Article de M. Jean-Louis Bianco, ancien ministre, dans "Libération" du 20 avril 1993, sur les leçons à tirer de l'échec de la gauche aux élections législatives et ses propositions en matière économique et sociale, intitulé "Reprenons dès maintenant le débat d'idées".

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  • Jean-Louis Bianco - Ancien ministre de l'équipement, du logement et des transports

Média : Libération

Texte intégral

Depuis deux semaines, je reçois des dizaines d'appels de militants et de sympathisants de gauche. Une question revient, lancinante : que faire ? D'abord, une certitude. Si la droite modérée échoue, le risque est grand de laisser le champ libre à une droite dure associée à l'extrême droite. Donc rebâtir une alternative à gauche. Le chemin sera long, il faut le savoir, et ne pas compter seulement sur les fautes et les divisions de la droite. N'oublions pas qu'il y a des générations d'hommes et de femmes, depuis plus d'un siècle, qui se sont battus de toutes leurs forces sans jamais espérer voir la lumière. Notre tâche est moins difficile que la leur Mais elle est quand même très difficile.

Commencer par analyser les raisons de l'échec. Bien entendu. Mais sans sombrer dans le masochisme généralisé, comme si rien n'avait été fait, comme si les rapports de forces mondiaux n'existaient pas, comme si tout aurait été possible sans nos erreurs et sans nos fautes.

À ce point du débat, j'en entends d'ici qui disent: y a-t-il encore une différence entre la gauche et la droite ? Réponse : oui, bien sûr, mais ce n'est pas une vérité révélée, ça se démontre en tout cas à destination de ceux qui ne l'éprouvent plus au fond de leur cœur. Alors, reprenons dès maintenant le débat d'idées. Pourquoi ces propositions viennent-elles aujourd'hui ? Une partie de ce que je propose a déjà été commencé. Mais il faut changer radicalement d'échelle et de méthode. Une autre partie ne pouvait apparemment pas être entendue jusqu'ici parce qu'il fallait la défaite pour que les yeux s'ouvrent sur la réalité. Peu importe. Il n'est pas trop tôt pour commencer à reconstruire.

La démocratie : gouverner, c'est écouter

La critique qui est le plus souvent revenue, au cours des 44 réunions que j'ai tenues pour les législatives, ne portait pas sur le chômage ou sur les affaires mais sur la distance considérable entre le discours à Paris et la réalité sur le terrain, entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Et cette critique ne date pas d'hier. Leçon évidente : gouverner, ce n'est pas seulement choisir c'est au moins autant écouter et expliquer. Pour être concret, je soumets au débat, parmi beaucoup d'autres pistes possibles, les quatre propositions suivantes :

1) Un gouvernement resserré, pourquoi pas, mais composé pour moitié de ministres sans autre attribution que d'être sept jours par semaine sur le terrain pour écouter et expliquer.

2) Des médiateurs dans chaque administration et dans chaque service public, dotés du maximum de pouvoir pour régler les problèmes soulevés par les citoyens, rattachés à un « défenseur du peuple » qui serait, comme en Espagne, plus puissant que le médiateur français actuel.

3) Plus de pouvoirs aux usagers, partout : HLM, établissements scolaires, services publics. Un exemple : la circulaire que j'ai signée avec Marie-Noëlle Lienemann qui prévoit que désormais les travaux d'amélioration ou de rénovation des HLM ne peuvent plus être faits sans un accord négocié avec les organisations représentatives des locataires ou, à défaut, un référendum. Évaluation régulière transparente et publique des services publics, à l'image de ce qui se fait pour les universités depuis près de dix ans, à l'initiative de François Mitterrand. Les citoyens et les usagers doivent être traités en adultes responsables. Au fond, il s'agit de donner un nouveau contenu au beau mot de participation. Cela vaut aussi pour la représentation renforcée des travailleurs dans les conseils d'administration des entreprises, malgré toutes les difficultés que l'on connaît.

4) Expérimenter le référendum local, comme cela a été fait à Mons-en-Barœul, par exemple pour choisir entre plus ou moins d'impôts et plus ou moins d'équipements collectifs.

Le chômage : faire autrement

Tout le monde a échoué sur le chômage, nous compris. Et c'est dramatique. Alors, il faut essayer de faire autrement, sans dissimuler les difficultés des solutions nouvelles :

1) Une initiative mondiale de croissance : comment comprendre, alors qu'il y a tant de besoins à satisfaire en France, en Europe de l'Est, dans le tiers monde, que tant de personnes restent sans travail ? La croissance dans un seul pays n'est pas possible, la croissance européenne ne suffit pas, alors pourquoi ne pas mettre au point un plan de développement pour nos régions en difficulté, pour l'Europe de l'Est et pour le tiers monde, alimenté notamment par la création de droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international ?

2) La taxation – qui ne peut être que mondiale – des capitaux spéculatifs, c'est-à-dire ceux qui ne correspondent pas à des échanges réels de biens et de services. Difficile ? Certainement Mais pas impossible. Jean Peyrelevade et d'autres ont fait des propositions.

3) Pour la France, et si possible l'Europe, inventer une nouvelle croissance, plus soucieuse de l'emploi et de l'environnement, partout où la compétition mondiale n'impose pas le remplacement incessant de l'homme par la machine : services publics, certains services privés, par exemple.

4) Diminution, aménagement et partage du travail : beaucoup d'exemples ces derniers mois montrent que c'est possible, y compris pour permettre des retraites progressives ou pour donner la possibilité aux parents de s'occuper plus de leurs enfants à certains moments de l'année ou de la vie. 

La morale : une exigence première

La gauche a perdu sa pureté. La droite ne l'a pas gagnée pour autant. Dans les « affaires », il y a le financement des partis politiques plus que l'enrichissement individuel. Certes. Mais peu importe. La dignité des hommes politiques est à reconquérir dans l'esprit public. Alors, remettons la morale comme première exigence pour les politiques, mais il y en aura aussi pour tout le monde. D'abord les citoyens. Il n'y a pas de République sans la vertu des citoyens, disait à peu près Rousseau. La morale du citoyen, c'est la solidarité, l'entraide entre voisins, l'assistance à une personne agressée dans le métro, c'est aussi cesser de considérer le passe-droit comme un droit acquis et la fraude fiscale comme un sport national. Morale des affaires : est-on assez sévère sur le délit d'initié ? Est-il normal qu'autant de dépenses personnelles passent en frais généraux ? Morale des professions : mettons fin aux dessous de table, à la tolérance trop répandue pour les brebis galeuses qui déshonorent une profession.

Inutile de donner des exemples. Chacun peut se sentir visé, et pas seulement les politiques. En réalité, l'exigence morale doit être partout, faute de quoi elle risque de n'être nulle part.

L'État : plus, moins et mieux

Je reconnais volontiers que le débat traverse la gauche et la droite. Au risque de paraître archaïque, il me semble qu'il faut dans certains cas plus d'État. Un État qui combatte les inégalités mieux qu'aujourd'hui. Avant toute décision, se demander : est-ce bon pour l'emploi ? Est-ce que cela peut diminuer les inégalités ? À quelles conditions ? Il faut aussi un État stratège, qui éclaire mieux l'avenir. L'angoisse qui monte de la société française, et que le débat sur l'Europe a mis en lumière, tient pour une part à l'incertitude sur le futur. Combien de fois ai-je entendu, de la part de jeunes, d'agriculteurs en difficulté, et même d'agents du service public: quel est notre avenir ? Comment notre métier va évoluer ? Y a-t-il même un avenir possible ? L'État ne détient certainement pas les réponses à lui tout seul, mais c'est à lui qu'il appartient d'aider la société à les trouver. Cela a un très beau nom. Cela s'appelle le Plan.

Ailleurs, il faut évidemment moins d'État. Moins d'État, c'est-à-dire, je l'ai déjà indiqué, plus de pouvoir aux citoyens, mais aussi aux syndicats, et moins de règlements, moins de paperasse. Tout faire pour simplifier la vie des gens au lieu de s'ingénier à la compliquer. Apprendre ensemble le fonctionnement des sociétés complexes avec des citoyens éduqués : laisser le champ le plus large possible à l'autonomie des individus, à l'esprit d'initiative, aux associations, aux syndicats, à la négociation collective à la seule condition de ne pas accroître les inégalités.

Moins d'État, c'est aussi regarder de plus près ce qui doit être contrôlé par l'État dans le secteur industriel et bancaire. Il faut cesser de confondre la régulation publique avec la propriété publique. Dans certains cas, une action avec droit de veto peut suffire. Dans d'autres, 33 % ou 51 % du capital.

Enfin, il faut aussi un meilleur État. D'abord, une justice plus accessible, plus compréhensible, et plus rapide, ce qui suppose des moyens, mais aussi une transformation des mentalités du monde judiciaire. Cela me paraît infiniment plus important que la réforme du conseil supérieur de la magistrature. Poursuivre le formidable effort entrepris pour l'éducation nationale, arrêter la casse des services publics en milieu rural, faire que l'État actionnaire joue véritablement un rôle d'actionnaire, au lieu d'avoir tendance, tantôt à se mêler du moindre détail, tantôt à laisser faire les patrons d'entreprises publiques.

Renforcer le rôle du Parlement. Vaste programme! Il faut répondre aux attentes des Français, qui veulent d'abord du concret. Ils ne croient plus vraiment qu'on puisse changer la vie. Ils aimeraient bien qu'au moins nous soyons capables, avec eux, de changer la vie de tous les jours. Mais il faut aussi que la gauche redevienne porteuse d'espoir, capable de faire rêver. Le ciel et la terre.