Interview de M. Philippe de Villiers, député UDF, dans "La Croix" du 24 novembre 1993, sur la génération "quadra" dans la vie politique, à propos du livre de Hugues Dewavrin : "Génération bidon".

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Média : La Croix

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La Croix : Hugues Dewavrin accuse les hommes politiques de votre âge d'être une « génération bidon ». Qu'en pensez-vous ?

Philippe de Villiers : Ce qui a manqué à la génération des quadras, qui sont les fils médiatiques de 1968, c'est un ensemble de convictions fortes. Ils se sont détournés de deux choses essentielles, le fait moral et le fait national. Au bout du compte, que leur reste-t-il si ce n'est leur carrière ?

C'est également une génération qui a tué le débat public. Il n'y a plus de débat, plus d'espace public, plus d'intellectuels qui s'expriment. Alors que jamais la politique n'a été aussi malade, aussi absente et aussi urgente.

La Croix : Quels sont les défauts qui ont conduit cette génération à cet état de fait ?

Philippe de Villiers : C'est une génération qui, n'ayant plus de points de repère, éblouie par les sunlights, fascinée par les sondages, croyant que tout est possible parce qu'on est jeune, a manqué de courage. Le courage des idées, le courage des actes. C'est également une génération qui est venue à la politique par les appareils. Gravir les échelons d'un appareil partisan ou d'un État n'ouvre droit à aucune légitimité politique. Si, aujourd'hui, 10 % des hommes politiques venaient de l'entreprise privée, les choses seraient différentes.

Il faut retrouver l'idée du risque et de l'initiative. À partir du moment où un homme politique est un fonctionnaire détaché qui a toujours son filet de sauvetage, l'idée de risque lui est étrangère. Moi-même, j'y ai été confronté lorsque, en 1981, j'ai choisi d'abandonner la fonction publique par refus d'assumer une politique contraire à mes convictions (2).

La Croix : Quelle est la responsabilité des médias dans cette dérive ?

Philippe de Villiers : Nous vivons une époque où les gens raisonnent par embardées médiatiques avec des coqueluches, des modes, des courants dominants. Tout cela façonné par les médias qui font monter quelqu'un, le consomment et le consument. Michel Noir est la figure emblématique de ce mouvement. On a eu une surconsommation du produit Noir pendant cinq ans jusqu'à ce que la société politique et la société médiatique se lassent du produit. Tout cela est grave parce que tout cela représente autant d'espoirs déçus. 

La Croix : Existe-t-il, pour un homme politique, un moyen de contenir la pression médiatique ?

Philippe de Villiers : Le moyen de résister à la pression médiatique, c'est de s'ancrer dans l'espace et dans le temps. Posséder un ancrage affectif, territorial et un ancrage spirituel. Pourquoi fait-on de la politique ? Si c'est pour faire carrière, on finit par aller trop vite, en tordant ses idées au vent du mouvement. Si en revanche on croit à un intérêt général supérieur, on peut supporter d'être en décalage pendant un moment. La minorité n'est pas une solitude jubilatoire mais cela n'est pas insupportable. C'est la vie démocratique.

La Croix : Quels conseils donneriez-vous à ceux qui succéderont à votre génération ?

Philippe de Villiers : Ils auront besoin de courage et d'expérience. Le système politique est malade et le discrédit de l'institution est tel qu'on risque une explosion sociale. Il n'est plus acceptable que, dans le même temps, Édouard Balladur demande à son ministre de négocier une augmentation de 5 % des traitements de la fonction publique et aux chefs d'entreprise de faire une déflation des salaires pour maintenir l'emploi. C'est explosif. À force de faire deux poids deux mesures on détruit le tissu du pays.

Il suffirait d'avoir une volonté politique mais il n'y en a pas parce que le gouvernement est un gouvernement de transition pré présidentielle. Ça n'est plus un gouvernement, c'est un conservatoire.


(1) Génération bidon, de Hugues Dewavrin, Lattès, 215 p., 129 F.
(2) Sous-préfet de Vendôme, Philippe de Villiers avait démissionné lors de l'arrivée de François Mitterrand au pouvoir.