Texte intégral
Agriculture Magazine : Octobre 1993
Agriculture Magazine : On attendait beaucoup du Conseil Jumbo, qui s'est tenu le 20 septembre dernier. Avez-vous passé « une nuit blanche pour des prunes », selon le « mot » de la Confédération Paysanne ?
Christian Jacob : Le Conseil du 20 septembre a marqué un geste politique d'une certaine importance, dans le sens où les Douze ont été d'accord pour envoyer un émissaire à Washington. Et pris en compte, par là même notre demande d'une renégociation du soi-disant pré-accord de Blair House. Par contre, je m'inquiète du fait que concrètement, cet émissaire n'a reçu aucun mandat précis. Et je ne fais aucune confiance dans la volonté de M. Brittan de convaincre les américains de revenir sur leurs positions. Cela a été confirmé le 23 septembre : tout a été évolué à Washington sauf le dossier agricole. Il ne faudrait pas que le gouvernement français baisse maintenant la garde.
Agriculture Magazine : Dans une lettre ouverte à M. Delors, vous avez exigé de voir le mandat confié par les États-membres à Leon Brittan. C'est une crise de confiance ?
Christian Jacob : En premier lieu, M. Delors ne m'a pas répondu. En second lieu, les agriculteurs ne sont pas anti communautaires, mais ne peuvent pas faire confiance à une Europe au fonctionnement archaïque. L'Europe n'est pas à la veille de peser politiquement sur l'échiquier international, tant que ses parlementaires ne sont pas responsabilisés. Il faut qu'ils puissent rendre des comptes a une circonscription liée à un territoire. Aujourd'hui, quel Français peut citer le nom de cinq députés européens ? Le mode électoral des parlementaires et ce système de représentation peu démocratique explique aussi que la politique européenne n'ait pas pu s'affirmer. Quand Clinton reçoit un émissaire européen, l'un a la légitimité des urnes, l'autre pas !
Agriculture Magazine : Quel est le succès des actions FNSEA et CNJA du 20 septembre ? S'agissait-il finalement d'un soutien au gouvernement ou de protestations paysannes ?
Christian Jacob : Les 90 département français ont bougé, mobilisant environ (…) personnes par départements. Nous voulions apporter un soutien mesuré au gouvernement, pour la journée du 20, mais nous nous retrouverons vite face à face si les événements nous y obligent. Le message essentiel pour nous est le suivant : les enjeux du GATT dépassent largement le cadre agricole. Les américains détiennent 45 % des échanges internationaux en agroalimentaire, quand la CEE en détient 13 %. Ils veulent une diminution de 21 % de nos exportations, alors que les experts de la FAO et de l'OCDE tablent sur une augmentation de la demande alimentaire de 50 % dans les dix ans à venir. Il n'y a aucune raison que la CEE ne bénéficie pas de cette augmentation de la demande alimentaire. Pour moi, il s'agit bel et bien d'une guerre commerciale avec utilisation de l'arme alimentaire. Je pense au discours d'Henri Kissinger dans les années 80 : la notoriété des États-Unis s'est faite dans le monde par la puissance de son économie et son armement, rappelait-il. La première vivra une période de récession. La seconde n'est plus d'actualité (il faisait allusion à une politique de désarmement). Le seul moyen pour les États-Unis de conserver cette notoriété est de rendre les différents pays directement dépendants des États-Unis par l'alimentaire, a-t-il conclu. Ce qui veut dire que nous donnons actuellement à ce pays la capacité, par situation de monopole, d'ouvrir ou de fermer le robinet de l'alimentation mondiale et de générer, à sa guise, des conflits sociaux dans le monde.
Agriculture Magazine : Vous parlez d'enjeux de taille. Mais on accuse les agriculteurs de bloquer les négociations par la défense d'intérêts catégoriels ?
Christian Jacob : C'est bien le défi de la puissance alimentaire de la CEE que nous relevons. Si vous prenez le centre des États-Unis et tracez un rayon de 4 000 km, vous trouverez dans ce cercle 350 millions d'habitants. Si on fait la même chose en Europe centrale, c'est un milliard d'habitants qui seront comptabilisés (un tiers dans la CEE, un autre au Moyen Orient et un troisième dans les pays de l'Est). C'est une opportunité formidable. La conclusion, c'est qu'on ne peut pas régler un problème géopolitique uniquement dans le cadre du GATT, sous l'angle des échanges commerciaux. D'ailleurs si nous continuons d'aller de réunions en réunions vaines, il faudra avoir le courage de faire une croix sur le GATT. Et réunir une conférence internationale avec des institutions qui comme la FAO et I'ONU, ont une vision planétaire.
Agriculture Magazine : Comment expliquez-vous que la défense de ces enjeux essentiels ne trouve pas un écho plus favorable ?
Christian Jacob : Aujourd'hui, la CEE, c'est l'addition de 12 puissances économiques fortes, mais sans aucun poids politique. En outre, nos pays sont longtemps restés dans une logique d'alliance avec les USA pour faire face à l'URSS. Au point de mettre un genou à terre à chaque fois que les USA lèvent le ton. Or, depuis l'effondrement politique des pays de l'Est, les cartes ont changé. Ou bien on laisse les États-Unis maintenir les cours mondiaux les plus bas pour que les pays en zone fragiles s'approvisionnent sur le marché mondial, plutôt que d'encourager leur autosuffisance alimentaire. Les américains déploient ainsi des milliards de dollars, à chaque G7, en conséquences de quoi ces pays s'engagent à acheter soit de l'industrie, soit des services… made in USA. Ou bien nous créons un pôle commercial politique et économique fort dans ces zones, qui nous permette de commercer un jour avec eux. En clair, à travers ces négociations, la CEE a l'opportunité d'exister politiquement…
Agriculture Magazine : Que pensez-vous de l'affirmation de M. Lévy selon laquelle l'occupation du territoire n'appartient pas aux seuls agriculteurs ?
Christian Jacob : L'aménagement du territoire, ce n'est certes pas que l'agriculture. On peut maintenir artificiellement une agriculture, mais pas pour autant une économie rurale. C'est pourquoi nous proposons la création d'un Fonds de gestion du territoire. II sera alimenté par des prélèvements sur le changement de destination des sols (terres qui quittent l'agriculture pour aller à l'urbanisation) et par des prélèvements sur la construction de m2 de bureaux en fonction de ratios entre emploi et argent. En troisième lieu, on peut prélever un point de TVA sur les denrées alimentaires. On obtiendrait un fonds total de 12 milliards de F, quand le budget du Ministère de l'Agriculture représente 30 milliards. Avec cette somme, on peut envisager un certain nombre d'actions comme le choix d'une agriculture plus extensive et l'aide aux entreprises PME-PMI créant des emplois en milieu rural. C'est la base d'une véritable politique reposant sur une logique économique.
Agriculture Magazine : Vous venez de vivre la Journée nationale du CNJA. Quelle en était l'ambiance ?
Christian Jacob : Nous avons traité deux éléments. Les dossiers nationaux, comme la réduction des charges de l'exploitation auxquelles nous sommes très attachés. Puis l'international. Dans le cas de l'accord de Blair House, nos adhérents sont dans l'attentisme car le pire ne s'est pas passé et ils ressentent de la colère, car le risque existe toujours. D'autres secteurs commencent aussi à réagir durement comme l'industrie et l'audiovisuel ou la culture. Nous avons refusé l'hypothèse d'un échec au GATT, tout en décidant de maintenir une pression sans faille sur les parlementaires. Enfin quel que soit l'accord que l'on puisse trouver, s'il n'est pas accompagné de règles strictes sur les variations monétaires, il ne vaudra rien. Les États-Unis sont en effet la seule nation capable d'adapter le taux de change de sa monnaie à ses choix politiques.
Agriculture Magazine : PAC, GATT… les agriculteurs ressentent une certaine lassitude. Beaucoup estiment que la bataille est désormais perdue…
Christian Jacob : Je comprends cette lassitude, car en un temps très court ils ont reçu des coups sérieux. Mais s'il n'y a pas de possibilité de fonctionnement pour l'agriculture, on ne pourra pas rentrer dans les fermes travailler. 35 % de gel de terre, c'est un chiffre qui vient du ministère de l'Agriculture, pas des syndicalistes que nous sommes. Je suis persuadé que l'agriculture n'a jamais eu autant d'opportunités qu'aujourd'hui avec la croissance de la demande, les débouchés non alimentaires en pharmacie, plastique… et les activités de service. Ces enjeux et les raisons d'espérer sont formidables. Mais tout cela est vain si on n'arrive pas à sortir des négociations commerciales. Donc, il faut continuer à se battre !
Libération : 16 octobre 1993
Libération : Les négociations du GATT sont dans l'impasse. C'est pour vous une bonne nouvelle…
Christian Jacob : La bonne nouvelle, c'est qu'a moins d'un revirement – très peu probable – du gouvernement et de la Communauté, il n'y aura aucun accord au 15décembre sur les bases de Blair House. Cela va même plus loin : la dernière rencontre entre Kantor et Brittan (1) montre que les Américains ne veulent pas d'accord. S'ils l'avaient souhaité, ils auraient accepté de discuter avec Brittan et retenu la proposition française d'un constat d'étape. Seulement, ils craignent que cela ne mette en évidence le fait que les conditions d'un accord ne sont pas réunies sur l'agriculture, mais surtout sur les autres secteurs. À ce moment-là, l'agriculture et la France ne pourraient plus servir de bouc émissaire.
Libération : N'y a-t-il pas un risque de reprise de la guerre du soja ?
Christian Jacob : On ne peut pas être en situation plus difficile qu'on ne l'est aujourd'hui. L'accord sur les oléagineux est catastrophique pour les agriculteurs français. Ainsi, quand les autres pays dépassent les surfaces autorisées, ce sont les agriculteurs français – qui, eux, ne les dépassent pas – qui devraient en supporter les conséquences. Autre exemple : on avait dit qu'il y aurait, à titre de compensation, rediscussion des quantités de carburant produites à partir des oléagineux dans trois ans. Or, si la proposition de la Commission européenne de rendre obligatoire l'incorporation de diester est adoptée, le quota sera dépassé dès l'an prochain…
Libération : Mais s'il n'y a pas de reprise mondiale, les agriculteurs en subiront aussi les conséquences…
Christian Jacob : Des experts ont annoncé qu'il y aurait 213 milliards de dollars de relance sur les échanges internationaux dans dix ans. Or, ces mêmes experts, qui travaillent à partir d'un modèle à 16 000 équations, sont incapables de dire quel sera le cours du dollar dans trois mois. Si, dans deux mois, le dollar baisse à 4 francs, toutes les bases d'un accord s'effondrent. Les prévisions sont souvent fausses, surtout lorsqu'elles concernent l'avenir, comme disait Pierre Dac.
Libération : L'Uruguay Round est-il définitivement parti dans le mur ?
Christian Jacob : Après sept années consécutives d'échecs, il faut savoir tirer des conséquences. On reproche à l'Europe et aux agriculteurs d'être protectionnistes alors que l'Europe exporte deux fois moins de produits agricoles qu'elle n'en importe. Quant aux soutiens, les Américains ont augmenté leurs aides à l'exportation de 93 % cette année, en les orientant essentiellement vers l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient – qui sont nos débouchés traditionnels. Ils détiennent 45 % du marché mondial des céréales, les Canadiens 25 % et la CEE 15 %…
Libération : Au fond, le véritable enjeu des négociations est un partage du marché agricole mondial entre les grandes puissances, dont la France, sur le dos des pays du tiers monde…
Christian Jacob : C'est là qu'est tout le problème. La logique à poursuivre est celle d'un redressement des cours mondiaux, de manière à ce que les pays en voie de développement aient plus intérêt à développer l'auto-consommation qu'à s'approvisionner sur le marché mondial. Ils pourraient ensuite commercer avec nous. Mais les États-Unis interviennent sur les marchés en octroyant des aides pour acheter américain. Ils font chuter les cours, incitant les pays pauvres à acheter sur les marchés mondiaux au lieu de produire.
Libération : Quand on voit que l'accord achoppe sur des problèmes aussi techniques que les radicelles de malt et le gluten de maïs, les agriculteurs ne vont-ils pas devenir la cible de l'opinion ?
Christian Jacob : Le problème du GATT n'est ni technique, ni agricole. Il est d'abord politique : la Communauté européenne souhaite-t-elle exister politiquement sur la scène internationale ? Avec Blair House, les Américains détiendront avant dix ans plus de 50 % du marché alimentaire mondial. L'Europe consent-elle à les laisser détenir cette arme ? Les gens qui ont mis en place la première Europe, celle des Six, doivent se retourner dans leur tombe…
Libération : Nous avons publié hier le texte du préaccord de Blair House. Comment se fait-il qu'il ait fallu attendre près d'un an pour qu'il soit enfin connu du public ?
Christian Jacob : Franchement, nous n'avons pas découvert grand-chose, car nous savions depuis des mois que ce soi-disant préaccord de Blair House était un simple échange de lettres, presque un brouillon. On a envoyé un négociateur à Washington sans mandat précis. Il a fait quelques propositions écrites et les Américains se sont empressés d'appeler cela pompeusement « accord ». C'est un fonctionnement complètement anti-démocratique, qu'il est urgent de réformer.
(1) Sir Leon Brittan est le commissaire européen chargé des négociations, Mickey' Kantor son homologue américain.
Le Figaro : 4 novembre 1993
Trop d'hommes publics ont trouvé le bouc émissaire à tous les maux de la France, voire du monde : l'agriculture française et son lobby.
Depuis plusieurs mois mais plus encore ces derniers jours, l'agriculture et ses responsables sont attaqués par quelques politiciens et faiseurs d'opinion. À force d'être au-dessus de la mêlée, ces messieurs n'ont plus les pieds sur terre. En quête de certitudes, ils se rassurent d'avoir enfin trouvé le bouc émissaire parfait à tous les maux de la France, voire du monde : l'agriculture française et son lobby.
Ils parlent d'agriculture de façon d'autant plus péremptoire qu'ils sont chroniqueurs parisiens ou élus des villes.
Que l'on signe au GATT, même et surtout n'importe quoi, et il n'y aura plus de chômeurs de longue durée en France.
Que la profession agricole défende les intérêts de ses adhérents – c'est son rôle – et c'est le « lobby agricole tout-puissant » qui sème la terreur à travers tout le pays en menaçant chaque élu de la pointe de ses fourches.
Que les agriculteurs descendent dans la rue, et c'est une poignée de céréaliers noyés sous les subventions, véritables fossoyeurs du bonheur universel, qui manipule les « vrais paysans » forcément petits et forcément ignares.
Il y a des caricatures, des approximations qui frôlent la diffamation. Trop c'est trop. Le débat du GATT est un vrai débat politique sur la construction européenne et la place de l'Europe dans le monde. Que « lumières de la ville » éblouissent les chantres du libre-échangisme du parisianisme ne surprendra pas mais il faut savoir raison garder, messieurs !
Tous les plaidoyers sur les vertus du libre-échange sont vains si, sur le plan social, en matière d'environnement ou dans le domaine monétaire, les règles du jeu ne sont pas clairement établies.
Que vaudrait un accord au GATT s'il n'est que la caution d'une régression sociale, parce que la recherche de la compétitivité pousse à s'adapter aux règles minimales de salaire et de protection sociale ?
Que vaudrait un accord au GATT si le respect de l'environnement coûte aux uns sans coûter aux autres ?
Que vaudrait un accord au GATT sans un minimum de stabilité monétaire, alors qu'aujourd'hui les États-Unis jouent avec le dollar comme ils le souhaitent ?
Que vaudrait en définitive un accord au GATT qui donnerait l'arme alimentaire aux États-Unis et réserverait à l'Europe le soin de panser les plaies politiques, économiques et sociales du Maghreb, de l'Afrique et de l'Europe de l'Est ?
Quelle tristesse de voir une partie de nos hommes publics passer à côté de ces débats essentiels pour l'avenir. Qu'ils aient la décence, au moins ensuite, et même si c'est à la mode, de ne pas s'exprimer sur le débat de l'aménagement du territoire. Ils se sont disqualifiés pour le faire.
Messieurs Patrick Devedjian, Raymond Barre, ainsi que certains faiseurs d'opinion, vous vous êtes érigés an juges et vous avez condamné avant d'avoir écouté.
Je vous invite très sincèrement à venir à la rencontre des hommes et des femmes que vous clouez si injustement au pilori.