Texte intégral
4 novembre 1993
Le Figaro
Le Figaro : Pourquoi votre confédération accorde-t-elle une si grande importance à sa caractéristique chrétienne ?
Alain Deleu : Les principes sociaux-chrétiens ne sont pas étrangers à la nature de l'homme. Au contraire, ils prennent en charge toutes les dimensions de la personne humaine. Selon la très belle formule de Jean-Paul II, ils sont donnés à tous les hommes et femmes de bonne volonté. Le respect de toute personne humaine, la priorité aux plus pauvres au-delà du compromis, la recherche du bien commun, la volonté de ne pas séparer la justice et la paix sociale constituent le socle du syndicalisme chrétien.
Le Figaro : Qu'est-ce qui vous distingue vraiment de vos homologues syndicaux dans les négociations ?
Alain Deleu : Notre proposition de "contrat de paix sociale", qui a eu un certain impact, notamment à la RATP lorsque Christian Blanc en était le PDG, constitue un bon exemple, les comportements dans cette entreprise ont un peu changé. Les signataires de ce contrat s'engagent à garantir un service aux usagers en cas de conflit. Sur ce point, il me semble que nous avons fait un peu bouger les choses. On pourrait le faire dans d'autres secteurs, ce qui éviterait d'avoir une loi qui réduirait le droit de grève. L'approche que nous avons aussi bien sur la formation professionnelle que sur l'aide au reclassement des chômeurs, qui consiste à rendre chacun acteur de son destin, est différente de celle des autres organisations.
Le Figaro : Votre véritable originalité vient cependant de votre intérêt pour des revendications qui débordent du cadre de l'entreprise. La politique familiale notamment…
Alain Deleu : La famille, c'est au contraire très syndical. C'est une des grandes conséquences de la vie de travail depuis le salariat. L'entreprise est très directement concernée, puisqu'elle est concurrente au quotidien de la vie familiale. La CFTC est effectivement la seule confédération qui s'intéresse à la famille. C'est pour nous essentiel, parce que nous avons un projet de société.
Le Figaro : Justement, cette approche globale ne risque-t-elle pas de vous faire basculer dans le domaine politique ?
Alain Deleu : Un chrétien c'est un homme comme les autres. Qui peut nous reprocher de vouloir agir ensemble sur des valeurs communes ? Le regard global sur l'homme touche directement l'ensemble des activités. La vie, pour nous, est un tout. Notre combat syndical est dans le domaine du monde du travail, mais, pour ce qui concerne la politique familiale par exemple, notre but est de donner les moyens à une famille d'accueillir un enfant. C'est précisément du syndicalisme. Si une société moderne n'est plus capable de permettre à une mère ou à un père de famille d'élever un enfant, à quoi sert le syndicalisme ? Séparer étroitement l'activité des partis politiques de celle des syndicats, c'est s'en remettre à une vision étatique. Nous sommes au service de la vie. Il est normal qu'une confédération syndicale trouve que le travail des hommes soit aussi orienté dans ce but.
Le Figaro : Est-ce que la CFTC partage la condamnation du Pape pour les excès du capitalisme sauvage ?
Alain Deleu : L'économie purement libérale est un danger pour l'homme. Il doit y avoir une maîtrise politique de l'économie. Nous pensons qu'il n'y a pas de maîtrise sans référence morale, et c'est en ce sens qu'il est normal qu'une autorité comme le Pape s'exprime sur ce sujet.
Le Figaro : Cela dit, comment pouvez-vous concilier votre exigence et votre situation de minoritaire ?
Alain Deleu : D'abord, nous n'avons pas vocation à être minoritaires. Mais nous n'avons pas l'intention de perdre nos références pour le devenir. Finalement, si on regarde les élections professionnelles, la seule confédération qui progresse, c'est nous. Il est évident que nous devons essayer de faire apparaître la notion de bien commun. Le négociateur CFTC sait très bien qu'au bout du bout ce n'est pas lui qui sera interrogé par les télévisions pour expliquer l'accord qu'il a contribué à faire signer. Par exemple, l'accord récent à la fonction publique, où apparaissent à la fois le souci des familles et une option sur l'emploi, découle de nos conceptions. Ce n'est pas nous qui l'avons publiquement commenté. Mais ce que nous voulons, c'est apporter un plus aux négociations. Le paysage syndical français ne brille pas par son homogénéité. Il est donc absolument nécessaire que les accords soient portés par le maximum d'organisations. Nous essayons d'être le facteur qui élargit les majorités. C'est le rôle charnière que nous voulons jouer. Cela fonctionne notamment à la RATP, où nous ne faisions même pas 3 % des voix et où nous avons obtenu la mise en place d'instances de conciliation. Dans les banques également, nous avons joué un rôle important dans l'accord sur les retraites. Ce n'est pas parce qu'on est petit que l'on est inefficace.
22 novembre 1993
Le Quotidien de Paris
Élu président de la Confédération française des travailleurs chrétiens après en avoir été le secrétaire général depuis 1990, Alain Deleu, professeur âgé de 47 ans, père de cinq enfants, est un ancien dirigeant du SNEC-CFTC, le Syndicat national des enseignants chrétiens qui a longuement défendu la liberté de l'enseignement, tout en voyant doubler ses effectifs de 1975 au début des années quatre-vingt. Depuis 1990, Alain Deleu s'est attaché à réorganiser le fonctionnement de la CFTC et à renforcer son identité sur le plan des idées. C'est cette tâche qu'il entend poursuivre comme président. "Le Quotidien" l'a rencontré à ce sujet, dans un contexte social très mouvant.
Le Quotidien : La Confédération française des travailleurs chrétiens passe aujourd'hui dans de nombreux milieux, favorables, défavorables comme indifférents, pour le syndicat "spécialisé" dans la défense de la famille, comme dans la défense de la vie sous tous ses aspects. Qu'en pensez-vous ?
Alain Deleu : Malheureusement, c'est un paradoxe français qu'à l'exception de la CFTC les confédérations syndicales ne traitent pas de façon prioritaire les questions familiales, qui sont étroitement liées à l'activité professionnelle, puisqu'on travaille d'abord pour sa famille. Pour nous, spécialistes de cette affaire, si les conquêtes sociales dans l'entreprise sont acquises au détriment des intérêts de la famille, nous ne voyons pas l'intérêt de l'opération. La défense de la vie, c'est notre signature, "La vie à défendre", avec ses deux aspects : défendre et organiser, mais cette défense doit prendre en compte la vie dans sa globalité, parce que la vie ne se découpe pas en tranches. On ne peut admettre que dans l'industrie alimentaire, par exemple, un salarié puisse être indifférent à la qualité de ce qu'il produit ou que quelqu'un puisse négliger le problème des déchets et de l'environnement. D'une façon générale, il faut mettre l'économie au service de la vie.
Le Quotidien : Certains observateurs vous créditent d'une "dynamique porteuse". Qu'en est-il ?
Alain Deleu : La CFTC peut rendre des services de plus en plus importants à ce pays parce que, quoi qu'on en dise, les attentes de valeurs morales sont fortes. En faisant un syndicalisme qui n'est pas seulement un syndicalisme de la feuille de paie ou de la lutte sociale, mais un syndicalisme qui prend en compte toutes les dimensions de l'homme. Cela correspond à l'attente des gens, même si les apparences semblent montrer le contraire. Malheureusement, ce type d'attente d'une prise en compte de toutes les dimensions de l'homme est recouvert par les couches anesthésiques des télévisions nationales, avec leur capacité de conditionnement, c'est-à-dire d'inactivation. Malgré un regard fort sur le monde, la télévision est dominée par un point de vue audimatisé, donc faussé, qui impose cette chape anesthétique qui ramène trop souvent au facile et au matériel.
Le Quotidien : À votre avis, dans une France déchristianisée, un syndicat d'étiquette chrétienne comme la CFTC qui affiche sa couleur, a-t-il des chances de progresser ? Après les événements de 1989 et de 1991 en Europe de l'Est, où les principes chrétiens ont montré leur force libératrice, la CFTC française peut-elle bénéficier encore d'un tel effet de souffle ? Ou bien doit-on considérer que le souffle est retombé ?
Alain Deleu : Oui, un témoignage fort nous est venu d'Europe de l'Est. Mais chez nous, il y a partout un effet de souffle négatif pour renverser des chimères matérialistes et de vains rêves de paradis terrestre. En France, le handicap spirituel croissant est tel que la question suivante se pose : "Comment serions-nous capables de résister au matérialisme de la consommation comme les gens de l'Est ont su résister quant à eux au matérialisme du communisme totalitaire ?" Çà et là, au fil des contacts avec des syndicalistes de l'Est, par exemple, chez nous à la CFTC, il y a bien un ferment qui monte, malgré le courant contraire d'un flot communément appelé libéral. Quant à l'Europe de l'Est, on y trouve bien une victoire des valeurs chrétiennes, mais aussi la remontée d'un capitalisme sauvage. Ce phénomène dangereux inclut l'expansion de la mafia, et quoi de plus sauvage ? Malheureusement, une certaine économie de marché a des appuis avec les marchés souterrains de la mafia, notamment le trafic de drogue.
"La CFDT demeure d'une option fondamentalement socialiste"
Le Quotidien : Aujourd'hui, le CNPF considère comme son interlocuteur privilégié vos frères séparés de la CFDT désormais recentrée, au moins en apparence. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?
Alain Deleu : Le Conseil national du patronat français raisonne un peu à court terme, probablement en raison de ses tensions internes. Et comme le CNPF a besoin de consolider ses positions au plan social, il cherche des partenaires. Ayant remporté une revanche sociale depuis une dizaine d'années, il éprouve le besoin de la consolider. Pourtant cette revanche sociale du CNPF a cassé l'esprit d'entreprise chez les salariés, comme le montre l'affaire d'Air France. À force de dire aux salariés qu'ils sont des gêneurs, ceux-ci se sont sentis extérieurs à l'entreprise et démotivés. Dans ce calcul à court terme du patronat français, il y a le partenaire compréhensif, mais qui est compréhensif pour des raisons stratégiques, qui quant à elles ne sont pas des raisons de court terme. Ce partenaire compréhensif qui prend le leadership avec le patronat, c'est la CFDT : elle a succédé dans ce rôle à Force ouvrière, qui a choisi d'aller chasser sur les traces de la CGT en se durcissant. Cette sorte d'alliance CNPF-CFDT est un système de relations préférentielles que les deux partenaires s'emploient à nier, mais qui existe bel et bien : si j'étais patron, je ne m'y risquerais pas, parce que je ne crois pas qu'il y ait autant que cela une convergence d'intérêts entre le CNPF et la CFDT. Car la CFDT demeure d'une option fondamentalement socialiste.
Le Quotidien : Du fait de cette alliance contractée par la CFDT avec le patronat, n'y a-t-il pas une carte à jouer par la CFTC en direction du monde du travail ?
Alain Deleu : Si tout le monde change de cap, nous, à la CFTC, nous restons en revanche fidèles au nôtre : la négociation. Ce qui nous gêne, c'est que le CNPF tire bénéfice de cette dispersion syndicale. À notre congrès, nous avons décidé de mettre au point un pacte participatif. Notre souhait, c'est le retour à un partenariat réformiste, mais indépendant du patronat et non servile. Nous voulons constituer un pôle indépendant, qui ne joue pas le jeu d'un privilégié local dans telle ou telle entreprise, et qui évite des compromis hasardeux trop proches de la compromission.
Le Quotidien : Les représentants de la CFTC ne devraient-ils pas acquérir davantage de crédibilité ou de professionnalisme ?
Alain Deleu : De fait, il y a eu au dernier congrès une demande très forte de professionnalisation du milieu syndical, non pas en ce qui concerne la recherche d'avantages, mais en matière de compétences, notamment juridiques, de formation, ainsi qu'au plan relationnel, au plan de la communication ou de la gestion. On demande aujourd'hui au syndicalisme de se mettre à la hauteur du PDG qu'il a en face de lui. Mais le PDG n'est pas devenu PDG par hasard, alors qu'il y a plus d'aléas dans l'évolution du monde syndical jusqu'à maintenant. À la CFTC, nous disons aux chefs d'entreprise : "Investissez dans la compétence de vos syndicats, plutôt que de réduire leurs moyens, comme la nouvelle loi Giraud le permet." En effet, la nouvelle loi Giraud donne aux employeurs le moyen unilatéral de réduire les moyens d'action des syndicats dans l'entreprise.
Le Quotidien : Mais la CFTC n'a-t-elle pas toujours aux yeux de ses partenaires une image de boy-scout ou une réputation d'enfant de chœur monté en graine qui la dessert ?
Alain Deleu : Cette image n'existe pas aujourd'hui. Le fait que la CFTC prend ses responsabilités syndicales sans complaisance est acquis depuis longtemps. Depuis toujours, le souci des militants de la CFTC de négocier et de conclure un accord était tel que certains lui ont effectivement donné autrefois cette image de boy-scout, en disant que "négocier c'est trahir". Aujourd'hui, après l'abandon de la ligne dure par des organisations comme la CFDT, on reproche le contraire à la CFTC : on lui reproche de ne pas conclure certains accords, et de poursuivre certains conflits.
Le Quotidien : Pensez-vous pouvoir persuader M. Balladur, au demeurant un catholique pratiquant devant l'Éternel, que c'est une politique familiale qui pourra peut-être le mieux vaincre le chômage ?
Alain Deleu : Je ne doute pas une minute des convictions de M. Balladur en faveur de la famille. Son livre sur la réforme à mener pour la France contient un chapitre concernant la famille que l'on pourrait signer. Cela dit, nous lui avons suggéré de majorer sensiblement l'allocation parentale d'éducation, ce qui aurait de nombreux effets positifs, notamment à l'encontre du chômage. Sa réponse est plutôt positive, car il a promis que l'an prochain, il présentera une loi sur la famille. En revanche, il a fait un mauvais choix, en permettant d'abord le transfert des charges sociales familiales des entreprises au budget de l'État. Il se retrouve donc prisonnier d'une situation financière qui contrecarre les efforts supplémentaires. Du coup, il a alourdi le budget de l'État, alors que s'il avait continué à faire payer les entreprises, il aurait pu agir plus facilement. Le calcul de Balladur et du ministre du Travail Michel Giraud, cette budgétarisation du financement de la famille, devrait dégager cinquante mille emplois par an en coûtant 10 milliards : 10 milliards divisés par 50 000, cela revient à 200 000 F pour chaque emploi. Comparativement, la balance est tout à fait différente avec l'allocation parentale d'éducation : elle n'est versée qu'aux personnes intéressées qui cessent leur activité professionnelle. Cet autre système revient à une allocation annuelle de 35 000 F qui permet de libérer en échange un emploi. Ainsi malheureusement, M. Balladur a préféré acheter un emploi 200 000 F au lieu de 35 000 F. La CFTC ne conteste pas ses convictions fondamentales, mais ses choix. Nous avons approuvé les grandes lignes du rapport déposé sur la famille auprès d'Édouard Balladur par Mme Codaccioni, député du Nord. Ce rapport reprend beaucoup de nos propositions, notamment la prolongation des allocations familiales jusqu'à 22 ans, au lieu de 20 ans, et le maintien des prestations familiales au dernier enfant.