Texte intégral
Le Figaro : Vous traversez depuis six mois une tempête sans précédent. La seule éclaircie a eu lieu mercredi dernier à Béthune, avec l'acceptation de votre plan de relance pour Testut. Cette bonne nouvelle marquerait-elle la fin de vos ennuis ?
Bernard Tapie : Je ne vois pas les choses comme cela. Les gens m'attribuent un courage supérieur à celui que j'ai vraiment. Mais je suis au fait de la réalité des problèmes tels qu'ils existent et non pas tels qu'on les raconte la fameuse tourmente dont vous parlez n'est somme toute que le fait de problèmes bien moins graves que ce que l'on dit. J'ai la conscience tranquille et seulement deux vraies Indignations : la première, c'est la façon dont on a rendu publiquement Marseille coupable dans l'affaire VA-OM ; la seconde c'est l'emprisonnement d'Elie Fellous (NDLR : PDG Bernard Tapie Finance et de Testut) pour des faits qui ne justifiaient pas du tout son incarcération.
Le Figaro : Vous n'avez pas toujours tenu, ce discours optimiste...
Bernard Tapie : C'est vrai, il y a eu des périodes de doute et de déprime. Un exemple ? Je rentre un soir à la maison et je trouve ma femme en larmes. Elle me dit : « Tu m'as menti, je suis terriblement déçue. » On venait d'annoncer à la télévision là découverte des billets dans le jardin de Christophe Robert et que ceux-ci avaient des numéros de série identiques à ceux entreposés dans le coffre de Bernès. Le plafond m'est tombé sur la tête. Il m'est revenu instantanément un souvenir de gosse : c'était pendant une composition de géographie, j'étais en train de copier avec mon livre sur les genoux. Soudain, mon prof – il s'appelait Duchet – me dit : « Tapie qu'est-ce que vous faites ? » À ce moment, j'ai eu envie que ma vie s'arrête. Quarante ans plus tard, face à ma femme, j'ai éprouvé le même sentiment.
Heureusement, en quelques minutes, j'ai pu établir que ces informations étaient totalement fantaisistes et mensongères. Le deuxième coup très dur que j'ai eu du mal à encaisser a été l'incarcération d'Elie Fellous.
Le Figaro : Pourquoi ?
Bernard Tapie : Parce qu'il s'agit d'une décision aberrante. Le parquet s'était prononcé contre cette incarcération mais – fait rarissime – les juges sont passés outre ! Quand on voit cet homme de 60 ans, d'une honnêteté totale, dont la carrière fut pendant quarante ans irréprochable, gravement diabétique, mis en prison et sorti à 3 heures du matin pour les nécessités d'une perquisition qui s'est déroulée à 10 heures du matin, alors on a le droit de réellement douter de ce qui se passe. Regardez la chronologie : on incarcère Fellous le lundi alors que la vie de Testut et de ses 600 emplois va se jouer le mercredi au tribunal de commerce. Vous ne me ferez pas croire, dès lors que les juges ont refusé de déplacer l'audition de Fellous, que tout cela n'avait pas pour objectif de créer des conditions idéales pour inciter le juge de commerce à mettre Testut en faillite.
Le Figaro : Avez-vous essayé d'alerter le garde des Sceaux ou d'autres membres du gouvernement ?
Bernard Tapie : J'ai interpellé trois fois, il y a plusieurs semaines, le garde des Sceaux. Je lui ai écrit de manière officielle – comme tout citoyen peut le faire. J'avais notifié à Pierre Méhaignerie des éléments sans ambiguïté, lui permettant d'intervenir auprès du procureur Éric de Montgolflier. J'expliquais que le climat passionnel, la médiation outrancière provoquée par les magistrats et les enquêteurs de Valenciennes, nuisaient au déroulement l'instruction. Fin de non-recevoir. Qu'est-ce que ça signifie ? Soit le garde des Sceaux s'en moque et ne veut pas intervenir, soit il est d'accord. J'ai la certitude que le ministre de la justice, dans un cas comme dans l'autre, n'a pas assumé son devoir.
Le Figaro : Avez-vous aussi alerté le chef de l'État ?
Bernard Tapie : Non. Mais j'ai fait envoyer au Premier ministre une copie de mes lettres au garde des Sceaux.
Le Figaro : Vous parlez souvent d'un complot destiné à vous déstabiliser : qui chercherait donc à vous faire trébucher ?
Bernard Tapie : À la différence de beaucoup de gens, je n'affirme rien sans preuve. Et je n'ai aucune preuve qu'il y ait quelqu'un qui tire les ficelles ou des motivations qui animent certains magistrats. En revanche, il demeure des éléments troublants : la chronologie que je viens de citer, ou le dessaisissement pendant ses vacances de la doyenne des juges de Béthune qui s'occupait du dossier Testut. Mes conseillers sont en train d'éclaircir ce point car si Nullet ou Vauzelle avaient ou toléré ou provoqué la même chose, vous imaginez le scandale ! Plus troublant : il y a deux mois déjà que la plupart de vos confrères me racontent avec une fiabilité étonnante l'essentiel de ce que nous venons de vivre à Béthune. On ne peut pas toujours croire que c'est le hasard.
Le Figaro : Un mot à propos du juge Beffy ?
Bernard Tapie : Quand vous pensez que le juge Beffy a dit à un de mes proches : « Mon collègue de Béthune va aller plus vite que moi »… En gros, le magistrat a peur d'être coiffé sur le poteau. Quel drôle de compétition…
Le Figaro : Il semble que vous ayez de meilleure rapports avec Éric de Montgoflier : pourquoi ce distinguo ?
Bernard Tapie : Non, mais je le crois plus objectifs : il n'écarte, lui, aucune possibilité. C'est la différence avec le juge. Je suis persuadé que le procureur ne croit pas un mot de l'affaire Primorac et qu'il n'épargnera sans doute personne dans cette affaire.
Le Figaro : La demande de levée de votre immunité parlementaire liée au dossier Testut est arrivée vendredi à l'Assemblée nationale. Est-ce une épreuve que vous redoutez ?
Bernard Tapie : L'immunité parlementaire – une des données essentielles de la démocratie – n'a pas été créée pour protéger les députés et les soustraire à l'action de la justice. Elle a pour but de garantir aux élus du peuple une entière liberté d'action parlementaire et d'empêcher toute pression ou menace d'où qu'elle vienne, même d'un juge d'instruction, pendant la durée de la session parlementaire. Une demande de levée de cette immunité est donc extrêmement rare. Elle ne se conçoit que lorsque des faits très graves et indiscutables sont établis contre un député. Ce n'est absolument pas mon cas, et je ne comprends pas comment cette demande a pu prospérer avec l'aval du parquet général de Douai et encore moins du garde des Sceaux. Je rappelle qu'il s'agit d'une affaire commerciale, qui ne touche ni de près ni de loin aux fonds publics et qu'elle est sans aucune relation avec mes fonctions d'élu. Par ailleurs, l'immunité tombe automatiquement dans quelques semaines avec la fin de la session, et je peux vous assurer que les préoccupations et le travail parlementaires connaissent d'autres priorités.
Le Figaro : Il va falloir vous battre pour faire passer ce message auprès de vos collègues de l'Assemblée. Pouvez-vous encore vous appuyer sur quelqu'un aujourd'hui ?
Bernard Tapie : Croyez-moi : on a beau ne pas partager les mêmes convictions, lorsqu'un député se retrouve à l'Assemblée, il redevient avant tout un élu du peuple. Les problèmes d'amis ou d'ennemis politiques s'effacent devant le respect de la Constitution, la volonté de faire les lois et la sauvegarde des principes démocratiques, dont l'immunité fait partie. On n'est pas, Dieu merci, juridiquement coupable parce que politiquement minoritaire.
Le Figaro : C'est une version idéale des choses. Et puis certains vous ont lâché depuis le début des procédures judiciaires...
Bernard Tapie : C'est vrai, j'ai été lâché par quelques-uns mais je ne suis pas déçu. Au PS, le seul qui ait eu une attitude un peu décevante, c'est Michel Rocard. J'ai été aussi très déçu par le comportement de Jean-Paul Huchon, avec qui j'avais de vrais liens d'amitié. Mais les lâcheurs sont minoritaires : dans cette affaire, beaucoup d'hommes politiques – à droite et à gauche – m'ont fortement réconforté. Ainsi, j'ai été agréablement surpris par des gens de très haut niveau qui m'ont apporté leur soutien.
Le Figaro : Qui ?
Bernard Tapie : On serait indélicat de les nommer. Mais ils m'ont fait savoir que l'acharnement dirigé contre moi était lamentable. À gauche, on peut faire l'inventaire des amis qui m'ont vraiment fait plaisir dans un moment très dur : les radicaux de gauche, Bernard Kouchner, Jean Glavany, Jack Lang et bien sûr le Président de la République, avec qui je suis toujours resté en contact. Il a dit publiquement ce qu'il pensait de moi : ses paroles m'ont réchauffé le cœur.
Le Figaro : Dites-nous franchement qu'est-ce qui ne va pas entre vous et Michel Rocard ?
Bernard Tapie : Je crois qu'il a pensé – pas vraiment par méchanceté, mais par calcul – qu'il n'était pas bon pour lui de me fréquenter, craignant probablement de se retrouver un jour en photo à mes côtés. Comme les temps changent... Cela dit, je ne suis pas un ingrat et j'ai de la mémoire.
Le Figaro : Autre souci : votre élection dans les Bouches-du-Rhône pourrait être invalidée par le Conseil constitutionnel. Si tel était le cas, que feriez-vous ?
Bernard Tapie : Déjà, je trouverais ça surprenant. Il m'est reproché un dépassement de 16 000 francs après la réintégration, dans les comptes de ma campagne, d'un sondage commandé et payé... par le PS quinze jours avant ma candidature. C'est aller chercher un peu loin car j'ai été élu dans ma circonscription avec plus de 2 000 voix d'avance. Si je suis invalidé, je repars bien sûr au combat dans la même circonscription, avec la même fougue et l'envie de gagner.
Le Figaro : Confirmez-vous que toutes vos sociétés sont à vendre ?
Bernard Tapie : Ce n'est pas nouveau ! Mes sociétés – Testut, La Vie Claire, Terraillon, Trayvou... – sont à vendre car je crois que les affaires sont incompatibles avec la politique. Et non pas, comme certains l'affirment; parce que je serais ruiné. Je céderai des biens personnels uniquement si cela était nécessaire pour sauver l'OM ou n'importe laquelle de mes sociétés.
Le Figaro : Apparemment, vous n'êtes donc pas ruiné… Combien gagnez-vous par mois ?
Bernard Tapie : Beaucoup, beaucoup trop sûrement. Mais jamais au détriment de mes entreprises puisque, Testut compris, je n'ai jamais perçu ni d'honoraires ni de rémunérations quelconques.
Le Figaro : Avez-vous conservé des amis d'enfance ?
Bernard Tapie : Oui, deux ou trois. Figurez-vous que lorsque je me suis rendu à la commission nationale de discipline de la Ligue, j'ai entendu, avant d'entrer dans l'immeuble : « Allez Bernard ! On est avec toi ! » Je me retourne et je vois des copains du Bourget dont l'un, Jacky, aujourd'hui chauffeur de taxi, avait été footballeur pro au Red Star. Là je me suis dit : « Il ne peut rien t'arriver » car l'essentiel est sauvegardé.
Le Figaro : C'est ça qui vous fait tenir ?
Bernard Tapie : J'ai une vraie chance : une famille formidable et des copains fantastiques. Je suis seulement fragile face à ma conscience car, contrairement aux apparences, je ne me fais aucun cadeau. Ma seule crainte, c'est la santé qui viendrait à me manquer. Pour l'instant, ça tient.
Le Figaro : Imaginons le pire scénario catastrophe : vous êtes confondu dans l'affaire VA-OM, mis en examen dans le dossier Testut, votre élection est invalidée...
Bernard Tapie : … Et on a retrouvé mes empreintes sur le fusil qui a tué Kennedy... Qu'est-ce qui était prévu ? Je devais exploser sur Testut parce que Testut devait être mis en faillite frauduleuse: Je vous laisse deviner la suite. Ce qui était logique, puisque j'étais ruiné. Pour faire bonne mesure, on y rajoutait la faillite de l'OM. Comme le grand public n'est pas très familier des terminologies économiques, ça d permettait le titre suivant : « L'énorme faillite frauduleuse a de Tapie laisse un passif d'un milliard ». À cette occasion certains auraient même réutilisé les anciens francs. Le premier danger est évité grâce aux 240 millions que nous avons réinjectés sur les fonds propres de BTF dans Testut, et je vous garantis que je ferai mon devoir de la même manière dans l'OM, si c'est nécessaire.
Le Figaro : En voulez-vous à Noël Le Graët, et à Jean Fournet-Fayard les patrons de la Ligue et de la Fédération ?
Bernard Tapie : Chaque chose en temps, à chaque jour suffit sa peine. L'essentiel de mon courage, je le puise dans les grands projets sur lesquels je travaille chaque jour et qui me tiennent à cœur : les banlieues, les jeunes chômeurs sans formation. On va fêter fin décembre le 10 000e jeune sorti d'affaire grâce à mes écoles. Mais ça, je sais, ça n'intéresse personne.