine d'un pouvoir solitaire, qui n'était en fait que le paravent de toutes les dérives et de toutes les corruptions. Quand un parlementaire se permet d'assimiler la police à la Gestapo et de qualifier un juge de "mec", il bafoue la police et la justice, qui sont les deux piliers de l'ordre républicain. Il faut que cesse enfin ce scandale.

"Parler France", c'est d'abord parler de l'État et de ses missions : la conduite des Affaires étrangères, le maintien de l'ordre public, l'organisation de la défense, l'aménagement du territoire, la sauvegarde du monde rural et la préservation de notre culture. Il est grand temps de "parler France" pour éviter qu'un jour, on cesse de parler de la France !

 

17 novembre 1993
France 2

G. Leclerc : Le CNI a tenu son Conseil national et a affirmé son soutien sans réserve à E. Balladur. Qu'est-ce qui vous différencie du RPR et de l'UDF ? À quoi sert le CNI ?

Jean-Antoine Giansily : Nos parlementaires sont apparentés au RPR à l'Assemblée nationale et au groupe des Républicains indépendants au Sénat. Donc ces deux groupes soutenant le gouvernement, nous le soutenons également sur l'ensemble de ses projets de loi.

G. Leclerc : Mais autant aller au RPR et à l'UDF ?

Jean-Antoine Giansily : Non, le CNI est une famille traditionnelle de la vie politique française qui a été créée il y a 44 ans maintenant. C'est vrai que nous avons été un parti plus important autrefois, mais nous continuons à exister dans le monde rural et paysan notamment. Nous sommes un peu l'aiguillon de la majorité actuelle.

G. Leclerc : Certains estiment que votre principale raison d'être est d'être une sorte de passerelle entre le FN et la majorité ?

Jean-Antoine Giansily : Je n'aime pas le terme de passerelle parce que c'est un endroit où on ne reste pas. Ce que nous avons fait pendant un certain nombre d'années, c'est accueillir des gens qui avaient été autrefois au FN et qui nous ont rejoints. Je les considère comme des réfugiés politiques parce que nous sommes un parti plus raisonnable que le FN, même si nous affirmons notre identité à droite sans complexe.

G. Leclerc : Comment redonnez des idées à la politique sans tomber dans l'idéologie et donc dans l'utopie ?

Jean-Antoine Giansily : Ce que je crois c'est qu'il faut renoncer aux utopies. Elles ont été, de 1968 à 1980, le moteur des idées de gauche. Et celles-ci, arrivées au pouvoir en 80, on en voit le résultat aujourd'hui, elles se sont fracassées sur la réalité. C'étaient des idées qui avaient une forte connotation morale et dont l'exemplarité a fait faillite au contact des réalités. Dans les années qui viennent, il faudra tenir beaucoup plus compte de la réalité des choses et par conséquent renoncer à cette façon utopique de voir le monde qui débouche finalement sur des catastrophes, faites souvent dans la meilleure bonne foi et la meilleure volonté.

G. Leclerc : N'est-ce pas trop facile de dire que si tout va mal c'est un peu à cause des intellectuels de gauche ?

Jean-Antoine Giansily : Non, je dis que les intellectuels de gauche ont supporté un système et ont mis en place un système fermé qui ne pouvait pas fonctionner. S'ils avaient été réalistes, ils auraient compris en voyant la faillite du communisme à l'Est que cela signifiait un échec du socialisme.

G. Leclerc : Vous avez dit qu'il fallait s'attaquer aux bastilles de l'État culturel et idéologique du socialisme.

Jean-Antoine Giansily : Je crois que pendant des années, la droite a considéré qu'elle devait être bonne gestionnaire et abandonner les idées, la culture, etc. à la gauche. Mais à force de faire rêver les gens, on a 3,5 millions de chômeurs.

G. Leclerc : Les européennes, qu'allez-vous faire et les présidentielles, serez-vous présents ?

Jean-Antoine Giansily : Pour les européennes, il est clair qu'il faut que l'ensemble de la majorité soit uni derrière un leader, peu importe lequel, A. Juppé, D. Baudis, pour ouvrir les perspectives de l'élection présidentielle.

G. Leclerc : Vous seriez présents sur une liste unique de la majorité ?

Jean-Antoine Giansily : Comme nous l'avons été en 1989. Pour les présidentielles on verra en janvier 95. Nous jugerons les candidatures sur les programmes que les candidats proposent.

G. Leclerc : Concernant le chômage, vous avez des idées nouvelles, des propositions à faire ?

Jean-Antoine Giansily : Il faut être bien conscient que le monde économique a changé totalement. Le système du libre-échange tel qu'il est défendu aujourd'hui va trop loin dans ce qu'il est possible d'accepter. Je crois notamment que nous sommes dans une situation économique qui fait qu'on ne peut pas avoir en même temps le plein-emploi, une couverture sociale qui est la plus importante du monde occidental et la monnaie que nous avons. Donc, il faudra fatalement, au nom du réalisme, faire un certain nombre de choix.

G. Leclerc : Il faut tailler dans les dépenses sociales, dans la protection sociale ?

Jean-Antoine Giansily : Fatalement, à un moment ou un autre, revoir le système global de protection sociale. Tous les rafistolages auxquels on s'est livré au cours de ces dix dernières années sont maintenant au bout de leur vie cohérente. Donc, il va falloir revoir tout un certain nombre de choses.

G. Leclerc : Revenir sur la retraite, la protection-maladie ?

Jean-Antoine Giansily : Non, c'est autre chose. La protection, c'est aussi le système de protection de l'emploi et notamment celui de distribution des tâches. Et si, par exemple, on a eu ce débat sur les 32 heures qui voulait une réglementation alors qu'en fait, c'est la liberté qui aurait dû fonctionner, c'est parce qu'on se rend bien compte que beaucoup d'entreprises d'État en jouant le jeu du libéralisme ont créé des situations qu'elles ne maitrisaient pas. Je crois que le rôle de l'entreprise n'est pas seulement un rôle de distribution de pouvoir d'achat, c'est également un rôle social pour garder les gens en activité. Et toutes les opérations qui ont consisté ces dernières années à délocaliser…

G. Leclerc : C'est le libéralisme, celui que vous défendez ?

Jean-Antoine Giansily : C'est le libéralisme mal compris parce que ça veut dire dans le cas des Américains et du Gatt, le renard libre dans le poulailler des autres. Ce qu'il faudrait, c'est que chacun applique la même règle. Or vous vous rendez bien compte que ce n'est pas le cas.