Texte intégral
Monsieur le Président,
Mes chers collègues,
Mesdames, Messieurs,
Lorsque mon ami Robert Galley, Président du Conseil national des missions locales, m'a demandé de parrainer avec Michel Giraud, ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation Professionnelle cette rencontre entre élus et chercheurs sur l'insertion des jeunes, je lui ai bien volontiers donné mon accord. Je lui sais gré de l'occasion qu'il a bien voulu me donner de m'adresser à nouveau – comme j'avais pu le faire dans des fonctions antérieures – aux élus et chercheurs engagés dans l'insertion des jeunes en difficulté.
Je dis bien : "engagés" car je n'imagine pas que l'insertion des jeunes puisse se réduire à un objet d'études ou à la gestion des procédures administratives. Elle est un combat ; elle est une action militante qui suppose une certaine vision de la société. Vous êtes là, élus, chercheurs, responsables administratifs ou économiques, parce que vous êtes convaincus que les valeurs républicaines, l'égalité et la fraternité méritent d'être maintenues et préservées.
Convaincus également que l'insertion des jeunes n'est pas un phénomène spontané qui résulterait automatiquement du fonctionnement harmonieux de l'économie et de la société. Qu'elle suppose donc une action volontariste ou pour parler plus clairement encore une volonté politique.
Convaincus enfin que l'insertion des jeunes n'est pas l'apanage d'une institution, qu'il s'agisse de l'Éducation nationale, des familles, des entreprises, ou de telle ou telle collectivité locale. Qu'elle suppose au contraire une implication de tous les acteurs de la société, la mobilisation de toutes les forces vives due la Nation.
Je partage avec vous ces convictions que l'insertion des jeunes est un problème politique et non pas seulement économique ; et qu'elle est un problème politique national. C'est ce qui me conduit devant vous ce matin.
J'apprécie beaucoup, monsieur le Président, l'objectif et le style de votre initiative. En invitant praticiens et théoriciens à confronter leurs vues sur un sujet aussi difficile et complexe, vous permettez, j'en suis persuadé, aux uns et aux autres d'enrichir mutuellement leurs approches. Le résultat ultime étant cette meilleure efficacité de l'action en faveur des jeunes que nous recherchons tous, tout en mesurant les obstacles croissants qu'elle doit surmonter.
C'est dans cet esprit que j'ai souhaité vous faire part de mes réflexions qui sont celles d'un responsable national mais aussi d'un maire, placé quotidiennement devant les ravages de l'exclusion et l'immense détresse matérielle et morale d'une partie des jeunes générations qui s'est jusqu'à présent heurtée à l'éclatement d'une société rongée par le chômage.
Cette situation impose d'explorer des voies nouvelles – j'ai déjà appelé à une "véritable révolution culturelle" – pour que notre pays retrouve les conditions de sa recomposition sociale, qu'il soit de nouveau capable d'offrir à chacun des siens une activité, c'est-à-dire une dignité. Car le propre de la République est de permettre à chaque citoyen de choisir son destin et non de le subir.
I. – Quelles sont donc les spécificités de l'insertion des jeunes en difficulté ? Quelle réalité sociale recouvre cette catégorie administrative ? Quels obstacles rencontrent-ils pour trouver une place stable dans notre société ?
Et pour commencer, combien sont-ils ? De qui parlons-nous ?
Les statistiques officielles sont d'abord celles du chômage : 346 900 jeunes gens et 374 400 jeunes femmes, soit au total 721 300 moins de 25 ans sont inscrits à l'ANPE à la fin du mois de juillet 1993.
Ces chiffres donnent une première mesure, terrifiante par les conséquences qu'elle suppose en termes de déstructuration et de désocialisation des générations futures, de l'exclusion des jeunes. Mais le chômage ne présente qu'une vue partielle et tronquée du phénomène : nous le savons tous ici, vous le savez plus particulièrement vous qui êtes responsables de missions locales, le tiers des jeunes qui s'adressent à vous n'est pas inscrit à l'ANPE.
Et pourtant, s'ils viennent vers vous, c'est qu'ils en ressentent le besoin, c'est qu'ils expriment leur désarroi devant la perte de toute identité et de tout statut social. Leur non-inscription à l'ANPE ne signifie évidemment pas qu'ils ont un emploi : la quasi-totalité d'entre eux en sont dépourvus. Elle signifie simplement, et de manière plus dramatique encore, qu'ils ignorent ou qu'ils rejettent les mécanismes d'une société qui les exclut.
Parmi eux, de jeunes mères de famille, souvent isolées et écrasées par les responsabilités et les charges familiales qu'elles doivent assumer.
Parmi eux également, des jeunes installés dans un équilibre précaire, où entrent une certaine marginalité, le jeu de la solidarité familiale, le recours de diverses aides, l'obtention de travaux occasionnels "au noir", souvent hélas le recours à la délinquance ou l'engagement dans le cercle infernal de la toxicomanie.
Il y a enfin ceux qui fréquentent sans succès depuis des années les différents dispositifs et qui ont perdu toute confiance dans les institutions sociales et les procédures d'aide.
Au-delà de ces générations des 16-25 ans dont la première borne est la fin de la scolarité obligataire et la deuxième – quel critère choisir ? – l'âge d'accès au revenu minimum d'insertion, au-delà donc de ces 10 classes d'âge, on peut inclure parmi les jeunes rencontrant des difficultés d'insertion d'autres catégories, même s'il s'agit de personnes ayant dépassé l'âge fatidique de 25 ans qui marque pour les statistiques de l'emploi la fin de la jeunesse.
N'oublions pas ainsi les étudiants qui après plusieurs années infructueuses quittent l'université sans aucun diplôme. Et de fait, seulement un étudiant sur deux inscrits en première année, entre en second cycle. Cette sélection par l'échec touche la moitié de l'effectif, soit bon an, mal an 100 000 jeunes.
Songeons aussi à la situation de nombreux jeunes agriculteurs, dans un secteur où l'on est considéré comme jeune jusqu'à 35 ans. Ces entrepreneurs ont établi leur plan d'installation, se sont endettés sur la base des perspectives d'activité fondées sur les règles de l'Europe agricole. Mais l'évolution des marchés mondiaux et la réforme de la Politique Agricole Commune ont bouleversé leurs hypothèses de départ. Combien sont-ils parmi les 130 000 jeunes agriculteurs de moins de 35 ans à rencontrer des difficultés financières plus ou moins sévères, qui les conduiront à plus ou moins brève échéance dans la spirale de l'exclusion sociale ?
Souvenons-nous aussi de l'étonnement des responsables de la mise en œuvre du Revenu Minimum d'Insertion lorsque les premières statistiques indiquèrent un profil de bénéficiaire du style "jeune isolé" : la moitié des bénéficiaires ont ainsi moins de 35 ans. Et parmi ceux-ci certains n'ont jamais occupé d'emploi et n'ont jamais été inscrits à l'ANPE.
Je ne vais pas continuer cette énumération, ni tenter d'additionner ces données hétérogènes. Je souhaitais simplement rappeler que cette hétérogénéité même cache un seul mal, le chômage, cette gangrène qui ronge tous les pans de notre société, toutes ses valeurs, toutes ses institutions, famille, école, service national, ville, économie.
Pour comprendre les difficultés rencontrées par ces jeunes, il convient d'en rechercher dans un second temps la spécificité.
Les difficultés financières sont les plus évidentes. Pour de nombreux jeunes, le revenu est soit inexistant, soit aléatoire au gré des rémunérations de stages, des intérims ou des allocations de parent isolé. Dans une société où la valeur sociale se mesure en termes financiers, cette absence ou précarité du revenu est un grave facteur d'exclusion : exclusion de la consommation, exclusion du crédit, exclusion du logement.
En quoi la situation des jeunes est-elle spécifique ? Ils n'ont en général pas acquis de droits à indemnisation du chômage et ne peuvent se voir attribuer le RMI avant l'âge de 25 ans. Pour certains, le maintien dans une situation de dépendance financière vis à vis de la famille, en se prolongeant, retarde leur prise d'autonomie et leur insertion sociale.
Pour sortir de cette situation, c'est-à-dire pour acquérir un revenu stable, la recherche d'un travail paraît la solution logique.
Mais, nous touchons précisément là au cœur du problème. Le chômage des jeunes est plus important, plus durable, en bref plus structurel que celui des adultes. Quand le taux de chômage global oscille autour de 10 % depuis quelques années, non sans une spectaculaire et dangereuse ascension au cours des derniers mois, le chômage des jeunes de moins de 25 ans reste supérieur à 25 % pour les femmes et de 15 % pour les hommes.
On incrimine souvent l'inadaptation de la formation. On se penche avec sollicitude sur le sort des bas niveaux de qualification sortis du système scolaire sans diplôme et sans qualification professionnelle.
Mais, l'examen du marché du travail montre que bien des emplois offerts sont non qualifiés. Et l'on s'aperçoit que le déséquilibre global, lié à un chômage massif et durable, entretient des phénomènes de sélectivité, qui permettent aux employeurs de faire occuper ces postes non qualifiés par des personnels surqualifiés.
Cela n'empêche pas d'ailleurs que les jeunes diplômés se voient également rejetés dans leurs tentatives de première insertion dans l'emploi : ils n'ont pas le profil recherché, ils ne manifestent pas la capacité d'adaptation.
Et j'on se prend à attendre d'une réforme du système éducatif, d'une réforme de l'apprentissage, d'une réforme de l'alternance la solution miracle à toutes les difficultés d'insertion liées à l'emploi. Je place moi-même quelques espoirs dans ces réformes. Mais, elles ne sont pas suffisantes et ne s'attaquent sans doute pas à l'essentiel. J'aurais l'occasion d'y revenir.
Poursuivant l'analyse des difficultés spécifiques des jeunes, on s'aperçoit rapidement d'une tragique concentration des risques sociaux : alcoolisme, toxicomanie, comportements suicidaires, vulnérabilité aux MST et au SIDA.
On pourrait évoquer aussi les difficultés d'accès au logement, de l'accès aux loisirs. On pourrait s'arrêter à analyser les comportements déviants, la délinquance. Ce faisant, on continue de mettre en évidence une série d'inadaptations, d'inadéquations entre ce que la société demande et le potentiel des jeunes tel qu'il s'exprime.
Alors les politiques correctrices tentent de combler l'écart, de surmonter le handicap, d'amener le jeune à la hauteur de ce qui est requis pour son insertion. Une fois les difficultés identifiées, n'est-ce-pas, il faut les "traiter" – comme une maladie. L'un des héros de West Side Story ne s'exclamait-il pas : "I am a social disease", slogan qui pourrait aujourd'hui servir de signe de ralliement à toute une génération.
Je ne vais pas passer en revue devant vous les différents dispositifs mis en place en faveur de l'insertion des jeunes depuis les pactes pour l'emploi de la deuxième moitié des années 1970 jusqu'à à leur dernier avatar, le programme PAQUE, lancé en 1992.
Je note cependant une double évolution : une individualisation accentuée, qui recherche un parcours personnalisé et qui s'incarne dans le crédit formation individualisé et dans le recours au contrat : l'ambition est d'apporter une réponse adaptée à la diversité de situations, d'éviter la rigidité des mesures types pour mieux prendre en compte chaque individu.
Simultanément on assiste à une multiplication des approches collectives, pluridisciplinaires, territorialisées et partenariales. De l'intuition de Bertrand Schwarz qui donna naissance aux missions locales jusqu'aux entreprises d'insertion en passant par les comités d'aide au logement autonome des jeunes, on a vu fleurir les structures et les procédures invitant à une interaction entre les jeunes et le milieu censé favoriser leur insertion.
Cette intervention collective des différents partenaires obéit à la même logique que l'alternance. Elle constitue une reconnaissance du caractère non unilatéral de l'insertion.
La trop grande dispersion des efforts, la multiplication des commissions d'attribution d'aides, le caractère souvent formel du partenariat, la complexité des procédures n'ont pas toujours permis de constater des résultats spectaculaires.
Cependant, comme j'ai été un ardent promoteur de l'alternance, comme je le suis encore, je persiste à militer pour un partenariat – incluant bien sûr les jeunes comme premiers acteurs de leur insertion. Je considère qu'il est essentiel que la société ne se contente pas de "traiter" les difficultés de ses exclus, qu'elle reconnaisse qu'ils sont en droit de lui demander des comptes. Leurs interrogations sont en effet d'autant plus légitimes que notre société est malade, et même très malade.
II. – Oui, notre société est bien malade. Malade du chômage, générateur d'exclusion
Le chômage n'est plus un phénomène marginal qui toucherait telle ou telle catégorie "vulnérable" de la population : les jeunes, les femmes, les plus de 50 ans, les non qualifiés. Cela fait déjà beaucoup de monde ! Aujourd'hui, en réalité, tout le monde se sent concerné par la menace du chômage pour lui-même ou ses proches. Il n'est plus de famille, plus de professions, plus de catégories sociales, plus de régions de notre territoire qui échappe à ce processus destructeur.
Écoutons plutôt ce que nous disent les jeunes eux-mêmes, dont un échantillon a été sondé en mai 1993 par CSA pour le mensuel Phosphore : 81 % des lycéens de 15 à 20 ans s'attendent à être un jour confrontés au chômage.
Dans une société où le chômage apparaît à 8 jeunes sur 10 comme une perspective probable, que signifie l'insertion ? À quoi faut-il se préparer, se rendre adaptable ? à la précarité ? à la déqualification ?
Notre pays est touché par un chômage massif : il y avait 3 millions 211 800 demandeurs d'emploi (catégorie 1) inscrits à l'ANPE à fin juillet 1993. Et le flux ne semble pas se ralentir.
Cette montée inexorable du péril a bien entendu des conséquences immédiates pour les travailleurs qui se trouvent ainsi privés d'emploi. Conséquences financières d'abord, car les difficultés du régime d'assurance chômage ont obligé à accentuer la dégressivité de l'indemnisation.
Mais plus encore : conséquences humaines et sociales. Car le travail, j'ai déjà eu l'occasion de le développer, est beaucoup plus qu'une source de revenus dans nos sociétés. Il détermine l'intégration. Il confère à la vie humaine sa dignité. Le chômage enclenche une dynamique d'exclusion sociale qui est en passe de détruire notre société.
C'est la fameuse société à plusieurs vitesses où les bénéficiaires d'un droit – le droit au travail – deviennent des privilégiés et où les autres sont invités à se satisfaire d'un revenu minimum et éventuellement d'une occupation dont l'intérêt n'est pas avéré.
C'est dire qu'au-delà des chômeurs eux-mêmes, l'installation durable du chômage de masse ébranle toutes nos valeurs.
Certaines catégories socio-professionnelles voient leurs effectifs se rétrécir comme peau de chagrin : les exploitants agricoles, 4 millions en 1954, encore 1 million 650 en 1975 dont la raréfaction s'est accélérée depuis 1982 de 1 million 450 à un million à peine en 1990 ; les salariés de l'industrie qui étaient 6 millions en 1975 ne sont plus que 4,8 millions en 1990 et dans le détail, on verrait que la sidérurgie ou le textile ont connu une division par deux de leurs effectifs.
Ces évolutions ont eu des conséquences sur le niveau de l'emploi comme sur sa structure. Elles ont eu un impact en termes mêmes de civilisation : des modes de vie ont disparu, des réseaux de solidarité ont éclaté. Elles ont également eu une projection différenciée sur le territoire créant de véritables zones grises, placées en marge de notre société, où prolifère l'exclusion : ce sont les anciens sites des industries lourdes, mines, sidérurgie, métallurgie ; ce sont les zones rurales en voie de désertification ; ce sont les périphéries des grandes concentrations urbaines au développement non maîtrisé.
Dans la crainte d'être à son tour atteint, chacun aura tendance à devenir prudent, précautionneux, immobile dans l'espoir d'être récompensé par le statu quo, la sauvegarde des acquis – ou de ce que l'on considère comme tel. Car rien n'est acquis que par le mouvement continu de l'activité.
Cette pusillanimité, cette cécité devant les faits, ce défaut de la volonté sont proprement suicidaires à moyen terme.
Cette attitude est, en outre, illusoire car lorsque le chômage est aussi massif qu'aujourd'hui en France, les travailleurs ayant un emploi sont eux-mêmes assez directement touchés, ne serait-ce que par les charges croissantes de solidarité qui pèsent sur un nombre plus restreint de producteurs de richesse.
Et plus généralement, comment imaginer que l'on puisse s'insérer dans une société bloquée ? Il ne peut y avoir d'insertion que dans une société en mouvement, qui accepte d'être l'expression et la création continue de chacun de ses membres.
Bien insuffisantes apparaissent alors les politiques d'adaptation. Qui peut encore prendre la responsabilité de préparer à une société d'exclusion ? Dans le discours, personne ; et j'entends déjà le concert des protestations vertueuses.
Mais, dans la réalité, acceptons-nous de faire du refus de la fatalité du chômage le critère de toute action ? Ce serait une rupture. Car cela n'a pas été le cas jusqu'à présent. Mais je souhaite ardemment vous convaincre qu'il va nous falloir y venir, pour cette raison simple et décisive que nous ne pourrons pas faire autrement.
Sinon, je le dis tout net, nous ne serions plus en démocratie et en République. Être citoyen, c'est pouvoir participer à la définition de son destin, à la construction de la société, à l'élaboration de la norme.
En tant que Président de l'Assemblée nationale, chargé de veiller au processus de fabrication des lois, je ne peux m'empêcher de m'interroger sur la relative désaffection des électeurs pour les urnes lors du scrutin législatif de mars dernier. N'y aurait-il pas un sentiment insidieux de l'inutilité de la participation aux élections de la part de ceux qui ne trouvent pas de place dans la société, et qui peuvent avoir le sentiment que la société cherche néanmoins à se survivre, sans eux, pour éviter des remises en cause trop radicales ?
Une action politique qui donnerait effectivement la priorité à la lutte contre le chômage nécessiterait ce que j'ai appelé "un renversement complet des valeurs", une révolution sociale qui rompe avec la situation intolérable dont nous nous accommodons depuis trop longtemps.
Je ne vais pas reprendre ici la démonstration que j'ai faite au mois de juin dernier. J'en rappellerai cependant trois idées forces :
1. Il existe une spécificité européenne, et particulièrement française, du chômage, dont la conséquence première est qu'une éventuelle reprise de la croissance mondiale ne permettra pas une diminution significative des exclus du travail.
2. Deuxième constatation, le libre-échange intégral joue désormais contre l'emploi.
D'abord, parce que le libre-échange, d'après la théorie des avantages comparatifs elle-même, ne peut aboutir à une allocation optimale des ressources que dans un système suffisamment homogène. Pensons au niveau de salaires et de protection sociale des pays en voie de développement ou nouvellement industrialisés !
Ensuite, parce que nous sommes à peu près les seuls, nous, les États membres de la Communauté européenne, à jouer réellement le jeu du libre-échange. Ses plus fervents zélateurs, prompts à nous donner des leçons, ne se privent pas eux-mêmes de protéger leur économie et leur emploi national par des moyens que la morale libérale réprouve.
3. Enfin, j'en suis convaincu, la France conserve des capacités d'action propres pour lutter contre le chômage à condition de faire de cette lutte la seule priorité et non une préoccupation seconde –, venant après la défense de la monnaie, la réduction du déficit public, le productivisme ou la promotion du libre-échange.
Alors oui, dans une société qui affronterait avec courage et lucidité la réalité du mal qui la ronge, qui accepterait de se réformer en profondeur plutôt que d'anesthésier telle ou telle catégorie de ses membres ; alors oui, dans une société qui ne réduirait plus l'homme à l'acte de produire et de consommer, on pourrait de nouveau et sans hypocrisie parler d'insertion.
III. – Cela étant dit, que peut-on faire concrètement pour l'insertion des jeunes en difficulté ?
Je ne vais pas énumérer ici une série de préalables en termes de politique économique et sociale. Car pour moi, s'il y a des conditions, elles ne sont pas préalables. Et la principale condition est d'affronter prioritairement le problème du chômage.
Chacun connaît, aujourd'hui, les options qui prévalent en matière monétaire, financière ou dans le domaine des relations économiques internationales. Je ne m'y arrêterai pas. Je rappelle simplement que l'insertion ne se décrétera pas et que tous les efforts engagés ne trouveront de résultats tangibles que s'ils s'inscrivent dans une priorité accordée à la lutte contre le chômage.
Si nous nous situons dans une telle perspective, tout redevient possible.
Il est clair que je n'envisage pas, que je n'accepte pas une organisation sociale qui abandonnerait une partie de ses membres à leur sort.
Or, cette société n'est pas un lointain mirage ; elle se dessine déjà sur le plan financier générosité ou mauvaise conscience ont engendré des dispositifs de revenus de substitution. Résultat d'une stratification historique, ils apparaissent complexes notamment pour les jeunes non éligibles au RMI et qui, avec les fonds d'aides aux jeunes censés se substituer à l'allocation d'insertion, doivent faire preuve d'ingéniosité pour avoir accès aux aides.
La réalité est cependant simple : la société française ne supporte pas – c'est heureux même si ce n'est pas suffisant – de voir ses membres privés du minimum vital. Elle récuse les modèles asiatique ou américain qui luttent contre le chômage par l'encadrement politique de la population ou la déréglementation. D'une façon ou d'une autre – et je ne rentrerai pas dans le débat des minima sociaux et du RMI jeunes – la collectivité paye pour ceux de ses membres qu'elle n'autorise pas, dans son organisation actuelle, à participer à la production de richesses.
Dans la mesure où ils reçoivent une rémunération, c'est-à-dire en fait où l'on finance leur subsistance "à fonds perdus", est-il vraiment si extraordinaire de songer à les réintroduire dans le circuit de la création de richesse ?
Je pose volontairement la question de façon cynique, à la manière des technocrates obsédés par la maîtrise des dépenses publiques. En réalité, nous le savons tous, l'insertion ne résulte pas seulement de la perception d'un revenu, mais d'abord, mais surtout de l'accès ou du retour en situation d'activité. Car, c'est de son travail que chacun d'entre nous retire un statut, une utilité sociale, une dignité.
Et si je parle d'activité et non pas d'emploi, qu'on ne se méprenne pas. Je ne préconise pas une distinction entre emplois classiques, créateurs de richesse pour les insérés, et activités plus ou moins occupationnelles pour les gens en difficulté.
Je parle d'activité car je crois que l'emploi classique est déjà mort. Il n'aura d'ailleurs dominé qu'une phase très brève de l'histoire humaine – deux siècles à peine. Que signifie en effet l'emploi classique quand près de 12 % de la population active est au chômage, que 12,5 % des actifs travaillent à temps partiel et que les contraintes concurrentielles ou l'évolution des mœurs poussent à des fonctionnements d'industries ou des services 24 h sur 24, y compris parfois le dimanche.
Si l'emploi classique est mort, le plein emploi, lui, est depuis longtemps enterré. Aussi, les voies d'une nouvelle croissance que je propose d'explorer, conduisent-elles à mon sens vers la pleine activité.
Il ne s'agit pas, je le rappelle, d'occuper les gens qui ne trouvent pas leur place dans le circuit productif. Il s'agit de trouver un mode d'organisation sociale qui permette de mettre en valeur le formidable potentiel humain actuellement inemployé et de faire émerger des activités nouvelles même si elles ne répondent pas à de stricts critères de rentabilité financière.
Je constate d'ailleurs au passage que la création et le maintien d'emplois dans le secteur productif ne répondent pas eux-mêmes toujours à des critères très stricts. Sur le plan de la rentabilité financière, la plupart des créations d'entreprises sont parfaitement irrationnelles.
En fait, à partir du moment où apparaît la possibilité de dégager de la valeur ajoutée, il est légitime d'envisager une création d'activité. Seule se pose la question de la répartition du risque et de son financement entre les individus et la collectivité.
Cette attitude entrepreneuriale qui explique l'essentiel de la croissance de l'emploi dans des secteurs exposés à la concurrence internationale, comment ne pas vouloir la transposer dans des secteurs plus abrités ?
La rentabilité financière ne peut représenter le seul critère de l'intérêt collectif. Il ne faut pas confondre la capacité à créer du profit avec la capacité à créer de la richesse.
C'est pourquoi, je ne vois pas au nom de quoi l'on s'offusquerait que l'État subventionne des entreprises déficitaires lorsqu'elles emploient des salariés en rendant un service utile ou que l'État subventionne un nouveau service public dont les usagers sont prêts à assumer une partie du coût.
On me taxe de vouloir retourner aux ateliers nationaux ! ou de faire du keynésianisme, ce qui, paraît-il, est démodé.
Faut-il que je précise que je n'ai jamais prôné le travail obligatoire et que n'ai jamais non plus suggéré que l'on embauche des chômeurs pour creuser des trous et les reboucher !
Car, les chômeurs, les exclus doivent être reconnus comme des citoyens. Ils ne seraient d'ailleurs pas dupes ! On aurait beau leur expliquer que leur activité est tout aussi valorisante socialement qu'un travail productif ou socialement utile, s'ils ne participent pas effectivement à la création de richesses, de bien-être, de convivialité dans la société, s'ils n'ont pas le sentiment d'être acteurs de la construction de la société, il n'y aura pas d'insertion.
Aussi, les activités nouvelles dont je préconise le développement ne sont-elles pas d'une nature différente des activités existantes. Et les travailleurs qui œuvreront en leur sein devront être recrutés sans discrimination positive ou négative. Ce ne seront pas des secteurs d'activités marginaux, réservés à des jeunes en difficulté, à des chômeurs de longue durée, à des travailleurs handicapés ou à des femmes isolées.
Bien entendu, les exclus ont parfaitement vocation à y être accueillis, éventuellement sous la forme d'alternance. Ceci correspondrait à des contrats emploi solidarité dont le volet formation serait renforcé.
Prenons l'exemple du secteur de la santé. Combien y aurait-il de médecins, quel serait leur niveau de revenu, s'il n'y avait pas de prise en charge collective par le biais de la sécurité sociale ? Rares sont ceux qui mettent en doute l'utilité du service de santé. Pourtant le relèvement du ticket modérateur n'est jamais bien accueilli !
Parallèlement, je ne sache pas que les médecins se considèrent comme des assistés, qu'ils aient scrupule à recevoir un revenu qui ne provient que très partiellement – même si cette part ne cesse de croître – de la bourse de leurs patients.
Bien sûr, il ne sera pas toujours facile d'apprécier l'utilité sociale d'une activité. La santé fait l'unanimité. Mais pourquoi un service aussi demandé que la garde d'enfants – où les files d'attente n'en finissent pas de s'allonger n'a-t-il pu être organisé à la mesure des besoins ? On retrouve ici la responsabilité des politiques.
Beaucoup de dirigeants dans notre pays pensent qu'une partie du chômage est imputable à l'accroissement de l'activité féminine et que par ailleurs le travail féminin va à l'encontre de la natalité. Les données objectives montrent qu'il n'en est rien.
Cependant, on a pensé limiter le travail des femmes en ne traitant pas encore comme il se doit la question des gardes d'enfants. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cela pèse doublement sur le chômage : par des irrégularités dans l'activité de certaines femmes qui demeurent demandeuses d'emploi et par un manque à gagner en termes de créations d'emplois. Les obstacles que l'on a élevés sont à la fois financiers, réglementaires et institutionnels. Mais là encore, il ne suffira pas d'améliorer la solvabilité des familles, d'assouplir les normes et les modes d'organisation. La collectivité publique – au niveau de l'État si nécessaire – devra s'il le faut prendre l'initiative de la mise en place de ces services de garde d'enfants.
On pourrait prendre d'autres exemples : services aux personnes âgées, aides aux devoirs, tutorat. Mais, ces services ne pourront se développer que si les dirigeants acceptent les évolutions de comportement qui engendrent ces nouvelles demandes au lieu d'essayer – vainement ! – de les contrecarrer en empêchant la création de services de substitution.
Or, pour que ces nouvelles activités voient le jour, il faudra d'une part vérifier la solvabilité de la demande et d'autre part, bien souvent, organiser l'offre : si les pouvoirs publics ne s'y attachent pas, rien de significatif ne se fera.
Mais, une politique dont la priorité réelle serait la lutte contre le chômage ne peut négliger les entreprises du secteur marchand comme lieux d'insertion.
Je n'évoque pas ici les effets de politiques macro-économiques susceptibles d'avoir un impact positif sur l'emploi global. C'est encore une autre réflexion. Je pense à une généralisation de l'alternance à la fois à des fins de qualification – cela existe déjà depuis les contrats d'apprentissage ou de qualification jusqu'aux contrats de retour à l'emploi –, mais aussi à des fins d'insertion.
Bien entendu, cela suppose à la fois un effort d'organisation des entreprises et la mobilisation d'un encadrement important. Cela sera d'autant plus facile que l'entreprise sera reconnue comme lieu de formation, de conversion, de réinsertion pour son personnel. Cette affirmation de la vocation des entreprises à être un lieu d'insertion se conjugue donc naturellement avec la reconnaissance de nouveaux modes d'alternance entre la formation et le travail productif, l'encadrement et le tutorat tout au long d'une carrière professionnelle.
Certains d'entre vous pourraient s'étonner de ce que les pistes que nous venons d'explorer ne soient pas spécifiques aux jeunes en difficulté. Ce n'est pas par inadvertance, mais de propos délibéré.
Dans un contexte de pénurie globale de postes de travail, je crois que toute approche spécialisée par public risque de se traduire par une concurrence inutile, ce que les spécialistes appellent les effets de substitution, la catégorie momentanément la mieux aidée prenant les emplois, évinçant les catégories moins prioritaires de l'action publique.
Pour éviter de telles dérives, les politiques d'insertion doivent faire l'objet d'une approche globale –toutes catégories de demandeurs d'insertion confondues – à un échelon où la nation de marché du travail garde une signification : le bassin d'emploi pour les métiers les plus courants ; le niveau national pour les cadres supérieurs car à l'exception sans doute des régions parisienne et lyonnaise, il est difficile pour un couple de cadres supérieurs de trouver deux emplois pas trop éloignés ; enfin, l'espace régional pour les qualifications intermédiaires.
Je me suis attaché à promouvoir cette approche globale, lors de ma participation au gouvernement de Jacques Chirac entre 1986 et 1988, en demandant une programmation coordonnée des actions en faveur des jeunes et des adultes en difficulté. J'ai également amorcé un rapprochement entre les actions à dominante d'insertion professionnelle et les actions à dominante d'insertion sociale – mouvement qui a préfiguré le RMI. Cette orientation a été poursuivie sans être parvenue encore à son terme. Je regretterais qu'on puisse l'interrompre si ce devait être l'effet du transfert aux conseils régionaux des compétences de l'État en matière d'accueil, de suivi et de formation des jeunes de moins de 26 ans. Et, cela, paradoxalement, au moment où l'État était sur le point d'offrir aux communes et aux départements, ses principaux partenaires des politiques d'insertion sociale et professionnelle, un interlocuteur unique au niveau du département et de l'arrondissement.
Un poste de travail, une offre d'activité ne sont pas multipliés par le nombre de regards qui se posent sur eux : celui de l'agent de l'ANPE, du permanent de la mission locale, du travailleur social cherchant à insérer ses Rmistes. Si chacun dans son coin prospecte et prépare son public à occuper ce poste, on va au-devant de graves déconvenues : déception des candidats écartés, image déplorable de concurrence entre des organismes dont la mission est de travailler en étroite coopération, gaspillage des fonds publics.
Ce qui est vrai pour des opportunités d'emploi concrètes et identifiées l'est aussi pour les choix d'orientation de formation. Seule une approche globale incluant l'analyse des flux de sorties de formation initiale permet d'éviter les concurrences inutiles, les doublons qui vont immanquablement se traduire par de nouveaux chômeurs à la qualification inadéquate.
Mon attachement au pilotage global par l'État des moyens d'une politique dont il garde la responsabilité n'exclut pas une diversification des modalités d'accueil et d'accompagnement des personnes en difficulté.
Pour ce qui est des jeunes, les missions locales et les PAIO ont fait leurs preuves. Elles doivent cependant lutter contre la menace permanente d'institutionnalisation pour revenir à leur vocation initiale : des jeunes accueillent d'autres jeunes, en difficulté, dans des lieux où ils se sentent à l'aise. Il faut rester sur le terrain, y retourner si on a été tenté de le quitter. Dans ces conditions, le rapprochement avec l'ANPE, qui de son côté a élargi depuis quelques années son approche des difficultés d'insertion professionnelle, en intégrant mieux la dimension sociale, peut-être bénéfique. Mais si la mission locale ou la PAIO n'est plus qu'un guichet, on peut effectivement s'interroger sur la nécessité de son autonomie par rapport à l'ANPE.
Les idées que je viens d'évoquer peuvent sembler disparates. Mais on ne pourra insérer les jeunes en difficulté – comme les adultes d'ailleurs – qu'en visant de façon volontariste la pleine activité.
Je crois que notre pays en a les moyens. Il faut qu'il en ait la volonté. Pour cela, il faut que l'État prenne ses responsabilités et mobilise tous les acteurs. Je continue à croire que tous les moyens humains et financiers consacrés à la lutte contre le chômage devraient être regroupés – sous la responsabilité de l'État – dans un grand service de l'emploi, de l'activité et de l'insertion fortement déconcentré. J'y inclus bien-sûr l'assurance chômage dont la nationalisation me paraît plus que jamais d'actualité. On peut aussi envisager d'inclure dans ce fonds unique les crédits du RMI.
Cette affirmation du rôle pilote de l'État ne doit pas diminuer la responsabilité des autres acteurs : partenaires sociaux ou collectivités locales.
Pour les partenaires sociaux il est temps de passer de la fiction du paritarisme de gestion à la réalité d'un partenariat pour le développement local de l'activité.
Pour les collectivités locales c'est par la mise en place de nouveaux services avec le soutien financier de l'État qu'elles pourront participer de façon la plus efficace et la plus équitable à la lutte contre le chômage.
Je voudrais conclure cette intervention, probablement trop longue, sur un message d'espoir.
Il n'est pas vrai que le chômage soit une fatalité.
Il y a dans notre pays des talents, des capacités d'initiative, une créativité qui ne demandent qu'à s'exprimer.
Ces élans se heurtent au mur du doute d'une société qui n'a plus suffisamment confiance en elle-même, en sa capacité d'action et de rassemblement, pour insérer tous ses membres.
Que l'on fasse à nouveau confiance à tous ceux qui se sentent exclus, qu'on leur permette de déployer leurs capacités, et la collectivité en sera confortée.
Notre sort est entre nos mains. Bien sûr, il y a des contraintes mais des choix sont ouverts.
Comment pourrions-nous hésiter plus longtemps quand ce qui est en jeu, c'est la dignité de nos concitoyens, c'est la survie de notre communauté républicaine ?
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, Je souhaite plein succès à vos travaux.