Interviews de M. Alain Deleu, secrétaire général puis président de la CFTC, dans "La Croix" le 3 et à Europe 1 le 18 novembre 1993, sur la politique de l'emploi du gouvernement, le conflit d'Air-France, le syndicalisme et le travail féminin.

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Média : Europe 1 - La Croix

Texte intégral

3 novembre 1993
La Croix

Syndicalisme. – Ce mercredi, s'ouvre à Versailles le 45e congrès de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). Outre les discussions autour du rapport d'activité et de la résolution d'orientation, les quelque 2 000 militants se prononceront sur des réformes statutaires qui font suite à un audit complet de l'organisation. La CFTC entend mieux marquer son identité centrée sur les principes sociaux chrétiens

La Croix : Votre rapport d'activité évoque "la solidarité, sève de la vie". Concrètement, êtes-vous favorable, par exemple, à la forme de partage du travail proposée par l'amendement Chamard sur la semaine de 32 heures ?

Alain Deleu : Notre précédent congrès avait déjà mis l'accent sur la solidarité. Nous voulons accentuer cette priorité. Nous pensons possible, à titre expérimental, de négocier des réductions importantes du temps de travail pour certains types d'emploi. Si on veut éviter un impact négatif sur les bas salaires, cette expérience n'est possible qu'avec le concours financier de l'État et même de l'assurance chômage. Donc pas de refus a priori s'il y a concours des pouvoirs publics et création d'emplois.

La Croix : Justement, à propos de l'emploi, que pensez-vous de la loi quinquennale de Michel Giraud ?

Alain Deleu : Ce texte n'est pas à la hauteur de la situation et reste dans les ornières du passé. Nous regrettons que le problème de l'emploi n'ait pas été abordé autrement. Toutefois, est-ce au gouvernement de monter en première ligne ? N'est-ce pas plutôt aux partenaires sociaux de le faire alors que le patronat s'est mis à l'abri derrière ce projet de loi ?…

La Croix : Le conflit d'Air France marque un tournant dans le climat social. Quelle appréciation portez-vous à ce sujet ?

Alain Deleu : La situation financière de la compagnie est telle qu'on n'échappera pas à un plan de réorganisation avec des conséquences sociales. Les salariés d'Air France considèrent que les bons choix n'ont pas été faits dans le passé et ils ne veulent pas en faire les frais. Ce conflit est révélateur d'un état d'esprit qui s'est développé depuis une dizaine d'années. Le patronat a progressivement accrédité l'idée que les salariés sont largement responsables du chômage parce qu'ils sont trop rémunérés, ont un emploi trop stable, etc., et que, chaque fois qu'on instaure la flexibilité et la précarité, l'emploi regagne du terrain. Mais on ne peut pas à la fois dire à un salarié qu'il est un gêneur pour le succès de son entreprise et lui demander de se mobiliser pour elle.

La Croix : Vous avez engagé une démarche originale: faire réaliser un audit par des professionnels extérieurs à la confédération. Les résultats qui concernent notamment le syndicalisme en général semblent très sévères. Avez-vous été surpris de ce diagnostic critique ?

Alain Deleu : Si nous avons lancé cette opération, c'est bien parce que nous pensions qu'il y avait des problèmes. Nous n'avons pas été surpris par une analyse qui met, en particulier, l'accent sur l'éloignement entre les structures syndicales et les salariés. Le syndicalisme est perçu comme une institution défendant ses propres intérêts et ne prenant que très partiellement en compte les aspirations des salariés. Ce jugement est sans doute injuste mais il est celui des salariés.

La Croix : L'audit porte également sur la CFTC. Quelles conclusions allez-vous en tirer ?

Alain Deleu : Nous avons décidé d'engager des réformes dans plusieurs directions : la stratégie, les militants les structures et les questions financières. En ce qui concerne la stratégie, notre projet de résolution d'orientation parle d'une stratégie d'ouverture" à l'égard des mouvements qui partagent notre référence sociale chrétienne et de renforcer le réseau relationnel de ces mouvements qui partagent notre référence sociale chrétienne et de renforcer le réseau relationnel de ces mouvements "pour accroître l'influence des principes sociaux chrétiens sur la conduite des affaires sociales".

Pour les militants, nous voulons les traiter comme nous voudrions qu'on traite les salariés dans l'entreprise. L'engagement syndical doit être valorisant et responsabilisant, il ne doit pas conduire à une impasse professionnelle. Il y a également trop d'électrons libres dans le syndicalisme avec des délégués isolés, désignés au gré des événements. Le militant doit savoir vivre en équipe, se former, participer à la vie de sa communauté syndicale et partager pleinement les valeurs de la CFTC.

Nous voulons aussi réformer nos structures qui fonctionnent souvent de façon complexe et insuffisamment efficace. Nous avons trop de fédérations professionnelles, une trentaine, et il faut réduire le nombre des fédérations pour accroître leur efficacité. Sur le plan géographique, une meilleure coordination des niveaux locaux, départementaux et régionaux est nécessaire.

Quant aux finances, il faut réviser le système des cotisations (cartes et timbres) qui a vieilli et ne correspond plus aux réalités d'aujourd'hui.

La Croix : Votre principale fédération, le Snee (enseignement chrétien), entretient parfois des rapports tendus avec le secrétariat général de l'enseignement catholique. Il a notamment critiqué l'accord de janvier 1993 signé avec Jack Lang sur la formation des enseignants. Pourquoi ?

Alain Deleu : Notre action syndicale ne veut pas séparer la défense de l'intérêt des salariés de la responsabilité que nous avons à l'égard de la mission d'intérêt général de l'enseignement chrétien. Il y a donc parfois des points de désaccord nets. C'est vrai que nous avons regretté que l'on cède une trop grande part de responsabilités de la formation aux Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). L'identité de l'enseignement chrétien est fondée sur une formation spécifique et nous souhaitons pouvoir donner aux familles qui font confiance à l'enseignement catholique des éducateurs qui partagent les valeurs pour lesquelles ils ont fait ce choix.

 

Jeudi 18 novembre 1993
Europe 1

D. Souchier : Admettez-vous que les conventions de conversion sont bien rigides ?

Alain Deleu : Aujourd'hui, les textes paritaires correspondent à ce que vous avez dit. Nous avons été alertés sur des cas de maternité, de congés parentaux qui posent difficulté. C'est comme ça aujourd'hui, mais nous avons déjà, en six ans, révisé à quatre ou cinq reprises le dispositif pour répondre à des problèmes posés de ce genre. C'est toujours un peu compliqué de changer ces mécanismes, parce que les partenaires sociaux c'est important. Mais c'est l'esprit des conventions de conversion que d'essayer de répondre aux appels des gens. On le fait depuis longtemps avec l'ANPE et les ASSEDIC, et je pense que ce cas que vous posez est réel et sérieux. On en a parlé récemment. Nous devons de toute façon revoir le dispositif des conventions de conversion avant le 31 décembre. Et donc je crois qu'il doit être possible d'intégrer ces questions à ce moment. Il y a d'autres problèmes qui se posent, ceux qui n'ont pas de droits d'ancienneté, etc. Effectivement, nous devons arriver à un résultat sur ce point dans les deux mois.

D. Souchier : Plus généralement, c'est vrai que quand on est une femme et au chômage, on a encore plus de mal à trouver du travail.

Alain Deleu : Oui, l'égalitarisme fait mal. Autrement dit, au nom de l'égalité homme-femme, on ne prend pas en compte la spécificité réelle des gens. Les mères de famille, souvent, souhaitent arrêter partiellement ou totalement leur travail pour élever leurs enfants, elles en ont le droit. Et notre société ne permet pas de répondre à ces situations.

D. Souchier : Il y a une réflexion à avoir là-dessus au niveau du syndicalisme.

Alain Deleu : À la CFTC, ce que l'on souhaite, c'est d'une part que l'on renforce les moyens du libre choix pour les mères de famille et les pères de famille mais que, pendant ce temps, on puisse bénéficier d'une véritable veille professionnelle et qu'au terme de ce congé, on ne soit pas décalé par rapport à son emploi. Et donc, il y a un effort inégalitaire à faire, notamment à l'égard des mères de famille qui interrompent leur travail pour des raisons familiales.