Interview de M. Jacques Toubon, ministre de la culture et de la francophonie, dans "Le Figaro" du 17 décembre 1993, sur la nécessité de bâtir une réelle politique européenne de l'audiovisuel et la reconnaissance de l'exception culturelle dans les négociations du GATT.

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Média : Le Figaro

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Le Figaro : Quel sentiment éprouvez-vous devant le fait que "l'exception culturelle" a été reconnue dans la négociation du Gatt ?

Jacques Toubon : Le glas du Gatt n'a pas retenti : la culture n'a pas été assimilée à une marchandise comme les autres. C'est un succès pour l'Europe, son cinéma et sa télévision. C'est le fruit d'une volonté commune et constante des pouvoirs publics, du travail inlassable des fonctionnaires qui nous représentaient, du sursaut d'énergie des professionnels et peut-être, surtout, de la solidarité des Douze. Solidarité patiemment construite qui assied les fondements d'une Europe culturelle.

Car l'enjeu est bien là : nous avons su préserver notre indépendance et notre liberté. Il faut s'en servir pour bâtir une industrie européenne de l'image, à la fois compétitive et fidèle au message universel de notre culture. Que faire ? Trois objectifs, trois actions.

D'abord, dès demain, redoubler de vigilance face aux éventuelles demandes reconventionnelles du gouvernement américain aiguillonné par une profession qui cherchera par tous les moyens à imposer la domination que nous avons su refuser.

Ensuite, sur la base du Livre blanc pour l'emploi du président Delors, qui fait une place importante aux industries de la communication, puis du Livre vert de la Commission qui suivra les assises européennes de l'audiovisuel au printemps 1994, bâtir une réelle politique européenne de l'audiovisuel. Celle-ci reposera sur un renforcement et une adaptation de nos réglementations au fur et à mesure de l'évolution des technologies ; elle conduira à la création d'un système communautaire de soutien à la production et à la diffusion des images et des sons européens.

Le Figaro : La mise en place d'un tel système communautaire vous paraît-elle réellement possible ?

Jacques Toubon : La tâche n'est pas aisée, mais les événements récents ont montré qu'une détermination sans faille pouvait permettre de dépasser des intérêts divergents et d'accoucher d'un grand dessein.

L'audiovisuel ne sera cependant qu'un premier pas. L'article 128 du traité de l'Union européenne rend en effet possible, dans le respect de la souveraineté des États, l'élaboration d'un projet de politique culturelle commune. Le front uni que les Douze ont opposé est riche d'enseignements. Il témoigne d'une communion de sensibilité dont les non-Européens sont souvent plus conscients que nous-mêmes. L'Europe culturelle est là, entre nos mains. À nous de la construire dans la synergie des imaginations et des entreprises. C'est l'objectif majeur pour le futur.

La France peut légitimement faire adopter ces objectifs par la Communauté. Elle a aussi pour mission de créer les conditions permettant de les atteindre.

D'abord, il faut compléter notre propre politique du cinéma et de la télévision. Quoiqu'unique en son genre, celle-ci est insuffisante dans de nombreux domaines : structures industrielles et financières, commercialisation, promotion, exportation.

Pour cette réforme, comme pour les futures batailles du câble, du satellite, du numérique, de la vidéo à la demande, de l'interactivité et des multimédias, je souhaite que les acteurs de l'audiovisuel français prennent conscience de leur nécessaire solidarité. Diffuseurs, producteurs et créateurs doivent en particulier agir ensemble dans le même sens. De leur dialogue fécond et équilibré dépend la vitalité du secteur, faite à la fois de la créativité des indépendants et de la compétitivité des grandes entreprises.

Autre condition de la réussite : que les pays latins manifestent davantage, dans la création de l'Europe culturelle, la réalité de leur profonde affinité. D'ores et déjà, j'y engage mes collègues italien, espagnol, portugais et grec.

Le Figaro : Concrètement, qu'envisagez-vous ?

Jacques Toubon : C'est à nous, qui avons conduit la résistance, de prendre l'initiative pour l'avenir. Je propose donc que le gouvernement français dépose à Bruxelles, dès le début de l'année 1994, après consultation avec les professionnels et les entreprises, un mémorandum dessinant les lignes de la politique européenne audiovisuelle de demain.

L'exclusion des biens culturels des obligations du Gatt a laissé intacte notre capacité de construire dès à présent un nouvel âge des politiques nationales et communautaire fondées sur la diversité et l'identité de nos cultures. Il faut désormais agir.

L'Europe, en peu de temps, a beaucoup appris sur elle-même, sur son être véritable, sur l'avoir qu'elle pouvait perdre. De l'épreuve de vérité, sa conscience et son indépendance sortent renforcées. Démontrant que notre civilisation n'est pas mortelle, nous avons préservé le pluralisme de l'hégémonie et de l'uniformité. Que l'Europe construise maintenant la culture de demain !