Texte intégral
Sylvie Pierre-Brossolette : Quel jugement général portez-vous sur les 100 premiers jours d'Édouard Balladur ; il vient d'affirmer qu'il pense avoir eu une politique cohérente et imaginative, êtes-vous d'accord?
Jean-Marie Le Pen : Je pense que le nouveau gouvernement se trouvait aux prises avec d'immenses difficultés, il avait d'ailleurs promis qu'il établirait un bilan public, un audit comme on dit aujourd'hui, de la politique socialiste menée depuis 10 ans. Il a été assez discret sur ce sujet, dans la volonté passionnée qu'il semble avoir de ne pas se faire d'ennemis. J'ai l'impression que, en accord peut-être avec Jacques Chirac, M. Balladur et ses amis ont convenu de neutraliser les 2 ans qui nous séparent de l'élection présidentielle. Ne faire de peine à personne, rester ami de tout le monde, mais cela condamne somme toute, à un certain immobilisme, à un immobilisme consensuel. Ce qu'a exprimé d'ailleurs avec un certain humour M. Dominique Strauss-Kahn quand il a dit « le gouvernement va échouer, la preuve c'est qu'il fait la même politique que nous ».
Sylvie Pierre-Brossolette : Donc, il n'y a aucune rupture à vos yeux entre le gouvernement Bérégovoy et le gouvernement Balladur ?
Jean-Marie Le Pen : Je n'en vois guère, et j'ai l'impression qu'on est même obligé de mettre en scène quelquefois des divergences de vue, pour essayer de faire croire qu'il existe une politique déterminée. Je crois que M. Balladur est un homme de bonne volonté, ce qu'il confond avec être un homme de volonté. Car je crois que quand on se trouve devant la situation de la France aujourd'hui, il faudrait prendre des mesures tout à fait en rupture avec ce qui a été jusqu'ici accompli, et qui n'a pas réussi. Moi je suis aussi pragmatique que lui, si les socialistes avaient réussi dans un domaine, après tout pourquoi ne pas continuer dans ce domaine ? Mais c'est justement parce qu'ils ont échoué qu'il fallait, dans toute une série de domaines, prendre des mesures qui soient radicalement différentes. Or, au sens littéral du terme, M. Balladur n'est rien moins que radical.
Christine Fauvet-Mycia : On a beaucoup dit que c'était un gouvernement centriste, est-ce que vous le sentez soumis à l'aile représentée par Pierre Méhaignerie et Simone Veil, comment le sentez-vous ce gouvernement ?
Jean-Marie Le Pen : Tout à fait, d'ailleurs les centristes ont toujours joué dans la vie politique française, à cause de leur situation marginale, un rôle tout à fait disproportionné avec leur importance politique. Ils y témoignent aussi, il faut le dire d'ailleurs, une certaine opiniâtreté, ténacité, et ils ne se laissent pas facilement disputer la place qui leur revient, et même, ils ont tendance à en exiger un petit peu plus. Je le dis, cela tient à la place marginale qu'ils occupent, et ceci tient aussi au fait que la majorité a exclu politiquement, pour l'instant en tout cas, le Front National, du calcul majoritaire; je parle moins d'ailleurs du parlement, où nous ne sommes d'ailleurs pas représentés, situation sur laquelle on pourrait revenir, mais dans le pays. Alors je crois que, dans le désir de ne blesser personne, M. Balladur a tendance à tirer des chèques sur ses amis pour satisfaire ceux qui le sont moins.
Sylvie Pierre-Brossolette : Sur l'amendement Marsaud, M. Balladur a donné raison à Simone Veil et Pierre Méhaignerie. Sur le fond êtes-vous d'accord avec M. Balladur, ou bien fallait-il le laisser dans la loi pour permettre aux policiers de travailler ?
Jean-Marie Le Pen : Cette affaire est une tempête dans un dé à coudre. Ce qui était en cause, ce ne sont pas des interprétations plus ou moins malveillantes ou idéologiquement préjugées de tel aspect de la politique du gouvernement, c'est la politique du gouvernement en matière d'immigration, et je dois dire que les décisions prises, les propositions faites, sont tellement hors de proportion avec la situation et avec les risques de l'avenir, que, que l'on soit en accord ou en désaccord sur tel point de détail n'a pas beaucoup d'importance.
Sylvie Pierre-Brossolette : Dispositif totalement inefficace de la part de Pasqua ?
Jean-Marie Le Pen : Non, je crois que toute la politique de Monsieur le Premier ministre et de ses ministres va généralement dans le bon sens, mais à tout petits pas, alors qu'il y faudrait beaucoup d'énergie, beaucoup d'allant, on est très près de la ligne de départ. Je sais bien que, excusez-moi de prendre cette comparaison mais c'est les 100 jours qui m'y font penser, M. Balladur a trouvé le champ de bataille de Waterloo, mais à l'inverse de Bonaparte, il va à l'envers et il va à l'île d'Elbe, vous me direz qu'il n'a pas beaucoup le choix, entre l'île d'Elbe et Sainte-Hélène il faut bien qu'il aille se réfugier quelque part. Je n'ai aucune foi dans le succès du gouvernement, et surtout pas en matière d'immigration, car je crois qu'on est tout à fait loin des mesures qu'il faudrait prendre ne serait-ce que pour stabiliser, c'est à dire viser l'objectif théorique de l'immigration zéro dont d'ailleurs M. Pasqua avoue déjà que c'est un zéro qui vaut 60 000 par an, ce qui n'est pas tout à fait zéro. Alors je crois que cette politique d'immigration, il n'y a qu'une méthode pour la réussir, il faut couper les pompes aspirantes, c'est-à-dire il faut supprimer tous les avantages sociaux qui font que des étrangers, alors que nous n'en avons pas besoin et qu'ils sont déjà beaucoup trop nombreux chez nous, viennent chez nous parce qu'ils savent qu'ici on peut, même sans travailler, gagner 50 fois ce que eux gagnent dans leur pays.
Christine Fauvet-Mycia : En matière économique il y a eu ce grand acte symbolique, l'emprunt, pour vous est-ce un troisième tour de législatives, un plébiscite ?
Jean-Marie Le Pen : En tous les cas je peux vous dire que si il y a une confiance dans le premier ministre, nous au Front National, nous sommes « objecteurs de confiance ». Nous n'avons pas confiance dans la politique économique du gouvernement, parce que nous pensons que le diagnostic qui est fait par lui est erroné, qu'il est inexact. Les raisons qui expliquent le chômage ont très variées, mais les principales selon nous, tiennent d'une part à l'immigration et d'autre part au libre-échangisme. Il y a aussi bien sûr le défaut de formation intellectuelle et professionnelle, mais ça c'est une autre chose.
Christine Fauvet-Mycia : Sur emprunt, pour procéder dans l'ordre…
Jean-Marie Le Pen : M. Balladur nous dit, il est modeste dans sa satisfaction, il nous dit « je crois que ça va être un bon emprunt », d'abord je constate que tout de même, cet emprunt n'est pas neutre, faire un emprunt ça veut dire qu'on alourdit la dette, or la dette était jusqu'ici condamnée très sévèrement, et avec raison et à juste titre, par M. Balladur et ses amis. Quant au succès de l'emprunt, je dois dire que M. Balladur laisse ignorer à nos compatriotes que celui-ci est assuré pour plus de la moitié par les institutionnels et par les banques qui sont tenues par la Caisse des Dépôts et Consignations etc. Et je me poserais la question moi, si l'emprunt faisait 300 milliards, est-ce que M. Balladur considérerait que c'est une grande victoire ? Et je ne le crois pas, je crois qu'un certain nombre de gens qui comprennent que la baisse des taux va se poursuivre, sans d'ailleurs que celle-ci entraîne quelque conséquence bénéfique que ce soit, là je crois qu'un certain nombre de gens seront encore déçus, encore que cela pourrait être mais ça n'est pas jusqu'à présent, et considèrent que 6 % après tout, c'est peut-être un taux qui n'est pas mauvais au moment où les taux vont peut-être descendre en dessous. Je note simplement au passage que les taux aux États-Unis, bien que très bas, n'ont pas entraîné de reprise économique décisive.
Sylvie Pierre-Brossolette : Faut-il, comme le dit Philippe Séguin, faire une révolution intellectuelle sur certains points, par exemple sur l'emploi, et faudrait-il que l'état se mêle de beaucoup plus près pour résoudre le problème du chômage et prenne le problème à bras le corps ?
Jean-Marie Le Pen : Je crois qu'il faut s'attaquer aux principales raisons du chômage. Les principales raisons du chômage c'est l'immigration, c'est le libre-échangisme, et c'est aussi les coûts excessifs qui sont provoqués par notre système économique et social.
Sylvie Pierre-Brossolette : Révolution technologique, vous pensez que ça détruit des emplois ?
Jean-Marie Le Pen : Il y a 15 ans, nous étions seuls à dire, dans un livre qui s'appelait « Droite et Démocratie Économique », et à l'inverse de tous les milieux politiques, syndicaux et sociaux, la crise n'est pas conjoncturelle, la crise est structurelle, elle tient en une phrase : la perte du monopole industriel par l'Occident. Ça n'a pas sans doute été retenu, et il est évident que cette évolution était prévisible. Il eût fallu d'essayer de s'y préparer et de s'y adapter. En effet, on ne peut avoir la politique dispendieuse sur le plan social que nous avons, et des frontières totalement ouvertes, voire supprimées. Il faudra donc bien prendre des mesures, à la fois relativement aux frontières pour se protéger, et sur nos coûts généraux pour les réduire. C'est une véritable révolution, je ne crois pas que M. Balladur soit intellectuellement, mentalement et moralement disposé à être l'homme de cette politique-là.
Christine Fauvet-Mycia : Quand il parle de préférence communautaire comme François Mitterrand, il est trop laxiste ?
Jean-Marie Le Pen : Alléluia, alléluia, les voilà ralliés au programme du Front National. Il y a 10 ans qu'au parlement européen, nous nous efforçons de rappeler au parlement européen d'une part, et à notre pays d'autre part, que c'était la disposition centrale, c'était la colonne vertébrale du traité de Rome, la préférence communautaire. Celle-ci a été abandonnée, et le traité de Rome trahi, il a même été détruit pour être remplacé par le traité de Maastricht que nous avons combattu, mais auquel semble-t-il, le premier ministre reste fidèle.
Sylvie Pierre-Brossolette : Sur le GATT, est-ce bien que le Premier ministre laisse François Mitterrand représenter la France, ne va-t-on pas avoir une attitude trop laxiste à vos yeux ?
Jean-Marie Le Pen : Je crois que M. Balladur n'est pas fâché de laisser une part de la responsabilité dans ce domaine à l'ancien premier secrétaire du Parti Socialiste. Et comme je pense que les gouvernants français ne veulent pas prendre le risque d'une crise avec les États-Unis, qu'ils sont résolus à la soumission, et bien je crois que M. Balladur repasse un peu le flambeau à François Mitterrand. Nous sommes partisans d'une politique beaucoup plus ferme à l'égard de la défense de nos intérêts, nous sommes convaincus qu'il s'agit là de moulinets beaucoup plus théoriques que réels.
Christine Fauvet-Mycia : M. Balladur a plaidé pour l'union aux élections européennes, vous-même serez-vous candidat, comment cela va-t-il se passer ?
Jean-Marie Le Pen : C'est une bonne nouvelle d'apprendre que le premier ministre est d'accord pour une liste unique de sa majorité aux élections européennes. Il n'a pas semblé annoncer qu'il allait en prendre lui-même la tête. Je voudrais lui faire une suggestion qui moi, me ravirait : c'est de confier peut-être la direction de cette liste à Mme Veil qui serait pour nous dans le fond un bon plastron dans la cadre de la lutte pour les élections européennes.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous-même, allez-vous vous présenter comme tête de liste ?
Jean-Marie Le Pen : Oui, je pense que je serai tête de la liste du Front National pour l'Europe des patries comme je l'ai été déjà à deux reprises, et j'en espère un renforcement de notre nombre de députés du Front National, et aussi une augmentation substantielle du nombre de députés du groupe des droites européennes.
Christine Fauvet-Mycia : Pour les futures municipales à Nice, dimanche dernier Jacques Peyrat a remporté la cantonale partielle, il a beaucoup dit que c'était la porte ouverte à la mairie de Nice, vous-même aviez caressé cette ambition, vous écartez-vous, et conseillez-vous à Peyrat de mener une stratégie d'ouverture pour ne pas effrayer de futurs alliés possibles à droite ?
Jean-Marie Le Pen : Je n'ai jamais eu l'ambition d'être maire de Nice. Mais quand Jacques Médecin est parti, j'ai en effet envisagé d'être candidat dans la perspective d'une action politique. Et très peu de mois après, je n'ai plus émis cette intention, et j'ai toujours été d'avis que Jacques Peyrat était le mieux placé de nous tous pour enlever la mairie. Mais je voudrais souligner quelque chose : je pense que si Jacques Peyrat avait été battu, je crois me souvenir que c'est la huitième campagne qu'il a faite car il a fait trois campagnes cantonales à deux tours et une campagne législative à deux tours en un an, je voudrais souligner le résultat car il me semble que la presse aurait été plus prolixe si Peyrat avait été battu, mai comme il a été élu on n'en a pas beaucoup parlé, or c'est important. Les sept fois précédentes, Peyrat et son adversaire qui était presque toujours le même, aux cantonales en tout cas, se sont tenus à un point de différence. Or cette fois-ci, c'est à 14 points qu'ils sont, puisque Peyrat a fait 57,3, et sa concurrente 42. Et il me semble qu'il y a là un double enseignement : d'abord que Jacques Peyrat est la personnalité que souhaitent les niçois pour mener une liste qui, forcément, sera une liste de rassemblement…
Christine Fauvet-Mycia : À condition, si j'ai bien compris, qu'il mette son drapeau Front National un petit peu dans la poche…
Jean-Marie Le Pen : Pas du tout, il est ancien député Front National, il est conseiller régional Front National, c'est une personnalité Front National, mais comme nous le faisons d'ailleurs dans beaucoup de circonstances, il élaborera, c'est normal dans une élection municipale, une stratégie de ce qu'on appelle nous de rassemblement national, c'est ce que faisait son prédécesseur M. Médecin, et avec un certain succès il faut bien le dire. Et une autre signification me semble-t-il, c'est que le pays commence un peu à juger la politique et à exprimer sa déception, ça n'est pas perceptible dans les sondages, mais c'est perceptible je crois dans les élections.
Sylvie Pierre-Brossolette : Il y a au moins une disposition gouvernementale qui vous agrée, c'est l'abrogation de la loi Falloux. Ne croyez-vous pas que sur le fond, ça risque de rallumer la guerre scolaire, et deuxièmement est-ce qu'Édouard Balladur a eu tort d'accepter que François Mitterrand n'inscrive pas cette proposition de loi à la session extraordinaire ?
Jean-Marie Le Pen : Non, je crois que M. Balladur est tout à fait résolu à ne pas engager le fer contre le président de la république, et à ne pas donner à celui-ci l'occasion de défendre une politique différente aux yeux du pays. Je pense que M. Balladur esquive.
C. F.M : Vous trouviez qu'il n'avait pas assez de volonté, là il est résolu…
Jean-Marie Le Pen : Non, mais écoutez, on a attendu longtemps la réforme de cette loi Falloux, et je crois qu'elle n'est d'ailleurs qu'un petit à côté si j'ose dire, à côté important, de la réforme générale de notre système d'enseignement, y compris celui de l'enseignement public. Mais c'est vrai que M. Balladur fait confiance à l'initiative privée, sans nous cacher d'ailleurs, et au passage, que ce sont les conseils régionaux, ce sont les conseils généraux, et ce sont les mairies, c'est à dire les contribuables, qui devront ajouter encore plus d'argent à l'énorme budget de l'Éducation nationale, mais si ça doit être plus performant, ma foi tant pis pour les principes généraux. Cela dit, je suis partisan du principe de la liberté, de la liberté des citoyens, de la liberté des parents, et cependant cela ne m'éloigne pas de la préoccupation principale qui est de la réforme de l'enseignement public pour que celui-ci soit avec ce budget et ce personnel pléthorique, apte à donner à notre jeunesse une éducation intellectuelle et professionnelle meilleure que celle qu'elle reçoit jusqu'à présent.
Christine Fauvet-Mycia : Face à François Mitterrand, vous préférez la méthode Balladur, ou vous avez la nostalgie de la méthode Chirac ?
Jean-Marie Le Pen : Non, l'une et l'autre sont à mon avis inefficaces. J'étais partisan de la rupture d'entrée, c'est à dire de la crise, de l'obligation faite au président de la république d'avoir à choisir, et à laisser la place pour permettre au pays de mener une politique cohérente, dynamique, délibérée. Ceci fut appliqué en 1924 par la gauche contre M. Mitterrand, et la gauche obligea le président Mitterrand à partir en lui refusant de constituer un gouvernement. Je proposais donc que l'on « mitterrandise » Mitterrand. Ça n'est pas la voie qui a été choisie, personnellement je pense que ça fera perdre deux ans au redressement de la France.
Christine Fauvet-Mycia : Balladur et Chirac, vous les jugez de la même façon ?
Jean-Marie Le Pen : Ah non, ils sont très différents quant à la personnalité, mais je crois que leur stratégie a été élaborée de concert, et qu'ils pensent qu'il faut avoir à la fois la présidence de la république et la majorité du parlement, mais il n'est pas sûr que le président de la république n'use pas de l'arme qu'il a sous le coude si j'ose dire, c'est celle de la dissolution. Et il m'étonnerait fort que l'on arrivât à l'élection présidentielle sans que le président de la république ne l'ait utilisée, c'est à dire qu'il ait, bien après 100 jours, c'est à dire au bout d'un an et demi, provoqué la chute du nombre des députés de la majorité.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et vous pensez que la gauche serait alors en état de faire une figure convenable ? Justement les États généraux de PS qui se tiennent ce week-end montrent une forme d'existence, pensez-vous que Michel Rocard va faire renaître le PS, et que François Mitterrand lui permettrait ainsi dans un an et demi de ramasser la mise ?
Jean-Marie Le Pen : Certains des amis de Michel Rocard disent que son big-bang est un fric-frac. Mais je leur laisse la responsabilité de leur mot. Mais je crois que M. Rocard a enfin un parti socialiste à sa dimension, celle du PS qu'il a connu autrefois, le PSU. Mais il vaut mieux un petit chez soi qu'un grand chez les autres, c'est ce qu'il doit se dire et ce qui doit le rassurer. Ce que j'ai retenu tout à l'heure dans ce qu'a dit M. Balladur, c'est qu'il fallait que les partis politiques et les citoyens français qui y adhéraient, aient une voie plus importante dans le débat politique français ; et je me permettrai de lui rappeler ce que je lui ai dit quand il a eu la courtoisie de nous inviter à Matignon, à savoir qu'il serait très important et absolument indispensable en tout cas avant l'élection présidentielle, que la loi électorale soit modifié, de façon justement à permettre aux millions de citoyens qui ne le sont pas, d'être représenté au parlement, là où doivent se débattre les affaires de la France, de façon à mieux informer les gouvernements de ce que les français souhaitent. Or je rappelle qu'avec 3,2 millions de voix, le Front National n'a pas un seul représentant et qu'il serait convenable que la loi électorale, à mon avis la proportionnelle intégrale mette une représentation loyale, honnête de tous les français. La faiblesse de la position de M. Balladur, et c'est ce qui sans doute explique son extrême prudence pour ne pas dire comme certains de ses adversaires sa pusillanimité, c'est que le résultat parlementaire qu'il a obtenu, 480 députés, ne représente que 40 % des voix et 25 % des français. Or je rappelle que dans le monde moderne, même les plus rétrogrades des entrepreneurs savent qu'il ne suffit plus d'avoir une majorité au conseil d'administration, il faut avoir l'accord de ses salariés, il faut avoir l'accord de ses cadres, et la sympathie de ses clients ; et bien je pense que le gouvernement français devrait repasser à l'école de commerce.
Christine Fauvet-Mycia : On en arrive au scandale du foot : vous êtes troublé, et pensez-vous que l'avenir de Bernard Tapie soit compromis ?
Jean-Marie Le Pen : Bernard Tapie est un homme de spectacle, c'est un ludion, il rebondit, il remonte à la surface, mais je crois que le premier ministre s'est tout à fait trompé quand il a dit tout à l'heure qu'il s'agissait du sport. C'est un scandale qui touche le spectacle sportif, c'est à dire le cirque. Moi j'ai la plus grande estime pour les acrobates, qu'ils soient sur des trapèzes où qu'ils poussent une sphère de cuir, j'ai été moi-même joueur de rugby amateur, mais je crois qu'il ne faut pas confondre. Le sport c'est un mode d'amélioration personnel, c'est un mode de développement de la santé physique et mentale et ceci doit être encouragé. Je dois dire que je suis de ceux qui ont refusé au conseil régional PACA la moindre subvention à l'OM, car nous n'allions pas donner 6 millions à M. Tapie le lendemain du jour où il nous disait qu'il avait refusé 70 millions pour le transfert de M. Boli. Alors je crois que la révélation des magouilles qui existent dans ce domaine et hélas comme dans tant d'autres chez nous, dans notre pays où la morale semble s'éloigner de plus en plus de toute activité collective, et je ne suis pas étonné de voir ce qui se passe, je crois d'ailleurs que l'affaire a une bien plus grande dimension que celle-là. Car je rappelle qu'à ces spectacles sportifs sont rattachés des jeux qui mettent en cause l'argent des français, leur épargne, et il m'étonne que personne ne soit encore venu avec son billet de pari de loto sportif, sur lequel il avait joué OM-Valenciennes un à un ou Valenciennes battant l'OM un à zéro, car tous les gens qui ont joué ont été escroqués, il faut le dire. Moi je serais premier ministre, je n'en aurais pas appelé comme M. Balladur, à une espèce de reprise de conscience morale des dirigeants, je suis là pour faire respecter l'ordre et la loi, et je diligenterais les poursuites les plus sévères pour que l'honnêteté soit respectée et que l'intérêt des citoyens soit respecté. Permettez-moi à ce moment de dire combien je regrette la bienveillance de l'état à l'égard de tous ces jeux, je crois que c'est un signe évident de décadence, quand les peuples remplacent leur espérance de s'élever et de défendre leur sécurité par le travail et par l'épargne, quand ils le remplacent par le hasard et par les jeux.
Sylvie Pierre-Brossolette : Au passage, vous approuvez les méthodes du procureur de la république, Éric de Montgolfier, qui utilise un peu le spectacle pour faire avancer la justice?
Jean-Marie Le Pen : Je crois qu'il entre dans le jeu, peut-être a-t-il tort de le faire, puisqu'il y a une fiction selon laquelle la justice doit rester muette, comme l'armée d'ailleurs. Mais il semble que ce soit de plus en plus mal accepté, d'autant que vous savez qu'il existe des syndicats de magistrats qui eux, n'hésitent pas à faire part de leurs prises de position partisanes sur tous sujets. Mais je voudrais ajouter que l'affaire de l'OM ne fait que révéler une ambiance de décomposition morale qui touche beaucoup d'activités, qu'elles soient politiques ou para-politiques, car ce qui nous intéresse dans l'affaire de Tapie, c'est aussi qu'il est un homme politique. Le voici devenu pratiquement chef d'un nouveau parti, or, des scandales, il y en a eu beaucoup en France et ils n'ont pas été effacés. M. Noir, M. Botton, M. Mouillot, qui sont des maires importants, sont impliqués dans des affaires extrêmement graves, je crois que M. Bousquet, le maire de Nîmes, vient de se faire prendre la main dans le sac, en ayant vendu des centaines de cartes de son parti radical, radical de droite ou radical de gauche, je ne sais plus exactement, on ne s'y retrouve plus, on met les cabines téléphoniques à l'encan par les temps qui courent. Mais ce sont là des procédés qui devraient totalement disqualifier les gens qui y recourent, et il me semble qu'il y a là une exigence que l'état, gardien de la loi et e la morale civique, se doit de sanctionner.
Christine Fauvet-Mycia : Justement le syndicat de la magistrature dénonce les méthodes du RAID lors de la prise d'otages de Neuilly; vous pensez qu'il aurait fallu avoir plus de scrupules ou qu'il y en a eu suffisamment dans cette affaire ?
Jean-Marie Le Pen : Je ne voudrais pas encourir les foudres du monde médiatique, chaque fois qu'on le met un peu en cause, il réagit de façon très corporative et très syndicale. Mais est-ce qu'on n'a pas eu tort de médiatiser exagérément ces incidents dramatiques ?
Christine Fauvet-Mycia : Vous ne répondez pas tout à fait à la question : il y a un soupçon qu'il aurait été décidé à l'avance d'en terminer avec Éric Schmidt.
Jean-Marie Le Pen : Moi je pense que s'il y avait une chance, une seule chance sérieuse que Schmidt puisse entraîner dans la mort avec lui d'autres personnes, que ce soient des enfants ou quiconque d'ailleurs, je pense qu'on était justifié à le mettre hors d'état de nuire par tout moyen. S'il n'y avait pas une seule chance, je crois qu'un état de droit doit respecter la loi et la morale, et dans ce domaine essayer de le prendre plutôt vif que mort.
Sylvie Pierre-Brossolette : Un début de dialogue s'est engagé entre certains dirigeants du PC et certaines personnalités d'extrême-droite, favorisez-vous ces convergences, pensez-vous avoir des valeurs communes avec certaines personnalités du PC ?
Jean-Marie Le Pen : Je regarde ces phénomènes du haut de mon balcon, les gens dont il s'agit n'étant pas de ma paroisse, je crois que tout cela est une petite agitation, certains sans doute doivent voir dans la montée du national-bolchévisme peut-être je ne sais quelle synthèse dont nous savons pourtant qu'elles ont été redoutables.
Christine Fauvet-Mycia : Vous-même avez tenu des propos dans un hebdomadaire russe dans lequel vous paraphrasez Lénine dans un « appel aux nationalistes de tous les pays, unissez-vous ». Donc on peut faire des rapprochements sans que vous nous accusiez de nous tromper de paroisse…
Jean-Marie Le Pen : ça n'a rien à voir, ça n'a rien à voir. D'ailleurs je voudrais souligner que la dépêche de l'AFP disait que j'avais souhaité rencontrer des ultra-nationalistes, pas du tout. J'ai souhaité rencontrer des nationalistes, j'ai dit à plusieurs reprises, mais ça datait d'ailleurs d'un meeting qui se tenait à Bagatelle il y a deux ans, j'avais lancé en paraphrasant la formule de Lénine « nationalistes de tous les pays, unissez-vous ». En effet, je crois qu'il y a dans le concept national de toutes les nations du monde un corps de valeurs commun qui peut permettre aux nationaux et aux nationalistes de se mieux comprendre, et en tous les cas, de ne pas s'opposer…
Sylvie Pierre-Brossolette : Même quand ils ont été communistes ?
Jean-Marie Le Pen : Je ne sais pas, si ils sont nationalistes, c'est qu'ils ont changé d'idées, moi je ne fais pas grief aux gens d'avoir eu telle ou telle position politique à un moment donné de leur vie. Ce qui m'intéresse ans la responsabilité qui est la mienne, par exemple comme président du Front National, c'est de rassembler des gens qui aujourd'hui et pour demain, veulent des choses en commun. Or comme je suis de ceux qui croient que la nation, comme la famille, comme la cité, demeure une des structures principales de défense des intérêts fondamentaux des citoyens, je crois qu'il faut le prendre en compte. Et dans ce domaine, je crois qu'un grand avenir est promis aux nations, et je regarde les nations, et en particulier les nations du continent européen avec sympathie, et je trouve tout à fait normal et sain que les russes, que les polonais, que les hongrois, que les tchèques, les bulgares, aient envie de vivre dans une patrie, dans une nation.
Christine Fauvet-Mycia : M. Le Pen, merci d'avoir participé à ce Forum, bon dimanche.