Article de M. Charles Fiterman, membre du bureau politique du PCF et chef de file du mouvement Refondations, dans "Vendredi idées" de juin 1993, sur les orientations de son projet politique face à "l'inaction actuelle des forces de gauche", intitulé "Pour une nouvelle espérance".

Prononcé le 1er juin 1993

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Média : Vendredi idées

Texte intégral

Pour une nouvelle espérance

Après ce que nous avons vécu, en particulier au cours de la dernière décennie, réfléchir à un projet de société ou à un programme politique exige avant même d'entrer dans les contenus, de clarifier l'objet et le sens de la démarche.

Une page doit être définitivement tournée : celle de l'annonce d'un âge d'or, d'une sorte de fin de l'histoire humaine culminant dans une société harmonieuse, débarrassée des contradictions et des soubresauts qui ont jalonné les millénaires écoulés, rendant les hommes "maîtres et possesseurs de la nature".

Abandonner cette vision idyllique n'interdit pas l'utopie. Elle reste et restera chevillée au cœur de l'être humain et continuera à agir comme un moteur indispensable à son activité. Utile à condition de retourner au réel, de ne pas s'ossifier dans un messianisme rigide, orgueilleux et finalement meurtrier dès qu'il rencontre le pouvoir.

Et puis le temps est du même coup passé des projets "prêt-à-porter", élaborés dans le détail en dehors de ceux qui ont charge d'en faire des réalités, en dehors du mouvement incessant et parfois imprévisible de la vie elle-même. Si la démocratie est un choix intransigeant, un fil conducteur, il faut en tirer les conséquences en accepter tous les verdicts.

Combat. – Cela n'est nullement synonyme de démission du militant politique, d'abdication de la volonté de changer la société. Je partage avec Edgar Morin (1) cette idée que cesser de prôner un meilleur des mondes n'implique pas de renoncer à combattre pour un monde meilleur.

Cette volonté commande aujourd'hui à la fois le constat lucide des réalités de la France et du monde, le refus de se limiter à additionner les mécontentements et les revendications les plus disparates, la prise de distance avec les visions simplistes, les demandes démagogiques, le refus tout aussi net de la simple inscription de l'action à conduire dans les structures et les démarches du jeu politique classique. Et surtout, elle appelle l'audace nécessaire dans la prise en compte des exigences de l'époque, des leçons qu'il faut tirer du siècle qui s'achève, et dans l'ouverture de pistes nouvelles pour faire face aux grands problèmes du temps. Dans quelles directions orienter cet effort, cette construction d'une politique et d'un projet neufs. J'en distinguerai quatre, très sommairement et sans aucune ambition exhaustive.

Défrichage. – Face à la faillite d'un soi-disant socialisme, étatiste et bureaucratique, aux dévastations et aux menaces pour l'avenir qu'engendre le libéralisme capitaliste, il est impératif de défricher les voies d'une croissance économique d'un type nouveau, non productiviste, intégrant les impératifs sociaux et écologiques d'aujourd'hui. Cette démarche doit conduire à innover dans la définition des priorités à satisfaire, des types de production et des services à promouvoir. Elle doit placer au premier plan des exigences non seulement l'emploi mais l'évolution du travail dans ses contenus, ses formes, sa durée, de telle sorte que réponse soit donnée aux besoins de dignité, d'initiative, de responsabilité des travailleurs. Elle doit finalement fonder une nouvelle efficacité économique et sociale plaçant en son centre non pas la seule rentabilité financière à court terme, mais les intérêts généraux de la collectivité humaine, le libre développement des potentiels de l'individu ce qui suppose l'affirmation des règles de service public, maîtrisant, civilisant les mécanismes du marché, et l'existence dans l'économie d'une propriété publique multiforme et non étatisée, aux côtés du secteur privé, lui-même diversifié. Elle ne saurait enfin s'abstenir de prendre en compte l'environnement international et l'interdépendance des nations en particulier dans le cadre européen, tout en exploitant de façon systématique les possibilités de choix que le mouvement social est en mesure d'élargir. Il ne s'agit ni d'ignorer les contraintes internationales, ni de s'y soumettre passivement, mais de porter à un autre niveau la recherche des solidarités dans l'effort en faveur des orientations nouvelles nécessaires.

Impératifs. – Face aux bouleversements des sciences et des technologies et aux modifications structurelles qu'engendre leur mise au service privilégié de la logique financière, aux ruptures des liens sociaux et des filières de transmission des savoirs, aux exclusions, discriminations et solitudes qui en résultent, face à la concentration urbaine et au bouleversement des anciens cadres de vie, à l'agressivité des rapports humains nourrie par la sauvagerie du libre marché, il est impératif – au-delà de la revendication sociale classique – d'agir pour refuser tout ce qui tend à dégrader les êtres humains, à les discriminer, à les opposer avec violence, pour exiger leur respect réciproque, garantir leur libre disposition d'eux-mêmes, promouvoir l'égalité de tous devant les droits sociaux et politiques, favoriser leur connaissance réciproque et les solidarités indispensables. Il s'agit de faire avancer partout une approche neuve de la combinaison entre besoins de la vie et de l'action collective d'une part, et liberté de l'individu d'autre part.

Il y a tant de domaines où une telle démarche peut trouver des prolongements concrets, faire l'objet dès à présent de demandes nouvelles, depuis l'entreprise jusqu'à la ville.

Institutions. – Je suis de ceux qui pensent que le fossé qui s'est creusé entre l'action de la gauche et les attentes du pays tient pour une bonne part au fait d'avoir purement et simplement endossé le costume de la Ve République, avec ce qu'il comporte de personnalisation et de concentration des pouvoirs, de dévoiement de la vie politique réduite à la compétition des écuries présidentielles, d'assèchement de l'initiative démocratique. La durée n'est pas une vertu en elle-même. Objectif à la rigueur justifiable il y a trente ans pour surmonter la faiblesse de la IVe République, elle doit aujourd'hui trouver d'autres bases, d'autres supports, avant tout dans de nouvelles avancées de la démocratie. Il s'agit certes de promouvoir une réforme profonde des institutions, allant bien au-delà de ce qui vient actuellement en débat, d'organiser un nouvel équilibre des pouvoirs bénéficiant largement au Parlement, de favoriser une nouvelle et profonde décentralisation, la diffusion des pouvoirs. La République ne sera pas moins mais au contraire plus forte, d'être aujourd'hui plus proche du citoyen, mieux établie en de multiples lieux de débat et de décision sur tout le territoire, tout en disposant à l'échelle du pays d'une capacité de mise en cohérence de décision et d'initiative, exercée dans la transparence et le contrôle régulier. Entre le libéralisme sauvage et l'État tout puissant, il y a une place pour une démocratie efficace, régénérée, de l'entreprise à la nation tout entière, en passant par le village, la cité, la région.

Au-delà de ces aspects, ne faudrait-il pas favoriser par diverses dispositions un accès beaucoup plus large et renouvelé à la vie et aux responsabilités politiques, de femmes et d'hommes acceptant d'exercer pendant un temps cette fonction, tout en disposant de moyens garantis de réinsertion dans leur vie professionnelle, leur mandat accompli ?

Identité. – L'heure est au retour en force des nations, proclame-t-on de différents côtés. Certes, ce niveau d'organisation de la communauté humaine retrouve une nouvelle validité, affirme de nouvelles exigences avec l'écroulement de l'équilibre du monde entre deux superpuissances et leurs deux zones d'influence, établi depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Il ne faut pas laisser à d'autres le soin de faire valoir l'identité française d'offrir à notre nation de nouveaux horizons de développement, un nouveau grand dessein.

Mais attention de ne pas, dans cette voie, dépasser la limite au-delà de laquelle il y aurait encouragement aux fièvres ou aux replis nationalistes, ignorance des réalités du monde déjà présent et plus encore à venir.

Il est inutile d'insister ici sur la forte dimension internationale voire universelle, prise par tous les grands problèmes humains et dès lors sur la nécessité d'une action conduite à ces niveaux pour les résoudre. Je fais mienne à cet égard cette belle notion de terre-patrie (2) et pense qu'après avoir fort heureusement associé révolution sociale et développement national, le mouvement ouvrier doit aujourd'hui inventer un nouvel internationalisme, d'une portée beaucoup plus vaste et opérative qu'hier.

Il s'agit de promouvoir un monde de règlement pacifique et politique des différends, de paix et de démocratie, qui ne saurait être celui de la domination d'une seule puissance ou de la résurrection d'anciennes coalitions agressives, mais celui de la mise en place d'institutions et de règles démocratiques, d'un véritable droit planétaire touchant aux questions qui se posent à ce niveau, s'attachant à servir les intérêts généraux de l‘humanité sans méconnaissance des intérêts des peuples et de leurs identités.

Cette même démarche peut et doit trouver un champ d'application dans la construction européenne. À l'évidence, l'Europe monétariste et technocratique est enlisée. Il faut prendre en compte les nouvelles données de la situation du continent pour impulser un nouvel élan de la construction de cette Europe des peuples unis, sociale, démocratique et pacifique, aujourd'hui nécessaire.

Le drame de l'ex-Yougoslavie, au-delà du rôle dévolu aux États n'offre-t-il pas le besoin et l'occasion d'une forte initiative des forces de gauche, sortant de leur triste inaction actuelle, pour faire entendre les exigences politiques et humaines dont elles demandent à tous le strict respect, parce qu'elles sont à la base des garanties d'existence et d'avenir de chaque nation et de l'Europe entière ?

L'évocation de ces quelques pistes ne saurait bien sûr faire le tour de la question. La réflexion, l'élaboration individuelle et collective, l'échange, le débat et, mieux encore, le travail commun chaque fois que c'est possible, sont à l'ordre du jour. Ils permettent, en osmose avec les événements et les combats quotidiens, de faire émerger les grands axes, les points de repère, les bases sur lesquelles pourra se construire une nouvelle et vaste entente des forces de progrès humain.

Cette tâche est vaste, demande du temps. Mais le temps presse, car les problèmes sont aigus et les risques angoissants. Double raison pour ne rien retarder et avancer sans attendre, sans rien négliger pour redonner un souffle nouveau à l'espérance.

Charles Fiterman, ancien ministre, membre du bureau politique du Parti communiste français.

(1) Interview d'Edgar Morin à l'Humanité, mai 1993
(2) CE Terre-patrie, dernier ouvrage paru d'Edgar Morin et d'Anne-Brigitte Kern. Ed. du Seuil, 1993