Texte intégral
8 septembre 1993
RMC
P. Lapousterle : Vous êtes le troisième successeur de J. Jaurès, vous êtes dirigeant de l'Humanité depuis 20 ans. C'est beaucoup ?
R. Leroy : C'est beaucoup quand on considère l'immensité de ce travail. Et en fait cela passe en un jour !
P. Lapousterle : Il y a quelques mois vous lanciez un appel au peuple : l'Humanité était menacée de disparaître. Qu'en est-il aujourd'hui ?
R. Leroy : Nous avons engagé au mois de décembre une véritable bataille et nous avons pris toute une série de mesures. Nous avons resserré nos moyens…
P. Lapousterle : Vous avez licencié…
R. Leroy : Hélas nous y avons été contraint. Nous avons modernisé grandement notre formule et nous l'avons largement ouvert sur la vie. Nous avons changé sa formule. Nous avons appelé les militants communistes et les électeurs de l'Humanité à agir pour défendre le journal. Notre appel a été entendu. Nous avons gagné 10 % de lecteurs depuis le premier semestre. Nous avons écarté les menaces les plus graves, mais la bataille continue dans des conditions difficiles. Je rends public à l'ouverture de la fête de l'Huma la situation exacte du journal. Je ne veux pas déflorer ce que je dirai demain.
P. Lapousterle : L'Humanité vivra en 94 ?
R. Leroy : En luttant.
P. Lapousterle : L'an dernier vous aviez fixé un thème à la fête de l'Humanité. Et cette année ?
R. Leroy : C'est d'abord le grand rassemblement contre la politique d'E. Balladur, c'est le premier grand rassemblement d'opposition. E. Balladur est au pouvoir depuis six mois et quels dégâts ! La CSG est doublée, les cotisations de l'UNEDIC sont augmentées, ce qui a pour conséquence la réduction du pouvoir d'achat, il y a menace de démantèlement complet de la Sécurité sociale, suppression pratiquement du droit à la retraite à 60 ans, privatisations massives, l'éducation nationale est mise en pièce, le plan quinquennal aggrave encore la situation. Nous sommes en présence - non seulement d'une aggravation de la politique poursuivie depuis de longues années mais aussi de la mise en cause de tout ce qui constitue les moyens essentiels du pays. C'est une véritable déstructuration de la France. C'est un recul de civilisation auquel se livre le gouvernement Balladur. Les syndicats réagissent chacun à sa manière.
P. Lapousterle : Vous oubliez de dire que les Français applaudissent.
R. Leroy : Ce n'est pas aussi simple que cela. Des sondages montrent que E. Balladur bénéficie d'une certaine confiance. Quand on demande aux gens "Comment trouvez-vous E. Balladur ?" ils répondent "On le trouve pas mal". Pourquoi ? Parce qu'E. Balladur bénéficie encore du rejet de ses prédécesseurs et d'autre part les gens voient mal quelles sont les autres solutions. Pourtant il y a en a d'autres. Quand on évoque la CSG, la retraite, la situation générale, le fait que les profiteurs reçoivent des cadeaux du gouvernement, que les spéculateurs s'enrichissent avec les difficultés du franc ; les gens ne sont pas favorables à E. Balladur.
P. Lapousterle : Pour la première fois depuis 45 ans il n'y aura pas G. Marchais à la fête de l'Humanité ?
R. Leroy : C'est dommage. Il le dit lui-même dans une interview, que l'Humanité-Dimanche public aujourd'hui. C'est parce qu'il doit subir une opération à la hanche qui va l'immobiliser plusieurs semaines.
P. Lapousterle : Qui le remplacera à la grande interview télévisée habituelle ?
R. Leroy : C'est moi qui répondrait aux questions en tant que rédacteur en chef de l'Humanité.
P. Lapousterle : En janvier prochain ce sera le prochain congrès de l'Humanité. G. Marchais va passer la main ?
R. Leroy : Il en fera part au moment venu aux militants communistes. Il est évident que ce moment approche.
P. Lapousterle : … mais ce n'est pas encore aujourd'hui ! Quel est votre sentiment ?
R. Leroy : Il a dit que sa décision était prise. Il la communiquera en temps utiles, je n'ai pas d'informations.
P. Lapousterle : Vous avez dit tout le mal que vous pensiez de la politique de M. E. Balladur. Sur l'emploi vous pensez que vous, vous feriez mieux que lui ?
R. Leroy : Je n'ambitionne pas d'être à la tête du pays mais j'ambitionne à ce que mon parti assume des responsabilités d'État. Le plan quinquennal d'E. Balladur est un plan contre l'emploi. Il y a de nouveaux cadeaux au patronat avec des primes : les patrons deviennent des chasseurs de prime. C'est l'aggravation de la flexibilité de l'emploi et de la précarité de l'emploi. On fait bénéficier d'exonérations les patrons donnant des salaires qui font deux fois et demi le SMIC. C'est l'encouragement aux bas salaires. C'est la mise en pièce du monde du travail. Tous les syndicats rejettent ce plan et développent une action commune qui mettent en échec ces plans.
P. Lapousterle : Une action syndicale à la rentrée 93 est-elle possible ?
R. Leroy : C'est souhaitable. Cela paraît possible, puisque tous les syndicats répondent de cette façon. Il faut que les syndicats surmontent les contentieux qui les divisent, comme le dit G. Marchais.
P. Lapousterle : Les concessions faites au gouvernement lundi vous semblent intéressantes ?
R. Leroy : Ce ne sont pas de véritables concessions. Ce sont des aménagements qui ne changent pas le caractère réactionnaire du plan quinquennal, comme l'a dit Blondel.
P. Lapousterle : Votre ami, M. Blondel ?
R. Leroy : Non. Ce n'est pas spécialement mon ami. C'est le secrétaire général d'un syndicat.
P. Lapousterle : Le PC présentera-t-il sa liste aux européennes ?
R. Leroy : Naturellement.
P. Lapousterle : Menée par qui ?
R. Leroy : La décision n'est pas arrêtée. Nous aurons une liste qui agira pour une conception de l'Europe qui sera davantage une Europe des peuples que du capital.
P. Lapousterle : Pour le GATT ? La France doit-elle défendre ses agriculteurs, même si elle se retrouve face à 11 pays européens, plus les États-Unis ?
R. Leroy : Il faut qu'elle les défende jusqu'au bout. Il y a beaucoup de questions qui se posent aux Français. Elles seront au cœur de la fête de l'Huma. C'est d'abord l'opposition à la politique d'E. Balladur et la recherche de solutions. La caractéristique de la fête de cette année c'est que nous avons un nombre d'invités extrêmement grand et des invités très divers qui, sur tous les sujets, participeront à des débats pour trouver des solutions : E. Morin, G. Duby, G. Halimi, A. Cuny, M. Cotta, R. Dumont, Y. Levai etc… Pour ce qui est du programme nous avons P. Perret, M. Fugain, S. Reggiani, toute l'équipe de Germinal sur la scène, etc.
18 septembre 1993
L'Humanité
Tout faire pour riposter aux mauvais coups
Roland Leroy, directeur de "L'Humanité", a été interrogé, samedi en direct de la Fête, par Bruno Masure lors du journal de 13 heures sur France 2. À propos de l'absence de Georges Marchais, il a déclaré : "Les choses sont connues, Georges Marchais est opéré de la hanche, il est hospitalisé, malheureusement absent à la Fête pour la première fois depuis qu'il est membre du Parti. L'opération l'immobilisera quelques semaines en clinique et ensuite, pour la convalescence, un temps incertain, il est absent physiquement, mais il est présent à la Fête par la politique du Parti dont il est le secrétaire général et par le soin qu'avec tous les dirigeants communistes il a apporté à la préparation de cette Fête".
Faisant allusion à l'entretien que Georges Marchais a accordé à "l'Humanité Dimanche" de cette semaine et dans laquelle il déclaré que "le moment approche" où il fera connaître sa décision concernant les responsabilités qu'il exerce à la direction du Parti, Bruno Masure a alors demandé si le secrétaire général du PCF quittera ses responsabilités à l'occasion du 28e Congrès. Je n'ai rien de plus à dire que ce qu'a dit Georges Marchais, à savoir qu'il a pris sa décision et qu'il la fera connaître en temps utile, a alors déclaré Roland Leroy. Invité à proposer les noms d'éventuels successeurs, il a déclaré qu'il s'y refusait et que lui-même n'était pas candidat au poste de secrétaire général.
Interrogé ensuite sur la "popularité d'Édouard Balladur, malgré un certain nombre de mesures sociales difficiles", le directeur de l'Humanité a notamment déclaré : "Je pense, en effet, que les sondages de popularité sont favorables à Balladur. Pour deux raisons essentielles : d'abord, il bénéficie encore du rejet profond, vif, de ses prédécesseurs. Ensuite, beaucoup de gens ont du mal à imaginer une autre politique que celle qu'il a poursuivie jusqu'à maintenant. À la Fête de l'Humanité, on parle d'une autre politique. On dénonce d'abord les dégâts de la politique d'Édouard Balladur : quelques mois de pouvoir, le doublement de la CSG, l'augmentation des cotisation UNEDIC, le chômage qui s'étend. On vient d'annoncer 2 500 licenciements chez Peugeot, Chausson vient de déposer son bilan, le tableau s'aggrave tous les jours.
En vérité, nous ne sommes plus seulement devant l'accélération et l'aggravation de la politique précédente. Nous sommes devant une véritable mise en cause de ce qui fait la France : son progrès social, son Code du travail où tout est mis en l'air. C'est un recul de civilisation que nous dénonçons. Nous ne sommes pas les seuls à le dénoncer et nous cherchons d'autres solutions. Pas seuls, là non plus. C'est pourquoi la Fête de l'Humanité est un grand moment de débat à des milliers et des milliers de voix multiples et diverses ; des débats sur toutes les questions ont lieu pendant ces trois jours de fête.
Bruno Masure demande alors si les socialistes figurent actuellement parmi les compagnons de route du PCF dans l'opposition au balladurisme. Je constate d'abord que le mécontentement grandit dans le pays. Je viens de lire des dépêches qui annoncent qu'aux Postes et aux Télécommunications se prépare un mouvement de grève à l'appel des divers syndicats, la même chose chez Bull. On voit des dirigeants de syndicats différents condamner de la même façon la politique de Balladur. Est-ce que cette riposte va connaître l'ampleur et l'unité nécessaires ? Nous le souhaitons. Ça ne dépend pas de nous seulement, nous le souhaitons et, pour notre part, nous y travaillerons en pratiquant un plus large débat en vue de rassembler. La politique de Balladur fait du mal à la plupart des Français, il faut les réunir. C'est c que nous essayons de faire, a conclu Roland Leroy.
Le pari est tenu
À 16 heures, Roland Leroy fait la déclaration suivante : La Fête de l'Humanité vibre de son ardeur.
Il y a quelques jours, j'avais dit notre ambition de faire de cette fête le premier grand rassemblement populaire d'opposition à la politique du gouvernement Balladur ; d'en faire un forum à des centaines de milliers de voix, de débats, d'échanges et de réflexions pour la recherche de solutions neuves, pour la définition des moyens de les promouvoir.
À cet instant, nous pouvons l'affirmer, le pari a été tenu. Des centaines de milliers d'hommes et de femmes ont affirmé à La Courneuve leur opposition, leur refus des mesures Balladur.
Par milliers, riches de leur diversité, mais aussi de leur aspiration commune à chercher, échanger et à trouver, ils ont exploré les chemins de l'avenir. Incontestablement, tant dans la construction du rassemblement populaire que dans la recherche de solutions, cette fête marquera une étape. Pour les communistes, elle constitue un formidable tremplin pour la préparation de leur prochain congrès qui se donne pour ambition de construire un Parti communiste moderne, afin de permettre au peuple de faire prévaloir ses intérêts.
Actuellement, nous recensons 577 906 vignettes-bons de soutien réglés, 5 664 adhésions au Parti communiste français, 3 000 à la Jeunesse communiste, 1 050 abonnements de longue durée à "l'Humanité".
Nous vivons une Fête de l'Humanité qui comptera pour l'avenir.
Les résultats de la vignette
Paris : 24 168
Hauts-de-Seine : 75 000
Seine-Saint-Denis : 130 000
Val-de-Marne : 127 259
Essonne : 117 000
Val-d'Oise : 25 053
Yvelines : 12.509
Seine-et-Marne : 12 436
Total région parisienne : 418 125
Province : 145 602
Entrées : 14 179
Total : 577 906