Texte intégral
Le Figaro : 5 mai 1993
Le Figaro : En quoi consiste exactement cette première vice-présidence du groupe UDF ?
Jacques Barrot : Cette première vice-présidence manifeste qu'il y a eu la rencontre de deux groupes politiques et que le courant de sensibilité centriste n'a pas été absorbé, mais est devenu l'une des composantes à part entière de ce groupe UDF. Le titre de premier vice-président donné au responsable de la composante centriste montre qu'il y a vraiment la volonté de mettre en synergie les forces des deux groupes qu'étaient jusque-là l'UDF et l'UDC. Il était important qu'il y ait ce symbole que l'on retrouve dans le titre complet du groupe : Union pour la démocratie française et le centre.
Le Figaro : Les députés centristes auront-ils une existence spécifique à l'Intérieur de ce groupe ?
Jacques Barrot : Le nouveau groupe a une structure confédérale. Il accepte dans ces statuts la présence de composantes : la composante centriste, la composante PR, mais aussi les composantes radicale, adhérents directs, PSD. La structure confédérale permet aux composantes de pouvoir s'organiser. Le CDS et les centristes entendent utiliser à plein cette possibilité avec leurs collègues du groupe UDF. Cela veut dire que d'ores et déjà des réunions hebdomadaires ont lieu qui permettent de débattre et d'adopter au niveau de notre composante union centriste des points de vue le plus souvent arrêtés de concert, même s'il est naturel que des députés veuillent conserver leur liberté personnelle de choix.
Le Figaro : Comment allez-vous concilier votre solidarité avec vos partenaires de l'UDF et cette recherche d'une existence propre ?
Jacques Barrot : Notre ambition n'est pas de cultiver la différence pour la différence, mais d'apporter un plus sur quelques sujets essentiels : plus d'Europe, plus de décentralisation, plus de générosité sociale, puisque telle est notre vocation. C'est dans cet esprit que la composante centriste enrichit le groupe UDF. Pour l'enrichir, il faut qu'elle puisse verser au débat des positions cohérentes, et notamment dans les domaines de société, d'être attentifs à ce que le groupe UDF reste centré sur cette lutte contre les exclusions.
Le Figaro : Le groupe ne risque-t-il pas d'être soumis à des forces centrifuges ?
Jacques Barrot : Non, parce que, en affirmant des positions claires, bien structurées et bien argumentées, la composante centriste offrira à d'autres députés qui n'en font pas partie la chance de se retrouver à travers ses prises de position. En nous organisant comme composante de manière solide, nous voulons apporter au débat interne de l'UDF plus de clarté, et remédier parfois au risque d'une excessive dissémination des opinions. Nous facilitons ainsi, par le travail en amont des députés centristes, un dialogue plus clair et mieux positionné au sein du groupe UDF.
Le Figaro : Ne serez-vous pas tentés de vous montrer plus critique vis-à-vis du gouvernement que le reste de la majorité ?
Jacques Barrot : Notre genre de beauté n'est pas de cultiver la critique pour la critique et de cultiver les cactus. Il est d'être exigeant sur un certain nombre de convictions profondes. Nous nous devons d'être les porte-parole des plus pauvres de la société française. Nous entendons aussi lutter contre l'inégalité des territoires, et nous serons très exigeants en matière d'aménagement du territoire. Il n'est pas exclu que nous puissions à certains moments apparaître comme les empêcheurs de tourner en rond d'une machine administrative qui reprendrait le dessus avec ses préjugés et ses routines, car la menace c'est un peu le gouvernement administratif. À l'inverse, Il n'est pas exclu qu'à certains moments nous devenions le soutien particulièrement efficace d'un gouvernement qui prendra les dossiers courageusement et tentera de passer outre les craintes d'une partie de sa majorité trop timide devant les réformes. Nous pourrons alors au contraire être un levier dont le gouvernement pourra se servir.
Le Figaro : Quelle appréciation portez-vous sur ce qu'a fait le gouvernement depuis un mois ?
Jacques Barrot : Elle est positive, dans la mesure où le gouvernement n'a pas fait preuve d'arrogance, malgré sa majorité très large. Il s'est efforcé d'être à l'écoute des forces économiques et sociales, il s'est donné un calendrier et il a cherché à parler vrai. Je souhaite qu'il persévère dans cet effort de vérité et de courage.
RTL : 7 mai 1993
Le Figaro : Pourquoi a-t-on attendu si longtemps pour connaître ces chiffres ? Ne pourrait-on pas les divulguer régulièrement ?
Jacques Barrot : C'est un élément essentiel pour la conduite de nos économies que d'avoir un tableau de bord que l'on peut consulter régulièrement, la commission des comptes de la Sécurité sociale est faite pour se réunir deux fois par an. Or la dernière fois, c'était en juillet. Depuis, elle n'a pas été réunie. Il faut sortir de ces mauvaises habitudes. Il faut avoir le moyen de consulter le tableau de bord régulièrement. Cela permet de responsabiliser les Français. Néanmoins, le rapport Raynaud a l'avantage d'explorer à fond la situation de manière à ce qu'on puisse voir plus loin.
Le Figaro : La culpabilité repose plus sur la récession que sur la gestion d'un gouvernement X ou Y.
Jacques Barrot : Il y a certainement eu dans la gestion antérieure, dans (...) d'un certain nombre de réformes qui s'imposaient en matière de Sécurité sociale. Mais il y a eu une accélération des pertes de ressources. Dès que le nombre de chômeurs augmente, le nombre de cotisations versées diminue. C'est là qu'on se trouve devant une accélération du déficit par manque de ressources. Il y a un effet récession.
Le Figaro : Plus il y a de chômeurs, moins il y a de cotisations et moins il y a d'embauches.
Jacques Barrot : Une fois ce diagnostic fait, il ne faut pas se tromper de thérapeutique. D'abord, il y a nécessité comptable : il faut boucher certains déficits, d'où l'obligation de demander aux gens de prendre un peu d'argent dans leurs poches. Mais il ne faut surtout pas faire que cela. Il faut commencer à engager des économies de fonctionnement, demander aux gens de vivre plus sobrement. En même temps, il faut poursuivre l'investissement. Nous devons préparer la reprise. Nous devons permettre à la France dès que cela ira mieux de recréer des emplois.
Le Figaro : Comment faire de la relance en faisant des économies ?
Jacques Barrot : Il y a des dépenses de fonctionnement où on se serre la ceinture et des dépenses qui préparent l'avenir. Par exemple le logement on va remettre en marche ces entreprises du bâtiment qui attendent du travail et qui pourraient embaucher. En même temps, cela permettra de ne pas nous retrouver devant une crise du logement. Il y a là l'investissement qui s'impose.
Le Figaro : Qui pourra acheter les logements ?
Jacques Barrot : Précisément, en remettant en marche ce programme, on soutient les PME. Le problème, c'est d'aider nos entreprises à passer un mauvais cap, à leur permettre de tenir bon dans la tempête. Dès que la reprise se fera jour, ces PME-PMI pourront recréer des emplois. On retrouvera alors des recettes importantes. Il faut tenir bon. Il ne faut surtout pas aujourd'hui renoncer à investir et préparer l'avenir, à moderniser les entreprises.
Le Figaro : N'avons-nous pas vécu au-dessus de nos moyens ?
Jacques Barrot : C'est incontestable. Il va falloir adapter nos comportements. Il faut que chacun d'entre nous fasse son examen de conscience. Le médecin aussi, il est tributaire de son patient.
Le Figaro : Changer des mentalités, c'est long !
Jacques Barrot : Nous sommes devant un devoir de solidarité. Il faut que nous pensions à ceux d'entre nous qui sont en difficulté. Que ceux qui ont un niveau de vie satisfaisant sachent faire les quelques économies dans le fonctionnement de leur vie pour dégager tout ce que la France doit mobilier pour produire et moderniser.
Le Figaro : Et le partage du temps de travail ?
Jacques Barrot : Avant de partager le travail, il faut d'abord accroître le travail. Quand l'Allemagne retrouvera de la croissance, il faut que nous ayons des fournisseurs prêts à répondre à la demande allemande.
La Tribune Desfossés : 13 mai 1993
La Tribune Desfossés : Pourquoi l'UDF a-t-elle demandé au gouvernement de revoir son dispositif de hausse de la CSG ?
Jacques Barrot : Nous nous trouvons face à un conflit de devoirs. Nous avons d'abord un devoir d'équité. Or, rendre la CSG entièrement déductible, c'est assurément favoriser les ménages aisés. Car la hausse de cette contribution n'entraînerait aucune augmentation de l'effort des contribuables les plus imposés, alors que les ménages modestes seraient particulièrement touchés. L'effort apparaîtrait disproportionné, trop important pour les familles non imposables. Nous avons un second devoir, contradictoire, qui est de ne pas alourdir encore le poids de l'impôt sur les cadres. Si la CSG n'était pas du tout déductible, elle imposerait aux contribuables déjà frappés par un barème de l'impôt très progressif une charge encore plus lourde. Le paiement d'une CSG non déductible conduit à accroître le taux marginal d'imposition, au-delà des 56,8 % actuels.
La Tribune Desfossés : Le gouvernement a cherché à éviter ces deux écueils en concevant une CSG partiellement déductible…
Jacques Barrot : Oui, mais il a conçu un système d'une grande complexité. D'où le risque d'une impopularité plus grande de cette contribution. Les entreprises qui auront à faire la déclaration vont être confrontées à de nouveaux calculs difficiles. Pourquoi alors ne pas concevoir un mécanisme plus simple ? Je propose de maintenir la CSG non déductible, ce qui la rend progressive.
Mais, en contrepartie, l'impôt sur le revenu des ménages les plus aisés serait diminué au moyen d'une réduction du nombre de tranches du barème, ou d'une minoration des taux, comme l'avait suggéré le Conseil des impôts. Autre solution envisageable: il serait possible de jouer sur les décotes et minorations de manière à montrer que l'adaptation de l'impôt sur le revenu est bien engagée.
Je vois un autre argument en faveur du système que nous proposons: un jour ou l'autre, il faudra mettre de l'ordre dans nos différents prélèvements. Ce n'est pas en instituant une CSG partiellement déductible qu'on s'engage dans cette voie. En revanche, la CSG non déductible peut préfigurer ce que pourrait être l'impôt sur le revenu de l'avenir : un impôt dont l'assiette est suffisamment large, proportionnel pour les bas revenus, mais doté d'une surtaxe progressive pour les autres.
Plutôt que d'instituer une CSG hybride, mieux vaut peut-être la garder dans les modalités selon lesquelles elle a été conçue. Cela permettrait de faire d'une pierre deux coups : on disposerait d'une contribution efficace, d'un maniement assez simple, et on améliorerait le barème de l'impôt sur le revenu. Cette solution aurait le mérite de commencer à mettre de l'ordre dans notre système fiscal.
La Tribune Desfossés : Avez-vous une chance d'être entendu par le gouvernement ?
Jacques Barrot : Nous allons d'abord soumettre notre projet à la Direction générale des impôts (DGI), afin d'étudier sa faisabilité. La complexité du dispositif prévu actuellement par le gouvernement risque de susciter l'irritation des contribuables C'est là notre meilleur argument.
Le Figaro : 19 mai 1993
Le Figaro : La commission des finances se penche depuis hier sur le projet de loi de finances rectificative pour 1993. Que pensez-vous de son volet logement ?
Jacques Barrot : Je le juge globalement très positif. Dans le dispositif gouvernemental, la partie logement est celle qui est la plus appropriée à la conjoncture. L'équilibre est bon entre ce qui est fait pour le neuf et pour l'ancien, ce qui est fait pour le locatif et l'accession.
Le Figaro : Sur quels points la commission va-t-elle proposer des modifications ?
Jacques Barrot : Je formule deux souhaits : qu'il y ait des mesures d'accompagnement pour faciliter l'engagement rapide des crédits PAP, et que le dispositif fiscal soit amélioré. Pour les PAP, nous souhaitons notamment un relèvement du plafond de ressources d'au moins 10 %. Dans les départements que je connais particulièrement, la Loire et la Haute-Loire, nous aurions 30 % d'accédants potentiels de plus si les plafonds de ressources étaient relevés entre 10 % et 15 %. Cette amélioration s'impose si l'on veut que ces prêts soient consommés.
Sur le plan fiscal, nous allons demander le raccourcissement des délais où la plus-value est exigible en cas de cession, c'est-à-dire que l'on revienne au moins de 32 à 22 ans. Je voudrais aussi que l'on donne un coup de pouce à l'accession à la propriété privée en faisant passer de 5 à 10 ans la période de déductibilité des intérêts des emprunts.
Il convient évidemment que le plan soit mis en place rapidement. Il faut que les départements puissent recevoir très vite les dotations nécessaires. Je pense notamment aux 300 millions de francs débloqués pour l'Agence nationale pour l'amélioration de l'habitat (Anah) et aux 200 millions de primes à l'amélioration de l'habitat (PAH).
Le Figaro : Estimez-vous que l'investissement locatif est suffisamment encouragé ?
Jacques Barrot : L'imputabilité partielle des déficits fonciers sur le revenu global et l'augmentation de la déduction forfaitaire à 10 % pour couvrir les frais des bailleurs devraient inciter une partie d'entre eux à réaliser des travaux. Ce qui réduira le nombre de logements locatifs disparaissant chaque année.
Mais il faut aller plus loin, en encourageant l'arrivée de nouveaux bailleurs. Et pour cela il faut que le gouvernement affirme sa volonté de parvenir progressivement à un traitement fiscal de l'immobilier qui rejoigne le droit commun. Il faut que la perspective d'une égalité de traitement entre l'investissement pierre et les valeurs mobilières apparaisse clairement, au travers d'une programmation quinquennale des pouvoirs publics. On a empilé les charges fiscales sur l'immobilier au risque de décourager les investisseurs privés et de créer une véritable crise du logement. On ne pourra jamais compenser la disparition du parc locatif privé à coup de crédits HLM.
Le Figaro : L'exonération des droits de première mutation au bout de cinq ans, pour des constructions neuves, ne vous semble-t-elle pas une mesure trop compliquée ?
Jacques Barrot : Le gouvernement aurait peut-être pu imposer moins de conditions, et notamment pas l'occupation pendant cinq ans. C'est vrai, c'est un peu complexe. Mais c'est une bonne mesure faite pour résorber les stocks et, à cet égard, peut-être faudra-t-il avancer un peu rétroactivement son entrée en application, éventuellement à la date du Conseil des ministres (le 10 mai), au lieu du 1er juillet.