Interview de M. Édouard Balladur, Premier ministre, dans "Libération" du 1er décembre 1993, sur les problèmes sanitaires et sociaux que pose le SIDA, la responsabilité du gouvernement en la matière et les mesures de prévention et de lutte contre le SIDA.

Prononcé le 1er décembre 1993

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Média : Libération

Texte intégral

Le Premier ministre, qui voudrait obliger davantage les médecins à proposer le test, estime que cette maladie "injuste" révèle "les risques d'isolement" de notre société. Pour la première fois, dans une interview à Libération, le Premier ministre, Édouard Balladur, parle du sida, de la responsabilité du Gouvernement en la matière, mais aussi de sa perception de l'épidémie dans la France d'aujourd'hui. Des propos d'autant plus attendus que ce soir, à 18 heures, le Pr. Luc Montagner va lui remettre un rapport sur le dispositif actuel de lutte contre le sida.

Libération : La France est un des pays européens les plus touchés par le sida. Paris compte plus de cas que toute la Grande-Bretagne réunie. Or, depuis peu, tout le dispositif institutionnel français de lutte contre l'épidémie semble à bout de souffle. Faut-il à votre avis le modifier et changer de vitesse ? Est-on face à une nouvelle urgence ?

Édouard Balladur : Je voudrais d'abord vous rappeler que mon Gouvernement, le 13 mai dernier, un mois à peine après sa constitution, a mis en place un plan d'urgence contre le sida et, grâce au collectif budgétaire voté en juin, a dégagé des moyens supplémentaires pour lutter contre ce fléau. Le projet de loi de finances pour 1994 prévoit une augmentation de 26 % du budget de prévention et de lutte contre le sida. L'urgence est donc déclarée. Une campagne d'information de grande envergure sur le thème du préservatif à 1 franc va par ailleurs être lancée dans les tout prochains jours, il s'agit là d'une opération de prévention extrêmement importante. Quant au dispositif institutionnel, il est exact qu'il est critiqué. Sur la base des propositions que le Pr. Montagnier formule dans le rapport qu'il me remettra ce soir, le Gouvernement modifiera, s'il y a lieu, le dispositif institutionnel de prévention, d'information et de lutte contre le sida.

Libération : Certaines personnalités estiment que les pouvoirs publics réagissent timidement, y compris en termes budgétaires. Est-ce que l'État doit faire plus ?

Édouard Balladur : Je vous ai rappelé l'ampleur de l'effort déployé. Je pense qu'il devra certainement être poursuivi dans le domaine de la prise en charge des personnes infectées. En 1993, grâce aux moyens supplémentaires que nous avons dégagés, les crédits affectés à l'hébergement des malades et à l'aide à domicile ont pratiquement doublé par rapport à 1992. Il faudra aller plus loin encore. Nous ne sommes et ne serons ni timides ni hésitants. J'en veux pour preuve le fait que le Parlement est en train de discuter d'un projet de loi qui va améliorer la situation sanitaire des personnes incarcérées, dont on sait qu'elles sont largement touchées par le virus, et qui va permettre de mieux soigner la tuberculose, qui affecte gravement les séropositifs.

Libération : Il y a en France, continuellement, des risques d'exclusion, d'intolérance. Comment jugez-vous la réaction de la société française face à cette épidémie en ce 1er décembre 1993 ? Et, par exemple, sur la question du dépistage obligatoire, avez-vous une position précise ?

Édouard Balladur : Le Gouvernement est opposé au dépistage obligatoire du virus. Le ministre délégué à la Santé, M. Douste-Blazy, a eu l'occasion récemment de préciser au Parlement les raisons de cette opposition. Le test doit rester à mon sens un acte médical qui concerne le médecin et son patient dans leur colloque singulier. Il faut développer des relations de confiance et de responsabilité individuelle et collective face à l'épidémie, ce que ne peut faire une obligation de dépister. En revanche, et comme cela existe déjà aux étapes importantes de la vie, que sont l'examen prénuptial et la déclaration de grossesse, l'obligation faite au médecin de proposer le test me paraît, elle, adaptée aux enjeux. Et je suis prêt à envisager la création d'une ou plusieurs nouvelles obligations de proposer le test, en accompagnant cette proposition et le résultat de l'analyse des conseils et des explications nécessaires pour qu'il soit utile.

Libération : Lors de la présentation de votre plan de lutte contre la drogue, en septembre dernier, les observateurs ont été surpris que jamais vous ne parliez du sida, comme si la "génération sida", ainsi que certains ont baptisé ces dernières années, vous était relativement étrangère. Vous sentez-vous très concerné par cette maladie ?

Édouard Balladur : Le plan gouvernemental annoncé le 21 septembre dernier comprenait cinq volets, dont l'un s'intitulait "L'amélioration du système sanitaire", et comportait notamment le renforcement des soins donnés aux toxicomanes, à l'hôpital, en prison et en ville. Je n'ignore pas qu'en raison notamment des pratiques d'échanges de seringues 25 à 30 % des toxicomanes seraient infectés par le virus. Comment peut-on imaginer que le chef du Gouvernement puisse ne pas être préoccupé de l'état sanitaire de la population, ou d'une partie d'entre elle, et en pas se sentir concerné ? C'est très délicat de trouver les mots justes pour parler du sida, et plus généralement de ces épidémies dont on croyait que la science nous avait débarrassés. Et là, d'un coup, on s'aperçoit que la science n'a jamais gagné tout à fait. On voit une épidémie nouvelle, qui atteint prioritairement la jeunesse. C'est une leçon, comment dire ? une leçon d'humilité, d'une certaine manière. Les hommes s'imaginent toujours que les choses sont réglées. Et puis les problèmes renaissent. Mais j'ajouterai que nous avons une responsabilité particulière, parce que nous sommes face à quelque chose de nouveau, et qui peut paraître particulièrement injuste parce qu'il atteint, je le disais, les jeunes. Au fond, notre société a besoin de plus de chaleur, d'entraide. Le risque est l'isolement dans notre société. On ne ferait déjà que donner le sentiment à la jeunesse qu'elle n'est pas seule, qu'on l'aide à exercer sa responsabilité, on ferait déjà beaucoup. Ma réponse est claire : il s'agit là d'une de mes préoccupations majeures et d'un souci que l'ensemble du Gouvernement partage.

Libération : C'est une maladie très particulière, qui touche l'être humain dans ce qu'il a de plus intime, de plus délicat. Comme l'homme politique doit-il se situer ?

Édouard Balladur : Je crois que l'homme politique doit exhorter avant tout ses compatriotes à la responsabilité. Le sida inquiète notre jeunesse, et je voudrais avant tout m'adresser à elle pour lui dire que le Gouvernement a pleinement conscience de ses angoisses et de ses difficultés, qu'il mettra tout en œuvre, grâce à la prévention, grâce à la recherche, pour écarter ce fléau. Mais il appartient également à chacun de prendre ses responsabilités. La liberté de chacun s'arrête quand elle met en danger la vie des autres.

Libération : Comment avez-vous réagi à la publicité de Benetton présentant des corps tatoués d'un HIV ?

Édouard Balladur : J'ai été, à titre personnel et en tant que responsables politique, très choqué.

Libération : Comprenez-vous l'attitude de l'Église vis-à-vis des campagnes de prévention et du préservatif ?

Édouard Balladur : Chacun est dans la logique de ses convictions, chacun est dans l'exercice de sa responsabilité. Moi, en tant que responsable du Gouvernement, j'ai à recommander toutes les mesures qui permettent d'éviter l'extension de l'épidémie. Et ces mesures de prévention ne me paraissent pas contraires à la conception que je me fais de la morale. Que d'autres puissent être plus exigeants, je le comprends. Mais il s'agit là d'un libre choix individuel.

Libération : L'affaire du sang contaminé a montré, entre autres, les difficultés du rôle et de la place de l'expert comme du politique. Où est la responsabilité de l'un ? Où s'arrête celle de l'autre ? Comment voyez-vous l'articulation des deux, au regard des décisions que vous avez à prendre contre l'épidémie ?

Édouard Balladur : C'est au politique qu'il appartient de décider des choix, éclairé par l'avis des experts. J'ai souhaité, dès le mois de mai, confier une mission de réflexion sur le sida au Pr. Montagnier, dont tous reconnaissent les compétences. Son rapport me sera remis ce soir, et il sera rendu public. Le Gouvernement arrêtera ses décisions après avoir examiné ce document dont nous attendons beaucoup, il prendra alors ses responsabilités.

Libération : Dans des domaines importants mais aussi différents que les questions d'éthique, de toxicomanie, d'exclusion des jeunes des banlieues, de très grande pauvreté, le sentiment prédomine d'une impuissance des gouvernants à engager des politiques de long terme efficaces. Ressentez-vous cette difficulté ?

Édouard Balladur : Oui, très intensément. Les structures gouvernementales et administratives se prêtent mal à ce type d'action. Mais tout n'est pas non plus de la responsabilité de l'État. Peut-on tout attendre du Gouvernement, des collectivités ? Le Gouvernement est responsable, bien sûr, mais après il faut que la société, en tant que telle, secrète aussi ces mécanismes de cohésion, de solidarité, d'entraide, de générosité. Et puis il y a l'individu. Beaucoup des domaines que vous citez relèvent de la responsabilité individuelle. Mais cela ne doit pas nous décourager. Notre responsabilité est de mettre en place, immédiatement, mais avec une vision à long terme, les moyens et les structures permettant l'émergence d'une société où l'exclusion serait bannie. Il en va de la cohésion dans notre société. Tous doivent s'y atteler, les collectivités publiques, les organismes collectifs, les associations, tous ceux qui réprouvent l'égoïsme et veulent tendre la main à ceux qui sont isolés.