Discours de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF et membre du Parti Populaire Européen, sur le rôle du PPE dans la construction européenne et notamment l'évolution vers la monnaie unique, à Bruxelles le 9 décembre 1993.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Congrès du Parti Populaire Européen (PPE) à Bruxelles les 9 et 10 décembre 1993

Texte intégral

Messieurs les Présidents,
Mes chers collègues,
Mes chers amis,

L'Union de l'Europe traverse une passe difficile.

Le PPE doit mettre toute son énergie à faire avancer l'Union de l'Europe.

C'est la demande que vous adresse le Mouvement Européen.

L'Union de l'Europe est en péril.

Chacun de nous le sent.

On en connait les causes :
- la ratification difficile du Traité de Maastricht, qui a fait apparaître la frustration d'une partie de l'opinion publique ;
- l'impuissance de l'Union Européenne à sortir de la crise économique, et à faire reculer le chômage ;
- l'humiliation de l'opinion publique devant la situation intolérable faite à la population de la Bosnie-Herzégovine, aux portes de la Communauté ; 
- la confusion entre les problèmes d'organisation de la grande Europe, et la poursuite de l'intégration des États de l'Europe de l'Ouest.

Le PPE doit mettre toute son énergie à faire avancer l'Union de l'Europe.

Cette union n'est pas devenue moins nécessaire, mais plus nécessaire. Aucun de nos pays, même les plus puissants d'Europe, ne dispose d'un marché, ou de ressources technologiques, lui permettant d'affronter seul les grands enjeux de la compétition internationale de demain, avec une Asie en plein développement, et une explosion démographique qui va bouleverser l'équilibre de la planète.

Aucun de nos États, même les plus puissants, n'a les moyens de peser sur les évènements mondiaux, ou d'assurer seul sa sécurité.

Chaque Européen peut désormais savoir que ce que nous ne ferons pas ensemble, nos nations séparées seront incapables de le faire.

Pour avancer, l'Union de l'Europe a besoin d'un message politique clair.

Seule une pensée claire débouche sur un message clair.

Le PPE doit proposer ce message, sans ambiguïté et sans langue de bois, à l'opinion publique européenne.

Ce n'est pas parce que les temps sont plus difficiles que nous devons mettre notre drapeau européen dans la poche.

Nous avons deux grandes tâches historiques à accomplir. Elles sont distinctes, même si elles sont complémentaires.

1. L'une est d'organiser la grande Europe, c'est-à-dire le vaste espace dont la chute du mur de Berlin a rétabli l'unité.

C'est une tâche considérable, qui connaîtra des aléas inévitables, économiques et politiques, et qui ne pourra être réalisée que par étapes.

2. L'autre est de poursuivre l'intégration de ceux des États de l'Europe de l'Ouest, qui ont choisi de mettre en commun certaines de leurs compétences, pour constituer un ensemble démocratique et efficace, capable d'agir sur les évènements du monde, et d'assurer la survie de notre civilisation et de notre culture européenne.

Ces deux tâches sont nécessaires. Mais elles ne se confondent pas.

Ici, aujourd'hui, à Bruxelles, parlons de la poursuite de l'intégration de l'Union Européenne.

Pour réussir cette intégration, nous devons poursuivre trois objectifs : 
- mettre en place la monnaie unique européenne ;
- réformer et adapter les institutions ;
- traiter les candidatures des nouveaux membres dans une perspective "d'adhésion-intégration", et non "d'adhésion-dilution".

1. Pour mettre en place la monnaie unique européenne, nous devons respecter scrupuleusement le calendrier, et les engagements de convergence du traité de Maastricht.

Cela signifie qu'à partir du 1er janvier 1994, nous devons entamer le compte à rebours qui conduira le plus grand nombre d'États-membres à s'associer, le 1er janvier 1999, à la mise en place de la monnaie unique européenne.

Ceci suppose que tous nos pays engagent, et accentuent, la convergence de leurs politiques économiques et monétaires, comme certains – ici-même – ont commencé à le faire.

Le PPE doit soutenir ces politiques de convergence, en expliquant que ce ne sont pas des contraintes imposées de l'extérieur, mais la condition pour réussir l'Union économique et monétaire, et pour retrouver la croissance dans la stabilité.

Les institutions de l'Union ont besoin d'être réformées et adaptées.

L'opinion publique l'attend de nous.

Elle demande des institutions européennes plus proches, plus efficaces, et plus démocratiques.

On connaît déjà les pistes de cette réforme : un président du Conseil nommé pour une certaine durée, un Parlement doté de pouvoirs plus étendus, une commission responsable politiquement.

Il faut aussi choisir entre deux directions : celle du développement de la coopération intergouvernementale, ou celle de l'intégration européenne.

Le choix du PPE est évidemment celui de l'intégration européenne.

Il ne faut pas avoir peur des mots, et dissimuler que cette voie conduit à gérer, sur le mode fédéral, les compétences communes.

Nous devons retrouver la netteté du projet, et la clarté du langage !

Les négociations d'élargissement nous interpellent, si elles devaient se poursuivre, et se conclure, sans que les pays candidats se soient informés de notre volonté de poursuivre l'intégration européenne et de rénover les institutions, nous conclurions dans l'ambiguïté, et nous déboucherions sur un blocage !

Les nouveaux membres auraient toutes les raisons de s'opposer en 1996 au changement des institutions, sur la base desquelles ils viendraient de convaincre leur opinion publique de se prononcer pour l'adhésion.

Ils doivent être informés de nos intentions.

C'est pourquoi la réflexion sur la réforme des institutions doit être engagée sans délai.

Un groupe d'étude de haut niveau pourrait être chargé d'explorer les modifications souhaitables.

Le Parlement Européen a un rôle décisif pour assurer la corrélation entre la réforme des institutions, et les négociations d'adhésion.

Son accord est indispensable pour approuver les adhésions.

Il a une occasion unique à saisir, d'affirmer – j'allais dire d'affirmer enfin – son rôle politique.

Puisse-t-il être, sur ce sujet essentiel, la conscience politique de l'Union Européenne.

Ce serait pour lui l'occasion de se grandir !

Mes chers amis, et mes chers collègues du PPE.

Aidons l'Union de l'Europe à progresser.

À côté de la démocratie sociale, c'est le grand message historique de votre mouvement.

Je vous demande d'aider à naître l'Europe nouvelle !