Interviews de M. Philippe de Villiers, député UDF, à France 2 le 1er décembre et dans "Le Figaro" des 4 novembre et 10 décembre 1993, sur la négociation du GATT, la construction européenne et les élections européennes de 1994.

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Média : Le Figaro - France 2

Texte intégral

Le Figaro : 4 novembre 1993
Oui à un accord, mais pas celui-là

Puisque la ligne directrice de la France dans les négociations du GATT s'énonce désormais ainsi : « Nous avons intérêt à signer un accord, à condition que ce soit un bon accord », je me rallie volontiers à cette position de bon sens, susceptible de désarmer toutes les oppositions. Il ne reste plus qu'à déterminer ce qu'est un bon accord ». 

I. – Qu'est-ce qu'un bon accord ?

C'est un accord qui reconnaît que le monde a changé : l'ère du libre-échangisme absolu et multilatéral est révolue. Le choc de la mondialisation, qui place en contact immédiat des nations aux lois, aux mœurs et aux niveaux de vie complètement divergents, peut nous déstabiliser complètement. Il faut donc ne pas s'enfermer dans les règles du jeu définies par l'adversaire ; reconnaître la légitimité des zones de préférence régionales ; au niveau européen, proclamer la règle générale de la préférence communautaire, et doter l'Europe de moyens effectifs de défense commerciale.

II. – Le projet actuel du GATT répond-il à cette définition ?

Non, car il est fondé sur l'idée fausse que la réduction des droits de douane constitue le moyen de relancer la croissance et l'emploi, alors que, dans les circonstances actuelles, cette méthode risque d'aggraver nos problèmes. Pourtant, le mémorandum français du 13 mai accepte cette orientation générale.

En second lieu, le projet actuel d'accord mesure tout à l'aune d'un libre-échangisme réducteur : sous prétexte de « traiter l'ensemble des échanges internationaux dans leur diversité », il fait tout passer sous la toise, nous réduisant à solliciter misérablement une « exception culturelle », pour préserver notre identité, ou une exception agricole » pour préserver notre territoire et notre rang d'exportateurs de produits alimentaires.

Enfin, ce projet masque les intérêts de grandes puissances pour accaparer l'arme alimentaire, et pénétrer encore plus nos marchés (pourtant les plus ouverts du monde), tout en omettant sciemment de traiter des effets des perturbations monétaires. Or la sous-évaluation du dollar représente une subvention occulte (y compris en faveur des pays du Sud-Est asiatique dont la monnaie est liée au dollar). Il faut en parler aussi.

III. – Avons-nous commis des erreurs stratégiques ?

Il fallait : 

1. Opposer un veto formel, dès le mois d'avril, aux prétendus « accords de Blair House » (et ne pas attendre octobre pour nous plaindre de ne les avoir toujours pas vus).

2. Envoyer à nos partenaires des signaux plus clairs que ceux du mémorandum du 13 mai, qui entrait dans leur jeu ; notamment, s'il peut être utile de proposer une Organisation mondiale du commerce pour faire respecter quelques règles objectives (la propriété intellectuelle, les marques...), il n'est pas raisonnable de vouloir lui confier la mission d'interdire les droits compensateurs aux frontières, alors qu'il peut s'agir d'instruments de stabilité dont nous aurons nous-mêmes besoin avant longtemps.

3. Ne pas proclamer le principe « tant qu'il n'y aura pas d'accord sur tout il n'y aura d'accord sur rien ». Si on annonce qu'on ne cédera jamais sur un point, il est contradictoire d'ajouter aussitôt : « Et de toute façon, cela fera l'objet d'une négociation globale ».

4. Enfin, ne jamais admettre la date butoir fixée par les Américains au 15 décembre ; pourtant, le communiqué du Conseil européen du 20 septembre, cosigné par la France, l'accepte en toutes lettres.

IV. – Comment s'en sortir ?

Au lieu de négocier seul, le gouvernement devrait s'appuyer sur le peuple français. Le Parlement doit en débattre d'urgence, comme je viens de le demander au Premier ministre. Chaque député, chaque sénateur, doit pouvoir se prononcer en son âme et conscience.

Nous ne devons pas craindre d'affirmer notre volonté de réorienter cette négociation, commencée voici sept ans dans un monde aujourd'hui révolu. Cette position de fermeté apparaitra bientôt comme un acte précurseur et clairvoyant.

NDLR : La position du ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, a été exprimée dans nos éditions du 27 octobre.


France 2 : Mercredi 1er décembre 1993

G. Leclerc : Semaine décisive dans les négociations du GATT. La France s'est assurée, semble-t-il, hier, le soutien de l'Allemagne et demande un texte précis d'ici une dizaine de jours, afin de le soumettre au Parlement français. Pensez-vous que le gouvernement français conduit bien, pour l'instant, cette affaire du GATT ?

P. de Villiers : Je ne peux pas dire, car tout est secret. J'espère que oui. À mon sens, il ne faut signer le GATT sous aucun prétexte. Rien ne serait pire qu'un compromis sur des bases qui sont de toute façon mauvaises. Le GATT, dans sa forme actuelle, est un contresens historique. Ce serait la fin de notre agriculture et donc de notre équilibre territorial, la fin de notre cinéma, de nos images, de notre culture et la fin de notre industrie et nos services. Pourquoi ? Car le principe du GATT peut se résumer ainsi : plus on abaisse les droits de douane, plus on crée de l'emploi et de la croissance. Ça, c'était vrai jusqu'aux années 80, quand le commerce mondial se faisait entre des pays qui avaient des structures homogènes, notamment au niveau des salaires. À partir du moment où il y a eu la révolution des transports et l'émergence des pays à bas-salaires, à partir du moment où vous abaissez les droits de douane et que l'Europe n'a plus de protection, il n'y a aucune raison de s'arrêter. Tout est délocalisable, je le vois bien dans mon département, en tant que président du conseil général de la Vendée, tout est délocalisable : l'électronique, l'agriculture, la culture, les services, l'automobile, l'informatique... Pourquoi s'arrêter là ? Donc, quand on regarde les chiffres du chômage il faut s'interroger: puisque l'on a tout essayé de gouvernement en gouvernement. Ce que l'on n'a pas essayé, par contre, c'est de protéger l'emploi. Ceci, car le but suprême ce n'est pas le commerce international, le but d'une société, c'est sa stabilité. Quand on n'aura plus de paysans, d'usines, quand on aura liquidé complètement nos industries parce qu'elles seront délocalisées en Asie du Sud-Est, on n'aura plus que nos yeux pour pleurer.

G. Leclerc : Vous êtes donc contre un accord au GATT mais vous demandez un retour au protectionnisme ?

P. de Villiers : Pas du tout ! Je pense que le libre-échangisme tel qu'il est vécu aujourd'hui, comme idéologie, c'est notre perte. Je pense que le protectionnisme serait un danger symétrique.

G. Leclerc : Que faut-il faire alors ?

P. de Villiers : Il faut faire la préférence communautaire, à savoir considérer les douze pays de l'Europe comme une entité de libre-échange, y compris de concurrence interne, mais protégée par des filtres extérieurs, ce que j'appelle les droits compensateurs. C'est ce qui marche dans l'agriculture. C'est quoi les droits compensateurs ? Quand vous avez un micro comme ceux que nous utilisons en ce moment, pour un salaire pour fabriquer ce micro en France, on a 60 Vietnamiens et 80 Chinois. On ne peut pas tenir en termes de concurrence. Donc il faudrait qu'il y ait un droit compensateur pour pouvoir garder notre protection sociale. Ce que je dis c'est que pour garder un minimum de protection sociale en France et en Europe, il faut instaurer un minimum de protection économique aux frontières. Ça s'appelle la préférence à nos produits.

G. Leclerc : Vous êtes députés UDF, comme MM. Valérie Giscard d'Estaing et Barre qui tous les deux ont dénoncé justement les irresponsables qui font « de la prose de boutons noirs sur la scène internationale » a dit Valérie Giscard d'Estaing. Vous faites parties de « ces boutons noirs » alors ?

P. de Villiers : Je crois qu'ils se trompent, car aujourd'hui, ce que les Français ressentent, ce que je ressens personnellement, c'est que la France n'a plus les mains libres. Nos frontières sont maintenant régentées à Schengen, notre monnaie à Francfort, notre commerce international à Washington et nos lois à Bruxelles. Je souhaite que l'on retrouve l'idée d'une France aux mains libres et qui puisse défendre les intérêts français. Car l'agriculture c'est notre âme, notre culture aussi, ce sont des choses que l'on ne peut pas sacrifier. On nous dit « compromis » mais supposez que je vous dise : je vais venir tuer toute votre famille. Vous me dites: non, simplement la moitié, pour faire un compromis... Ce n'est pas acceptable ! C'est ça le GATT. Pas d'accord pour le GATT car c'est devenu un contresens historique. Les gens comme MM. Valérie Giscard d'Estaing et Barre avaient raison dans les années 60 et 70. À partir du moment où il y a cette émergence des nouveaux pays industriels, les choses ont changé.

G. Leclerc : Vous avez aussi écrit au Premier ministre pour lui dire, je vous cite : « ... La France va droit dans le mur, elle ne fait pas les réformes qu'il faut. » Vous sous-entendez que c'est à cause de la cohabitation et du Président de la République. E. Balladur dit le contraire, en disant qu'il gouverne, qu'il a toute latitude pour le faire...

P. de Villiers : C'est clair : le Président est à la fois silencieux, discret et omniprésent. Il provoque chez tous les ministres une autocensure.

G. Leclerc : Vous pensez que c'est vraiment lui qui empêche le gouvernement d'agir ?

P. de Villiers : Je ne peux pas penser qu'E. Balladur manque de dynamisme. Je suis donc amené à faire une autre analyse et je pense que l'ombre portée du président sur notre gouvernement est une ombre très pesante.

G. Leclerc : Par exemple, à Air France, c'est à cause du Président de la République que le gouvernement a reculé ?

P. de Villiers : Je pense que « L'Heure de Vérité », qui était prévue, a beaucoup compté pour ceux qui savent comment les choses se sont passées sur l'avancée puis le recul du gouvernement. Si on veut redresser le pays, redressons les comptes et ne faisons pas augmenter les prélèvements obligatoires ; il faut aussi un redressement moral du pays et pas simplement un redressement économique. Donc il faut instaurer la préférence communautaire en termes économiques et aussi faire une grande réforme de l'éducation, on l'attend, c'est essentiel. On ne sauvera pas les écoles de l'intérieur mais de l'extérieur.

G. Leclerc : Ça, vous pensez que c'est le Président de la République qui l'empêche ?

P. de Villiers : Attendez, il faut aussi une grande politique de la famille qui puisse instaurer notamment le salaire parental. Ça libérera des emplois et on restaurera la liberté de choix des femmes. Je ne vous dis pas que c'est le Président de la République qui l'empêche, il est beaucoup plus habile que ça. Le problème c'est qu'E. Balladur et son gouvernement vivent la période que nous vivons comme une période de transition. On nous dit que les grandes réformes ne se font pas maintenant, qu'elles se feront après 1995. Je dis que ce n'est pas raisonnable. La France ne peut pas attendre, car attendre ça veut dire s'enfoncer davantage. Et quand on voit les chiffres du chômage, je dis que la situation est dramatique, il faut faire quelque chose tout de suite.

G. Leclerc : Opération en Vendée : vous allez faire planter 1 million d'arbres, les mêmes que l'on avait arrachés il y a quelques années...

P. de Villiers : C'est en effet la semaine de l'arbre pendant une semaine. Ceci, car à la suite des grands aménagements fonciers, routiers des années 60 et 70, la Vendée comme d'autres départements, était un département complètement déboisé. Replanter ça veut dire s'y mettre tous, enfants, agriculteurs, les maires. 1 million d'arbres en une semaine, en 10 ans ça deviendra un des départements le plus boisé de France.


Le Figaro : 10 décembre 1993

Le Figaro : Les négociations sur le GATT s'achèvent. Les concessions obtenues par la France, notamment en matière agricole, n'infirment-elles pas les craintes que vous aviez manifestées par avance ?

Philippe de Villiers : Ce qui me semble se passer à propos de Blair House porte un nom : « capitulation en rase campagne ». Je suis persuadé qu'il y a un malentendu qu'Édouard Balladur saura dissiper dans les heures qui viennent.

Après avoir assuré de la manière la plus solennelle et à plusieurs reprises devant la représentation nationale, notamment dans sa déclaration de politique générale du 8 avril, que jamais la France n'accepterait « le soi-disant accord de Blair House », le premier ministre ne peut décemment accepter celui-ci.

Les aménagements d'ordre cosmétique que nous avons obtenus ne peuvent tromper aucun expert puisque le gouvernement se voit contraint de se retourner vers ses partenaires européens pour obtenir ce que le ministre délégué aux affaires européennes appelle pudiquement des mesures compensatoires pour les agriculteurs français.

Sur Blair House, nous semblons avoir tout abandonné, à commencer par les prélèvements variables aux frontières de l'Europe. Cet abandon, s'il était confirmé dans la suite des négociations, sonnerait le glas de la préférence communautaire en matière agricole.

Le gouvernement français n'a pas le droit de céder sur l'essentiel notre identité territoriale : ce serait trahir les intérêts de la France. Ceux qui connaissent les problèmes agricoles savent très bien que le soi-disant accord de Blair House n'intègre pas la sous-évaluation du dollar, qui profite aux produits agricoles américains, et qu'il conduira à un véritable programme d'euthanasie de l'agriculture française.

Comment des dirigeants politiques français ont-ils pu sur toutes les estrades de France, devant toutes les caméras, s'exclamer tous les soirs pendant la campagne des législatives : « Jamais nous n'accepterons le compromis de Blair House », alors qu'ils s'apprêtent aujourd'hui à nous expliquer qu'il faut accepter un compromis sur le compromis de Blair House ? Ce mot de « compromis » semble décidément la base sémantique de tous nos abandons.

J'évoque l'agriculture. On pourrait également parler de l'industrie et de la culture : une capitulation du même ordre aurait des conséquences désastreuses en termes de chômage et de création. On touche là l'âme de la France.

Le Figaro : Persistez-vous à penser qu'il ne faut pas signer le GATT ?

Philippe de Villiers : Cette négociation a été mal engagée. Là où le GATT est un accord sur le commerce, il faudrait un accord sur l'emploi. L'abaissement des droits de douane, qui est au principe même du GATT, est une excellente chose quand le commerce se fait entre pays socialement homogènes. Mais il peut être une catastrophe à partir du moment où la révolution des transports met en contact nos pays à forte protection sociale avec des pays où coïncident une très forte productivité et de très bas salaires.

Sur un plan économique et social, nous sommes en train de poser une bombe sous nos pieds. Sur le plan moral, le GATT s'apprête à légitimer l'esclavage des enfants en Extrême-Orient.

Cet accord est bien pratique pour les grands patrons de multinationales parce qu'il légitime leurs plans à venir de délocalisations. Mais pour les PME, le sort en est jeté : elles seront condamnées par la concurrence asiatique.

Le Figaro : Pays exportateur, la France ne peut se permettre de rester à l'écart du marché mondial...

Philippe de Villiers : La France doit participer pleinement au développement des échanges, et il n'a jamais été question qu'elle se mette à l'écart du marché mondial. Simplement, le GATT est fondé sur l'erreur libre-échangiste qui consiste à croire que l'abaissement des droits de douane peut encore susciter la croissance et l'emploi, alors que dans bien des cas, c'est aujourd'hui l'inverse. En condamnant cette erreur, on ne fait que défendre les intérêts bien compris d'un développement équilibré du marché mondial.

Et lorsque je condamne le libre-échangisme, cela ne signifie pas que je défends le protectionnisme, qui est une erreur symétrique. Ce que je propose, c'est de corriger certaines distorsions inadmissibles sur des points précis, par exemple les différences de coûts sociaux, en imposant la perception de droits compensateurs aux frontières extérieures de la communauté. Mais en dehors de ces droits, la concurrence continuerait à s'exercer pleinement. Par exemple, un téléviseur coréen acquitterait un droit compensateur sur les coûts sociaux, mais s'il est innovant ou technologiquement de meilleure qualité, il n'y a pas de raison qu'il ne se vende pas mieux en France que ses concurrents.

Le Figaro : Comme pour Maastricht l'an dernier, vous dénoncez le système du GATT, mais ne proposez rien de constructif.

Philippe de Villiers : Je vous renvoie à ce que j'ai dit bien souvent, tant dans vos colonnes que dans celles d'autres journaux, ainsi que dans mon livre Avant qu'il ne soit trop tard (Albin Michel), publié il y a un an déjà. Je souhaite qu'une nouvelle négociation établisse la légitimité de zones de préférences régionales, susceptibles de percevoir à leurs frontières des droits compensateurs de coûts sociaux, de coûts d'environnement, de coûts d'hygiène ou de sécurité. C'est un projet tout à fait positif, et susceptible d'éviter au monde de très graves déséquilibres.

Le Figaro : L'Assemblée nationale vient d'accepter que les ressortissants de la CEE puissent voter dans leur pays de résidence pour les européennes. Qu'en pensez-vous ?

Philippe de Villiers : Le système que l'on va utiliser aux européennes dont le principe a été adopté pour le référendum sur Maastricht et sur l'application duquel l'Assemblée vient d'émettre des réserves, est absurde.

Un Italien résidant en France va voter dans notre pays pour une liste qui, par définition, représentera les intérêts français au Parlement de Strasbourg. Parallèlement, ce même Italien va voter en Italie pour désigner des députés, destinés à soutenir un gouvernement qui défendra les intérêts italiens au Conseil européen de Bruxelles. Par conséquent, la même personne va voter pour défendre des intérêts qui pourront être contradictoires.

Le Figaro : Vous avez proclamé votre intention de présenter une liste aux européennes, face à celle(s) de la majorité, dont vous vous réclamez. Pourquoi cette attitude de diviseur ?

Philippe de Villiers : Les événements qui se déroulent en ce moment me confirment dans l'idée que l'affaissement économique de notre pays est décidément lié à son affaissement politique, qui découle lui-même de son affaissement intellectuel.

Il n'est pas d'exemple dans l'histoire de France que nous ayons, en temps de paix, accepté d'abdiquer au compte-gouttes les éléments essentiels de notre souveraineté. Quand on met en perspective Maastricht, Schengen et le GATT, on est pris de vertige.

Je constituerai donc une liste pour les européennes, parce que je veux une France aux mains libres et une Europe des, nations.