Texte intégral
Dominique de Monvallon : Nous sommes en direct dans le studio de Radio Monte Carlo à Paris et à 300 mètres à peu près d'ici. Le magasin Virgin est ouvert depuis 60 minutes et quelques secondes, le magasin a décidé d'ouvrir malgré l'astreinte d'un million de F, c'est une somme qui ira en principe dans le tiroir-caisse des syndicats. Pour l'ouverture de ce magasin le dimanche, il y a les salariés de l'entreprise, la plupart des consommateurs, les ministres Toubon et Madelin et il y a même votre collègue Nicole Notat de la CFDT qui semble prête, d'après ses dernières déclarations, à faire une exception, je dirai entre guillemets touristique, pour reprendre son expression, pour le cas Virgin. Vous, en revanche, c'est non, c'est catégoriquement non. Alors, pardonnez-moi cette première question un peu provocatrice, est-ce qu'au risque d'abîmer un peu plus l'image des syndicats en général, vous serez, monsieur Blondel, le dernier des archaïques ?
Marc Blondel : Je trouve que cette question est bien abordée. Ça m'ennui d'ailleurs un peu qu'on en discute parce que, ce faisant, on est là encore en train de faire un coup de pub extraordinaire pour Virgin. Il y a le préfet et il y a tous les commentaires qu'on peut faire. Il se défend bien sur le plan du commerce, le propriétaire de Virgin, c'est pas mal !
Philippe Lapousterle : La publicité ne servirait pas à grand-chose si le magasin était fermé…
Marc Blondel : Mais, pour l'instant, il l'ouvre ! Alors, je commence par constater les faits. Ce que je regrette le plus, c'est qu'il y a interdiction d'ouvrir et qu'il ouvre ! Ça s'appelle violer la loi. Je ne vois pas pourquoi M. Virgin et compagnie violent cette loi. La deuxième considération, c'est qu'il y a certains ministres qui approuvent. Je deviens fou ! Surtout si les ministres en question étaient préalablement des députés qui ont voté les dispositions en question. Alors, il y a d'abord cette première démarche. La deuxième démarche, c'est que ça n'est que la vague successive d'une volonté d'ouvrir non pas Virgin, mais les magasins le dimanche. On a d'abord eu il y a quelques années Ikéa, ensuite on a eu effectivement les antiquaires, certains, pas tous. Ensuite, il y a même une scission entre les deux organisations patronales. Et ensuite on retrouve maintenant, en principe sur la base du culturel… Or, en fait, regardez bien, la société Virgin appartient au syndicat patronal qui n'a rien de culturel du tout, il s'agit de vendre en définitive de l'électro-ménager, c'est ça son syndicat. C'est à dire que derrière, il entend bien obtenir le droit, il avance masqué, pas exclusivement pour lui, mais pour les autres ! Alors, moi je veux remarquer que les archéos ne sont pas où on se trouve ! Les archéos, et bien ce sont ceux qui ouvrent le dimanche, parce que c'était la situation ante avant 1900. Et que c'est la loi de 1906 qui a interdit, sinon, au Bon Marché, on travaillait le dimanche, on leur donnait même à 9 heures le droit d'aller à la messe, pourvu qu'ils soient rentrés à 10 heures. Et il faut savoir ce que c'est que le métier de vendeur. Moi, je parle de professionnels, je parle de vendeurs, je parle des 2 500 000 personnes qui travaillent dans le commerce, vous m'entendez, 2 500 000 sur 20 millions d'actifs ! Ça veut dire que ces gens-là sont assimilés et corvéables à souhait. Qu'est-ce que c'est, généralement, les vendeurs et les vendeuses ? C'est la suite logique des bonnes qu'on mettait dans les commerces d'alimentation.
Philippe Lapousterle : Vous n'allez pas à être plus vendeur que les vendeurs, monsieur Blondel ?
Marc Blondel : J'ai été secrétaire de cette fédération !
Philippe Lapousterle : Les vendeurs manifestent devant le ministère du Travail pour travailler !
Marc Blondel : Lesquels ? Les occasionnels du dimanche ! Les petits boulots dont vous parliez ! Les vendeurs occasionnels ! Moi je parle des vendeurs professionnels ! Les professionnels ne veulent pas travailler le dimanche, ils avaient l'aliénation complète sept jours sur sept. Le dimanche était le seul jour où ils étaient libres ! C'est ça l'histoire des syndicats des employés de commerce, et ils y sont fortement attachés ! Et ce que nous avions obtenu, c'est qu'ils avaient le samedi et le dimanche, et le dimanche et le lundi, c'est à dire le chevauchement pour faire ouvrir les magasins pendant six jours.
Dominique de Monvallon : Mais si on vous entend bien, monsieur Blondel, s'il ne s'agissait que de l'ouverture du magasin Virgin le dimanche, vous-même, vous seriez d'accord ? C'est la notion d'exemplarité et de contagion qui vous fait peur ?… J'essaye de comprendre…
Marc Blondel : Pardonnez-moi, je vais essayer de vous aider à comprendre. Virgin veut ouvrir ; comme il est le vice-président du syndicat dont je parlais tout à l'heure, et comme il vend lui aussi, pas simplement des disques, pas simplement des livres, mais qu'il vend aussi du matériel, et bien ensuite on ouvrira pour les gens qui vendent du matériel et on ira jusqu'à l'électro-ménager et ensuite au nom de la concurrence et de la loyauté de la concurrence, et je crois que les commerçants ont raison de le réclamer, pourquoi moi, je n'ouvre pas le dimanche ? Et on arrive tout simplement au fait que, tout le monde le sait, il fait du cannibalisme le dimanche ! Il essaye de prendre la clientèle qui n'ira pas chez les autres.
Dominique de Monvallon : Non seulement il faut respecter la loi, mais vous ne souhaitez pas qu'elle change, en ce qui vous concerne ?
Marc Blondel : Attendez, attendez, attendez ! Ça va bien comme ça, je connais les choses ! Ce que je fais remarquer, c'est qu'il y a une confusion d'analyse ; eux-mêmes font l'erreur. Ils indiquent que les clients restent un minimum de trois heures. L'un de vos confrères de Libération a expliqua ça. Sur le dirigeant anglais de Virgin. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que ce n'est plus un commerce, c'est un parc de loisirs, ça veut dire qu'en fait le problème se trouve ailleurs ! Ce sont tous les jeunes de la banlieue et d'ailleurs qui viennent, qui achètent des disques, parce qu'on a facilité pour entendre de la musique, parce qu'on a de la facilité aussi pour écouter etc. et on reste là pendant deux heures et trois heures avec les copains ; plus il fait chaud et plus l'air conditionné est intéressant ! Je connais ça et je trouve ça logique. Seulement, il faut se poser la question, est-ce que c'est encore un commerce ? Moi je vais vous dire ce que j'aurais fait à sa place, mais si je lance l'idée, il va sauter dessus, bien entendu : très régulièrement, j'aurais fait des concerts. Mais live, avec les gens, mais là, il n'était plus commerçant !
Philippe Lapousterle : Dans cette affaire, monsieur Blondel, qui est coupable ? Virgin qui ouvre son magasin quand même ou les ministres qui laissent entendre qu'ils sont pour l'ouverture ?
Marc Blondel : Par définition ceux qui bravent délibérément et ouvertement la loi. J'ai dit l'autre jour à un journal, pardonnez-moi, de province, mais c'est l'occasion qui fait le larron, j'ai dit que moi, j'aurais mobilisé et j'aurais fait une vente directe et j'aurais vendu des disques, moi aujourd'hui, devant chez Virgin en vente directe ! Alors, pour me faire virer par les gendarmes, par la police, bien entendu ! Dans le cadre d'une association de consommateurs, pour lui casser ses prix, si c'est possible. Vente directe sans intermédiaires. J'aurais essayé de faire contre la loi et moi, on m'aurait mis en prison !
Philippe Lapousterle : Et cette loi de 1906, elle doit être la seule loi en France, vieille de 85 ans ? C'est une loi tabou, il ne faut pas y toucher ?
Marc Blondel : Non, ne me faites pas dire ça ! Pourquoi voulez-vous me rendre archéo, conservateur, enraciné, etc. ? Non, cette loi est une loi très compliquée. Vous savez qu'il n'y a pas de loi sur la durée du travail dans le commerce ? Que c'est l'amplitude d'ouverture qui limite la durée du travail ? Il faut que vous sachiez ça. Mais toutes les fois où on a voulu, justement, obtenir certaines garanties, éviter des flexibilités excessives, mais rappelez-vous ! Vous êtes mon contemporain, monsieur Lapousterle, rappelez-vous la bagarre pour l'ouverture tardive des magasins … Qu'est-ce qu'il en reste maintenant ?
Philippe Lapousterle : Il reste les milliers de commerces arabes qui rendent service à tout le monde par parenthèse…
Marc Blondel : Non, moi je parle du BHV sans faire de publicité, ouvrir jusqu'à 22 heures, le bricolage, etc. L'arabe, vous savez très bien que ça obéit aux règles de l'alimentation, qui ne sont pas les mêmes. Il ferme à quelle heure, Virgin ?
Philippe Lapousterle : Minuit.
Marc Blondel : Minuit, tiens… À partir de 22 heures, c'est du travail de nuit. Les gens qu'il fait travailler aujourd'hui, il leur donne 400 F. Et c'est pour ça que les gens disent qu'ils sont intéressés. C'est à dire qu'il nous fait le chantage à l'emploi d'une part, 600 personnes dont un turn over de 400 personnes. Vous ne croyez pas que c'est considérable ? C'est une bonne entreprise, ça ? Vous êtes sûr ? Moi, j'aimerais mieux entendre les dirigeants de Virgin se battre avec moi pour l'augmentation des salaires. Ils feraient plus d'affaires s'il y avait du pouvoir d'achat. La condition fondamentale du commerce, c'est d'avoir des sous ! C'est pas d'ouvrir, c'est fini, ça !
Philippe Lapousterle : Il faut quand même tenir compte des consommateurs, il y a des milliers…
Marc Blondel : Ils restent trois heures, ils restent trois heures ! Ça veut dire qu'ils ne font pas autre chose, cette société n'est pas capable de leur fournir des maisons de jeunes, que sais-je …
Dominique de Monvallon : C'est pas indécent d'être avec des copains, d'aller écouter des disques, de temps en temps, et finalement d'en acheter. Il y a des choses pires dans la vie, quand même…
Marc Blondel : Bien oui ! Il y a des choses pires, c'est une chose agréable, que je choisirai volontiers ! Où est le problème ? Le problème, il est que si Virgin ouvre, d'autres ouvriront et que nous allons aliéner toute une série de gens qui ne sont plus en situation de pouvoir dire non, parce qu'on leur mettra sur leur contrat de travail vous travaillez le dimanche !
Dominique de Monvallon : C'est la contagion qui vous inquiète ? C'est moins Virgin que la contagion ?
Marc Blondel : Mais bien sûr, parce qu'il y a comme une vague. Vous savez, moi, je ne crois pas que ce soit très astucieux d'avoir mis une astreinte aussi importante. C'est idiot ! Il se permet même de poser la question de savoir ce que vont en faire les syndicats ! Il ne la paiera jamais, tout le monde le sait très bien ! C'est pas sérieux !
Philippe Lapousterle : Monsieur Blondel, je vous propose d'arrêter de faire de la publicité pour Virgin. On passe au rapport Matteoli, qui est quand même le rapport qui doit présider aux décisions du gouvernement pour le plan quinquennal d'emploi. Et là il y a des choses qui sont le retour au SMIG, non plus le SMIC, le salaire minimum garanti et non plus de croissance, un assouplissement pour les contrats à durée indéterminée, et puis des avis sur une plus grande flexibilité nécessaire pour l'emploi. Est-ce que ce rapport, les conclusions de ce rapport vous semblent pouvoir aider à régler la situation des chômeurs ?
Marc Blondel : Écoutez, là, c'est très clair, je ne parle même pas d'acquis sociaux, je me garde bien de parler d'acquis sociaux, c'est très exactement avoir pris le dossier à l'envers. On est en train de nous présenter, et je ne mets pas en cause monsieur Matteoli, ni les membres de la commission, c'est aussi la lettre de mission qui leur a été donnés. On leur a dit les réformes structurelles pourraient avoir une croissance plus fructueuse en matière d'emploi. Moralité, ils sont tombés dans le piège à fond de la flexibilité. Je suis navré, depuis la première crise, celle du pétrole, 75, 1984-1993, on n'a fait que de la flexibilité. Qu'est-ce que ça veut dire, de la flexibilité ? Utiliser de manière plus rationnelle les équipements, ça veut dire éviter d'embaucher. Ça peut se comprendre. Cette démarche peut exister dans une première étape pour que les entreprises gagnent plus d'argent, pour qu'elles provoquent l'investissement. Malheureusement, on sait que ce n'est pas ce qu'elles font en ce moment. Si on persiste, au contraire, on évite l'embauche. Un exemple de flexibilité, c'est toujours le même que je donne, parce que personne ne le conteste, le Conseil supérieur des transports est très net là-dessus : si on applique la réglementation en matière de durée du travail, chez les chauffeurs routiers, on crée 50 000 emplois du jour au lendemain, c'est à dire s'ils ne travaillent pas plus que la durée légale du travail, quand on est chauffeur routier. 50 000 emplois ! Plus on flexibilise, plus on tolère, et moins on embauche !
Philippe Lapousterle : Mais est-ce que monsieur Matteoli n'a pas un peu raison quand il dit qu'il faut prendre le problème à bras le corps, que tous les remèdes qu'on a utilisés jusqu'à présent ont prouvé leur échec, qu'il faut prendre de nouvelles mesures ?
Marc Blondel : Écoutez, ce que monsieur Matteoli présente, ce sont les mêmes remèdes, un petit peu amplifiées, mais ce sont les mêmes remèdes ! Deux thèses, la flexibilité et la baisse du coût du travail. La baisse du coût du travail, vous savez, il y a des moments où je me demande si nous ne fonctionnons pas cul par-dessus tête ; monsieur Matteoli, enfin la commission suggère que le SMIC, qui était le salaire minimum interprofessionnel de croissance, redevienne salaire minimum interprofesssionnel garanti et qu'on garantisse strictement l'agression de l'inflation, le pouvoir d'achat ; et qu'ensuite le patronat, interprofessionnellement, avec les syndicats, pour un million et demi, voir 1 750 000 smicards, négocie la partie croissante. Je me souviens d'une bagarre sans nom avec mon ami Bérégovoy, voilà ce que c'était : 2 % et 2,23 %. En l'occurrence, on aurait négocié avec le patronat pour 0,23 %. Vous ne pensez pas qu'il y a un petit côté cirque dans tout ça ? Ou pour le moins, les gens qui décident ça ne se sont jamais mis autour d'une table avec un patron ou avec les patrons ! On va mobiliser une négociation interprofessionnelle pour 0,23, pour 0,30 ? Enfin, qu'est-ce que c'est que cette histoire ! Ça ne tient pas debout ! En plus, expliquez-moi pourquoi le SMIC est un frein à l'embauche ? Rien ne le démontre.
Philippe Lapousterle : Quand il n'y a plus de croissance, on peut estimer qu'il est normal qu'on ne parle plus de salaire minimum de croissance…
Marc Blondel : C'est autre chose, c'est le gouvernement qui prend sa responsabilité, puisque c'est lui qui fixe le SMIC. Qu'est-ce qu'il a fait la dernière fois ? Qu'est-ce qu'il a fait la fois dernière ? Il a dit : et bien, ce sera strictement l'évolution.
Philippe Lapousterle : Quand on voit l'évolution, 45 000 chômeurs de plus le mois dernier, par exemple, c'est à dire plus de 1 500 par jour ouvrable, est-ce que vous seriez, monsieur Blondel, pour le rétablissement de procédures plus compliquées, plus difficiles, peut-être plus réglementaires pour empêcher la mise rapide de gens au chômage ?
Marc Blondel : Moi, je suis pour l'application du code du travail et des réglementations. Je ne suis pas définition un dirigiste qui voudrait remettre l'autorisation administrative de licenciement en place par exemple. Et je dis ça et peut-être que le gouvernement sera amené à le faire, ou à geler pendant six mois ou un an, on verra, justement les licenciements pour des raisons diverses, peut-être des raisons électorales, mais peu importe ! Mais en tous cas, regardons bien la dégradation, la flexibilité, la recherche de l'emploi par la baisse du coût du travail, ça y est, on a déjà donné, on a persisté et ça ne donne rien ! Moi je dis qu'il faut que nous appliquions notre propre réglementation et il faut que nous exigions de nos voisins qu'ils en fassent autant. Et je pense même qu'il faut que nous définissions de nouvelles normes et que ces normes soient applicables au niveau international. Et qu'il faut avoir un souci de faire appliquer les normes du travail dans tous les pays pour essayer, justement, que la concurrence soit plus loyale.
Philippe Lapousterle : Ça, c'est demain on rase gratis ?
Marc Blondel : Non, c'est pas demain on rase gratis ! Ça existe, monsieur Lapousterle, ça existe ! Même si certains ne s'en occupent pas, moi je m'en suis occupé, d'autres s'en occupent. Les ministres s'en occupent, certains, je veux citer ici monsieur Lamassoure, je me félicite de sa déclaration devant la presse diplomatique. C'est pas demain on rase gratis, alors ne me parlez plus de l'Europe ! Et puis il faut peut-être qu'on réfléchisse avec notre temps, la dimension, c'est moi l'archaïque dans tout ça ? Vous pensez que quand le patron de la Swissair il fait faire son informatique aux Indes, il a bien ça à côté de chez lui ! Son bureau d'à côté, comme s'il avait son atelier d'informatique en temps réel, etc. Le gros problème qui se pose à l'heure actuelle aux échanges, au commerce, à l'industrie, etc., c'est la réduction et de la distance ! Alors, il faut des normes pour répondre à ça ! Et pourquoi l'ingénieur qui travaille aux Indes ne gagnerait pas autant qu'un ingénieur français ? C'est toute la question !
Dominique de Monvallon : La France et l'Europe en général viennent de vivre une crise monétaire dont les conséquences ne sont pas encore aujourd'hui complètement claires ; trois questions : est-ce que c'est coûteux pour les salariés, d'ores et déjà ? Deuxièmement, est-ce que c'est un échec d'Édouard Balladur ? Troisièmement, est-ce que ça vous conduit à vous intéresser à ce que Philippe Séguin avait appelé l'autre politique, et qui passait notamment, semble-t-il, par l'acceptation d'une dévaluation franche ?
Marc Blondel : En ce qui concerne les salariés, je ne crois pas que ça ait un effet immédiat, sauf un effet psychologique, tout comme je ne croyais pas avant son temps que le chômeur était content de percevoir des allocations en Francs forts, il ne se rendait pas compte de ce que ça signifiait. Alors, il est bien certain que dans une deuxième étape, et c'est le rôle des syndicats notamment, il y aura lieu d'informer que ça peut nous rendre plus compétitif au niveau étranger. Cependant, ça ne veut pas dire qu'on gagnera partout, il ne faut pas se faire d'illusion. Mais je dirai en réaction directe, je ne crois pas que les salariés aient le sentiment d'avoir subi quoi que ce soit dans cette affaire, sauf une vieille réminiscence, fierté un peu gauloise, il y a eu un Franc fort, il est moins fort, donc on est un peu moins cocorico.
Dominique de Monvallon : Deuxième question, est ce que c'est un échec pour Balladur ?
Marc Blondel : Je ne me permettrais pas de parler d'échec de M. Balladur. Je pense que lorsque M. Balladur a pris la succession de M. Bérégovoy, les orientations étaient données à la suite de la visite faite par le Premier ministre à M. Kohl. Et lorsqu'il est rentré et qu'il a fait son discours devant le parlement et qu'il a expliqué notamment qu'il maintiendrait la construction européenne au même rythme et qu'il était d'accord avec les convergences économiques et toutes les contraintes que cela entraînait, y compris la monnaie unique en 1997, y compris la réduction du déficit budgétaire, et bien il ne faisait que continuer la politique par le gouvernement précédent. Et la politique du gouvernement précédent, en matière notamment monétaire, je l'accusais d'être une politique de rentier, ce qui ne faisait pas plaisir à mon camarade Bérégovoy. Mais je le disais.
Dominique de Monvallon : Est-ce que ce n'est pas cette politique qui est aujourd'hui en cause ?
Marc Blondel : Cette politique marque effectivement pour le moins un frein et un frein sérieux et un frein non pas volontaire, mais un frein devant les événements. Et je crois que M. Balladur a assez de pragmatisme pour se rendre compte de ce que je qualifierai d'avertissement. Ceci étant, est-ce que demain le taux d'intérêt va baisser ? Est-ce que demain ceux qui ont de l'argent vont essayer d'investir dans les entreprises, dans l'industrie, ou est-ce qu'ils vont continuer à spéculer ou plus exactement à placer pour faire fructifier ? C'est la grande question. Mais vous comprendrez bien que j'emploie souvent le terme de cul par-dessus tête, mais quand ceux qui détenaient de l'argent, beaucoup d'argent, gagnaient beaucoup plus à placer qu'à investir, il était difficile de trouver du travail. Ça, c'est la logique des choses.
Dominique de Monvallon : Et ma troisième question, c'est devant la montée du chômage, qui a déjà été évoquée dans notre conversation tout à l'heure, est-ce qu'il faut aujourd'hui songer à ce que Philippe Séguin, pour le citer une seconde fois, a commencé à appeler une autre politique ? Est-ce que vous, vous songez à une autre politique ?
Marc Blondel : Je ne sais pas si M. Séguin a défini, enfin si, je sais qu'il a défini, mais je ne prendrai pas comme référence M. Séguin, je n'ai rien contre M. Séguin, je prends tout simplement les références de mon organisation.
Dominique de Monvallon : Est-ce que vous, vous songez à une autre politique ?
Marc Blondel : Il y a déjà pratiquement trois ans que je cris qu'il faut relancer par la demande. Alors, effectivement…
Dominique de Monvallon : Vous n'avez pas peur d'une dévaluation franche, vous ?
Marc Blondel : Non, je ne crains pas une dévaluation franche, ce qui ne veut pas dire que pour autant je la réclame, c'est différent.
Philippe Lapousterle : Est-ce que vous demandez à M. Balladur de profiter des possibilités qui sont offertes par l'accord monétaire pour augmenter le pouvoir d'achat, changer de politique radicalement ?
Marc Blondel : Je crois effectivement que, vu de la fenêtre de M. Balladur, à mon avis, il serait bien inspiré s'il considérait qu'à toute chose malheur est bon et qu'il profite de l'occasion pour relancer la demande. Moi je crois que nous sortirons de la situation que nous banalisons de trop, qui est celle de la situation des 3,5 millions de chômeurs, nous sortirons avec une relance par la demande et avec une relance de l'activité économique. Et je crois que nous devons nous la faire pour partie et que nous devons la compléter, la faire soutenir par l'Europe. C'est pour ça que je crois à l'idée d'Europe, quand même. Il faut amener, y compris les Allemands, à accepter une amorce d'Europe industrielle. Je pense que c'est le seul moyen.
Philippe Lapousterle : Vous pensez que les Allemands n'ont pas assez fait dans cette affaire ?
Marc Blondel : Parce que les Allemands font autre chose. Et ont une préoccupation qui est la réunification. Et le comportement des Allemands, et bien est dicté par ce syndrome de la réunification.
Dominique de Monvallon : Mais on ne sait pas, enfin moi je ne sais pas ce que vous avez voté au moment du référendum sur Maastricht, en tout cas je vous pose cette question : est-ce que Maastricht, c'est fini ?
Marc Blondel : D'une certaine façon oui. C'était d'ailleurs en germe à partir du moment où l'Europe de Maastricht et que Maastricht devenait une structure à géométrie variable, à partir de ce moment-là…
Philippe Lapousterle : Sur le terrain social ?
Marc Blondel : Mais sur le terrain social, il n'y a rien ! Soyons clairs ! Alors, on va reprendre le débat de Maastricht.
Dominique de Monvallon : On va s'en garder, parce que c'est fini…
Marc Blondel : Ce qu'il y a sur le plan social à Maastricht, je le connais, parce que j'ai été un de ceux qui ont essayé de convaincre le président Mitterrand, et nous y avons réussi. Mais c'est quand même quelque chose de très minime. Et d'une certaine façon, ce n'est pas aussi facile que ça, ça me donne l'occasion d'essayer de préciser un peu les choses : le fait d'avoir obtenu que les dispositions sociales ne soient plus prises à l'unanimité mais simplement à la majorité, ça donne un pouvoir énorme au Royaume Uni, qui se comporte quasiment comme un pays, comme un zone franche ! Et c'est moi qui réclamais ça, parce que je disais que le fait que ce soit à l'unanimité, ça bloquait tout. Je ne fais pas ici amende honorable, mais la politique, c'est quelque chose de concret et là je vois bien, maintenant, quand sur le plan syndical, nous demandons une initiative, quelle qu'elle soit, et vous savez, il y avait 47 directives sociales en instance lors de la consultation sur Maastricht, il en restes 46 ! Il y en a une qui est passée, c'est sur la durée du travail et la durée du travail à 48 heures, ce qui n'a plus rien à voir avec la réalité. Tout le temps qu'on n'acceptera pas qu'au niveau européen il y ait un minimum de réglementation sociale, on revient au problème de tout à l'heure, et bien il en sera ainsi ! Et je pense même que s'il y avait eu un minimum de réglementation sociale, il y aurait eu un peu de structure sociale, un certain tissu social au niveau européen, alors on pouvait affronter y compris les turbulences monétaires avec un peu plus de sérieux, les gens pensant que l'Europe sert à quelque chose. Tandis que là il n'y a que les gens qui ont des sous qui pensent que l'Europe sert à quelque chose.
Dominique de Monvallon : Si vous me permettez, j'aimerais revenir sur ce que vous avez dit tout à l'heure, ça me parait important, est-ce que j'ai bien compris : devant la gravité de la situation politique et sociale et la montée du chômage, vous souhaitez pour la France une nette baisse des taux d'intérêt et vous n'avez, pour dire les choses sous forme de la litote, pas peur d'une franche dévaluation…
Marc Blondel : Je ne suis pas pour la dévaluation, je ne suis pas le parti de la dévaluation, comme disait mon ami Bérégovoy, mais ce que je dis clairement, moi, ça ne me fait pas sursauter, qu'il y ait une certain dévaluation.
Philippe Lapousterle : La rentrée, la rentrée, monsieur Blondel, lorsque les Français vont rentrer de vacances, ils vont trouver une CSG sur leur fiche de paye…
Marc Blondel : C'est fait, c'est fait depuis le mois de…
Philippe Lapousterle : … oui, fin juillet, la sécurité sociale, il faudra payer un peu plus et recevoir un peu moins ; et vous avez dit à la fin du mois dernier : Balladur doit changer de politique sinon en septembre, nous partirons en flèche. Je voudrais vous demander tout simplement à quelle flèche vous pensiez et deuxièmement avec qui ?
Marc Blondel : Écoutez, le problème est relativement simple. Nous avons fait au mois de juin à Marseille, un comité confédéral national, alors pour les auditeurs, c'est l'instance délibérante la plus large de FO…
Philippe Lapousterle : Le parlement de FO.
Marc Blondel : … qui se réunit tous les six mois. Et là, j'ai reçu un mandat très précis de mes responsables syndicaux : il faut que nous réagissions, c'est clair, la ligne, l'orientation, nous nous plaçons, nous, sur le plan syndical et non pas sur le plan de la politique, sur le plan syndical, c'est clair, compensations salariales. Avec les nouveaux prélèvements, nous ne contestons pas les prélèvements, les régimes sociaux, on sait les services qu'ils rendent, mais on dit : et bien, compensations salariales. Compensations salariales, ça veut dire retrouver le pouvoir d'achat et le cas échéant l'améliorer. Et ça rentre dans notre raisonnement économique de relancer par la demande. Alors j'ai demandé à mes amis ce que nous devions faire. Je vais d'ailleurs dévoiler des petits secrets, mais il n'aurait pas fallu grand-chose pour que je sois débordé et que dès fin septembre on me donne un mandat pour lancer quelque chose dans l'unité. C'est à dire qu'on me demande de lancer une réaction avec les autres organisations syndicales, toutes les organisations syndicales.
Philippe Lapousterle : Une grève ?
Marc Blondel : Le cas échéant. Le problème étant que c'est moi qui ai plutôt freiné la chose en disant : attendez, je ne crois pas au mois de juin que nous soyons dans cette situation-là, les gens viennent de voter, les gens vont voir successivement leur pouvoir d'achat s'altérer mais pour l'instant c'est pas encore très clair ; regardons les vacances, examinons les choses, faisons le point, faisons du matériel d'information. On a fait quatre millions de tracts ; faisons toute une documentation interne en indiquant à nos responsables ce qu'ils devaient faire au point de vue de l'information, etc. Et nous verrons, nous verrons…
Philippe Lapousterle : … Le résultat des négociations ?
Marc Blondel : Non, attendez, des négociations, pour l'instant, je n'en vois point venir. Mais nous verrons au mois de septembre un peu comment le gouvernement va se comporter, comment le gouvernement va répondre. Moi, vous savez, je crois être un garçon loyal. J'ai vu M. Balladur et je le lui ai dit, je le lui ai dit : au mois de septembre ou au mois d'octobre, j'animerai, moi, secrétaire de FO, je prendrai l'initiative de réactions pour défendre le pouvoir d'achat, parce que ce n'est pas possible, vous ne vous rendez pas compte des conséquences que cela peut avoir, dans quelle situation nous sommes maintenant.
Philippe Lapousterle : Vous vous sentez proche d'un mouvement intersyndical de grèves à la rentrée ?
Marc Blondel : Attendez ; et la réponse de M. Balladur a été la suivante : oui, mais l'inflation… Écoutez, l'inflation, ça ne veut pas dire pour autant que nous repartirons dans une inflation folle, mais il faut réaffecter maintenant aux salariés, ce n'est pas possible de rester dans la situation antérieure. Et je vais vous dire : je fais des vacances, là je suis en congrès, j'essaye de discuter avec les gens, je discute aussi avec les commerçants, je viens de constater quelque chose de terrible chez les commerçants, quand on discute avec eux, avant ils se plaignaient toujours, ils étaient très poujadistes d'expression, les charges, etc. Maintenant, ils me disent : ah bien moi, j'ai fait 20 % en moins de chiffres d'affaires par rapport à l'année dernière à la même période. C'est à dire que eux aussi commencent à bien sentir les effets de la baisse de la demande. Eux constatent aussi les choses. Alors, je crois savoir et je crois ressentir que les mécontentements sont maintenant en train de s'allumer. On n'allume pas ça artificiellement. Notre rôle, mon rôle à moi, ça sera de coordonner ça. Mon rôle à moi, ça sera effectivement de prendre une initiative, je ne peux pas vous dire la nature de l'initiative. Maintenant je peux vous dire qu'elle sera large. Ça veut dire que je n'essayerai pas de faire quelque chose qui entraînerait Force Ouvrière seule. C'est quelque chose qui sera plus large.
Dominique de Monvallon : Iriez-vous, monsieur Blondel, jusqu'à dire que M. Balladur, qui a connu en première ligne et en direct mai 68, doit s'attendre à quelque chose qui d'ailleurs ne dépendra pas forcément des organisations syndicales, qui pourrait être d'ici la fin de l'année, en fonction notamment du chômage et de la récession, une véritable explosion débordant tout le monde, y compris, j'insiste, les syndicats ?
Marc Blondel : Écoutez, je vais répondre. Vous disiez tout à l'heure une litote, je vais répondre par litote : je n'exclus pas, je n'exclus pas quand je vois ce qui s'est passé à Bordeaux avec les fruits, comment ce sont comportés les agriculteurs, je discuter moi, avec des gens, il y a un mécontentement d'un caractère un peu particulier ; il y a quelque chose qu'on ne comprend pas : c'est le silence des chômeurs. Vous savez que dans ce pays, il est de tradition, quand on est au chômage, on n'adhère plus à son organisation syndicale, même quand on a été militant. Le fait de ne plus aller à l'entreprise, conduit à l'isolement. Moi, je souhaiterais que le mouvement syndical soit suffisamment majeur et suffisamment respecté, pour que ce soit à travers nous que les chômeurs s'expriment. Il n'y aurait rien de plus grave qu'un éclatement de ce genre de chose.
Philippe Lapousterle : Une dernière question, monsieur Blondel, vous dites un mouvement large, pour être large, il faut être plusieurs…
Marc Blondel : Oui, c'est bien ce que je sous-entendais.
Philippe Lapousterle : Est-ce que vous pensez que les autres syndicats sont prêts de leur côté à s'allier avec vous pour mener l'action dont vous parlez ?
Marc Blondel : Bien écoutez, il est peut-être un petit peu tôt pour le dire, mais enfin j'en connais, oui j'en connais certains…
Philippe Lapousterle : Certains, c'est qui ?
Marc Blondel : Non, permettez-moi de garder le silence pour ne pas choquer les autres !
Philippe Lapousterle : Très bien, vous êtes même devenu diplomate, monsieur Blondel…
Marc Blondel : Non, j'essaye d'être un petit peu plus malin…
Philippe Lapousterle : Ça vous va très bien ! Merci, dimanche prochain 15 août, notre FORUM, ce sera donc à tout seigneur tout honneur, Mgr Decourtray, primât des Gaules.