Texte intégral
Le Point : En avril 1992, le plan autoroutier a été fixé pour la période 1993-2003. Pour réaliser les 9 540 kilomètres prévus, il faut une dotation annuelle moyenne de 14 milliards. À l'évidence, le compte n'y est pas cette année.
Jacques Barrot : En effet, et c'est incompréhensible ! En 1994, il est envisagé d'autoriser les sociétés d'autoroutes à n'emprunter que 8 à 10 milliards. Comment justifier une telle décision au moment où il faut soutenir l'activité économique dans le pays et alors même qu'on lance un grand débat sur l'aménagement du territoire ! Le bâtiment et les travaux publics sont un levier efficace pour soutenir la conjecture sans peser sur nos importations, et on ne s'en sert pas à fond ! De même, peut-on prétendre dessiner la France de 2015 en prenant le risque de ne pas tenir le calendrier des grandes infrastructures du pays déjà décidées ?
Le Point : On va vous accuser d'être trop sensible au lobby des travaux publics !
Jacques Barrot : Face à une situation économique difficile, toutes les sources d'investissement, en l'occurrence les sociétés autoroutières, doivent être mises pleinement à contribution. Dans les travaux publics, chaque million investi engendre 3 emplois : veut-on renoncer à des milliers d'emplois ? Le développement des communications est décisif pour l'avenir du pays : veut-on lutter contre le désert français ? Enfin, nous avons chaque année 9 000 tués et 45 000 handicapés dans les accidents de la route. L'autoroute divise les risques par quatre : veut-on renoncer à préserver 500 vies humaines par an ?
Le Point : Pourquoi le Parlement ne peut-il intervenir ?
Jacques Barrot : Parce que, depuis un décret du 18 octobre 1955, signé Edgar Faure, il n'a plus voix au chapitre. En effet, une grande partie des investissements publics est réalisée, hors budget, par des sociétés à participation publique. Or c'est le Fonds de développement économique et social (FDES), géré par la Direction du Trésor, qui décide leurs programmes et leurs engagements. Qui doit trancher dans ce pays : la technostructure, ou le pouvoir politique ? Les sociétés autoroutières seraient en mesure, techniquement, d'engager plus de 35 milliards de travaux dès 1994. Il suffirait de leur donner notre accord, mais nous n'avons pas les moyens de l'obtenir.
Le Point : La Compagnie nationale du Rhône, qui dispose de 4 milliards de trésorerie et d'une capacité d'emprunt équivalente, va-t-elle, comme on le dit, recapitaliser Pechiney plutôt que de participer à des aménagements comme la liaison Rhin-Rhône ?
Jacques Barrot : Je le redoute, tout comme je crains que nous ne réalisions pas la troisième piste de Roissy 2, alors qu'Aéroports de Paris en a les moyens financiers. Il est temps de desserrer les freins !