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Bernard Stasi : « Le lobby de l'ENA ? Un fantasme ! »
Il faut vraiment que le lobby de l'ENA soit puissant – ou fort astucieux – pour que de si nombreux Français soient convaincus de son existence… alors qu'il n'existe pas. Sinon, un gouvernement au sein duquel figuraient de très nombreux énarques aurait-il pu prendre, sans le moindre débat interne, avec l'approbation de la quasi-totalité des médias et la satisfaction de l'opinion publique, une décision aussi absurde que le transfert de l'ENA à Strasbourg ? Décision absurde et sévèrement notée par le Conseil d'État, parce que, depuis la création de l'école, une bonne partie de la scolarité s'effectue en province et à l'étranger, et qu'il serait tout de même paradoxal que la seule ville interdite aux élèves de l'ENA, sinon pour de brefs séjours, soit celle où siègent les organes du pouvoir. Il ne paraît pas absolument scandaleux qu'un futur haut fonctionnaire puisse acquérir une connaissance directe de leur mode de fonctionnement, de la façon dont les décisions y sont prises et des hommes qui les animent. Si le fameux lobby avait existé, les deux gouvernements qui ont succédé à celui d'Édith Cresson auraient-ils entériné la décision de transfert sans un quelconque état d'âme, et sans même demander à un groupe d'experts l'évaluation objective des avantages et des inconvénients d'un pareil projet ? Au risque de décevoir les amateurs de légende, il faut donc dénoncer ce mythe d'un lobby tout-puissant, sorte de pieuvre étendant ses tentacules dans tous les secteurs du pays, monstre malfaisant complotant contre la liberté des citoyens, la modernisation de notre économie et le progrès de la société française. En vérité, croire en l'existence d'un lobby, c'est ignorer une évidence : les anciens de l'école sont trop divers, trop différents, pour constituer une caste attachée à la défense d'intérêts communs. Le lobby de l'ENA n'est guère plus qu'un fantasme, qui fournit un bouc émissaire commode. Pour excuser aussi bien les capitulations des responsables politiques que les pesanteurs de la nation.
Jean-Pierre Chevènement : « L'ENA ? Au service de l'ordre établi ! »
L'ENA, c'est purement et simplement deux concours. Un concours d'entrée, un concours de sortie. Entre les deux, rien. Et, en particulier, pas de recherche. Pas de travail sérieux et approfondi, qui ouvrirait l'esprit sur la pluralité des possibles. Seulement un bachotage propre à créer l'uniforme, sans lequel il n'est point d'armée. Ce n'est donc pas le fait du hasard si le mot « énarchie » fut inventé, au départ, comme un sobriquet dérisoire, donné à cette troupe à laquelle ses divisions enlèvent d'emblée toute cohésion, toute capacité de manœuvre et, par conséquent, d'influence véritable. L'énarchie n'est un lobby qu'aux yeux des politiques, qui trouvent là un commode moyen d'excuser leur démission. Alibi trop facile à l'absence d'imagination et de volonté. Un exemple : mars 1983, où se cristallise l'énigme de notre histoire récente. Fallait-il que la France sortît – ou non – du Système monétaire européen (SME) ? Comment a-t-il pu se faire que le président de la République, résolu à choisir la liberté, ait été convaincu, en une semaine, de préférer l'alignement ? On a dit : « C'est l'administration ! » (comprendre : la Direction du Trésor). À juste titre, si l'on entend par là qu'aucun scénario alternatif solide et argumenté n'avait jamais été préparé. Mais l'administration, ce n'est pas l'ENA. C'est l'opaque système d'allégeances, de carrières balisées, de conformisme social et politique, travesti en sens de l'État, qui font que, ENA ou pas, une administration n'est pas dressée à offrir des choix à des ministres qui n'en demandent pas. Et voilà pourquoi le SME, de simple obstacle à l'invention d'une France et d'une Europe différentes, est devenu peu à peu destin : pierre d'angle d'une politique économique, sociale, extérieure même, qui était le contraire de celle pour laquelle la gauche avait été élue. Et qui s'appelle aujourd'hui Maastricht. Ce n'est donc pas par hasard que l'ENA ne développe pas le sens de l'imagination. C'est prudence : l'ENA n'est pas faite pour subvertir l'ordre établi, mais pour le servir.