Texte intégral
Valeurs Actuelles : Vous avez été élu de justesse à la présidence de la CGC alors que vous étiez grand favori. Quelles leçons en tirez-vous ?
Marc Vilbenoit : Je savais que dans cette vraie compétition chaque voix compterait. J'appliquerai sans état d'âme les orientations de mon programme.
Valeurs Actuelles : Que répondez-vous aux nombreux commentaires qui doutent de votre bonne entente avec la nouvelle secrétaire générale, Mme Chantal Cumunel ?
Marc Vilbenoit : La démocratie a joué. Le congrès a choisi. La nouvelle équipe va pouvoir se consacrer à la bataille pour l'emploi et la défense des intérêts d'un encadrement qui, partout en France, s'interroge dans le désarroi et l'angoisse.
Valeurs Actuelles : La France a plus de cadres que les autres pays d'Europe. En a-t-elle trop et continue-t-elle de trop en former ?
Marc Vilbenoit : Décidément, on oublie vite dans ce pays. Il y a moins de deux ans, le président de la République lui-même voulait doubler les promotions d'ingénieurs. On demandait aux familles de pousser les enfants le plus loin possible dans leurs études. On incitait à une meilleure adéquation entre les formations et les emplois. Voilà qu'aujourd'hui non seulement on sort les cadres de leur entreprise, signe profond du délitement de l'économie, mais on laisse les jeunes diplômés sur le carreau, au prétexte que l'encadrement serait en surnombre.
Partout, je rencontre un sentiment de désespérance et une perte de confiance dans l'avenir. Ceux qu'on a renvoyés à cinquante ans finissent par se résigner pour la plupart, malgré leur incompréhension et le stress dû à cette injustice. Ils n'acceptent pas du tout que leurs enfants, à qui on avait promis un job à la sortie de l'université ou de l'école, soient eux aussi sacrifiés.
La France n'a pas trop de cadres. Si on compare sa situation avec celle de l'Allemagne, on peut trouver que dans certaines entreprises ou certains groupes, la tête est trop enflée. Quand on observe la réalité, on s'aperçoit qu'on manque d'encadrements intermédiaires du chef d'unité au directeur de site. Le sous-encadrement se saurait être une solution à la crise. Il se paie toujours par une moindre productivité. Il faut faire plusieurs fois le même travail parce qu'il n'a pas été bien encadré ni contrôlé. Et pourtant, le chômage des cadres a doublé en trois ans !
Valeurs Actuelles : Toutes les prévisions indiquent qu'il augmentera encore en 1994…
Marc Vilbenoit : Alors, on verra s'effriter le tissu social français. Beaucoup de cadres de haut niveau s'interrogent sur la finalité des politiques conduites par leurs entreprises pour des raisons financières à court terme, et à courte vue… J'ai entendu des dirigeants soutenir dans des assemblées que le meilleur investissement était l'indemnité de licenciement, parce qu'il avait le meilleur taux de retour.
Valeurs Actuelles : Les innombrables écoles d'ingénieurs et de cadres font-elles suffisamment d'efforts pour caser leurs diplômés ?
Marc Vilbenoit : Les grandes écoles d'ingénieurs ou de commerce, oui. Les plus petites pourraient peut-être y consacrer davantage de moyens. Mais cela ne changerait rien. Le problème est ailleurs. Il tient à l'état général de l'économie, où les emplois se détruisent à la vitesse grand V.
Les entreprises ne ressentent plus le besoin de recruter. Comment maintiendra-t-on une société avec 3,3 millions de chômeurs et en réalité 5 millions d'exclus ? Parmi ces 20 % de la population réduits à l'inactivité forcée, le nombre des jeunes, c'est une particularité française, augmente sans cesse. Face à une crise d'une telle ampleur, qui durera encore des années, il faudrait une volonté politique beaucoup plus active.
Valeurs Actuelles : Qu'attendez-vous des chefs d'entreprise ? M. Jacques Calvet affirme que l'industrie automobile doit devenir encore plus productive pour rester compétitive. Avant lui, Renault avait annoncé dans la même semaine des bénéfices records et le maintien de deux mille deux cents licenciements. Avec la même justification : il faut préserver les emplois de demain et tous ceux qui en dépendent dans la sous-traitance.
Marc Vilbenoit : On nous avait expliqué également que les diminutions d'effectifs dans les secteurs à forte main-d'œuvre et faible plus-value seraient compensées par le développement des productions de haute technologie. Où sont-elles ? Où crée-t-on les emplois nouveaux ? Regardez la situation de Bull. Je suis bien d'accord avec M. Calvet, on ne peut pas refuser la compétition technique et scientifique internationale. C'est l'honneur des cadres d'avoir porté bien des entreprises au meilleur niveau mondial.
J'ai assisté récemment à Saint-Gobain-Vitrages à la fabrication, pour la société John Deere, de pare-brise de tracteurs géants d'un seul tenant que les Américains sont incapables de réaliser chez eux.
Cette compétition-là, on peut continuer à la gagner sans que les progrès de productivité nécessaires entraînent des drames sociaux. Ce que nous ne pouvons pas maîtriser, en revanche, c'est le dumping social des pays qui réalisent leurs gains de productivité non sur la technologie, mais sur les niveaux de salaires et de protection sociale. C'est le nouveau problème de baignoire et de robinet. Pendant qu'à grand renfort de plans sociaux nous essayons de maintenir un petit filet d'emplois, des milliers d'autres disparaissent par la bonde largement ouverte des « délocalisations ». Nous voulons bien examiner toutes les adaptations et flexibilités favorables à l'emploi dans une négociation imaginative, à condition qu'on n'en profite pas pour essayer d'imposer à l'encadrement des charges supplémentaires. Mais nous ne pouvons pas accepter un libéralisme absolu qui aboutirait à la régression de nos standards de vie.
Valeurs Actuelles : Qu'exigez-vous du gouvernement ?
Marc Vilbenoit : Un double engagement. D'abord qu'il organise la défense européenne pour la régulation des échanges entre les diverses grandes zones du monde, en laissant jouer librement la compétition technologique, mais dans une concurrence sociale bien moins inégale. Nous lui demandons ensuite de mieux nous armer pour la négociation à laquelle la loi Giraud nous exhorte.
Compte tenu de la situation de l'emploi, les salariés et leurs représentants l'abordent dans des conditions déséquilibrées. Nous avons approuvé toutes les aides que la gauche et la droite ont consenties depuis dix ans aux entreprises pour alléger leurs charges…
Valeurs Actuelles : Vous le regrettez ?
Marc Vilbenoit : Nous regrettons que ces aides générales, jamais ciblées, aient été accordées sans qu'à aucun moment on ait vraiment cherché à responsabiliser les entreprises sur le problème de l'emploi. Les managers n'y ont vu qu'un moyen de réduire la masse salariale en se défaussant sur la collectivité des charges du chômage. Car dans quel état serait la société française si les prestations sociales n'assuraient pas des revenus de substitution aux 5 millions d'exclus ? C'est là un sacré amortisseur de crise, qui explique sans doute que les résignés ne deviennent pas des révoltés.
Nous disons aujourd'hui oui à la discussion. En attendant ses résultats, plaçons les aides dans un fonds de défense de l'emploi. On les répartira après la négociation, selon les besoins de financement qu'elle aura fait apparaître pour appliquer des solutions imaginatives, faire face à la réduction des marchés, compenser les creux conjoncturels, développer la formation et le travail partiel…
Valeurs Actuelles : À quel échelon devraient s'organiser à votre avis la négociation et la répartition ?
Par entreprise, par branche, par cycle, par secteur… Nous sommes prêts à discuter partout où on le voudra. N'oublions pas qu'un tiers des demandeurs d'emploi sont des chômeurs de longue durée, sans compter les RMIstes.
Il serait plus économique de leur garder un statut de salarié que de consacrer au traitement du chômage des sommes fabuleuses pour un très faible rendement d'insertion.
On dissémine des centaines de milliards sans chercher à redonner aux chefs d'entreprise une responsabilité sociale en liant les aides aux décisions sur l'emploi. Nous demandons, au contraire, que l'attribution des fonds serve à la fois de garantie et de sanction à la négociation. Je suis convaincu que nous allons aboutir à une défense de l'emploi organisée en amont et beaucoup plus efficace que l'actuel système du FNE.
Valeurs Actuelles : Dans nos sociétés éclatées par les crises sociales et les révolutions techniques, les cadres ont-ils encore un rôle irremplaçable à jouer ou sont-ils une espèce en voie de disparition ?
Marc Vilbenoit : Je ne connais pas de société sans encadrement et on sait ce qu'est devenue l'autogestion, même à la mode yougoslave. Le statut cadre est aujourd'hui reconnu dans presque tous les pays d'Europe. Qu'on l'appelle middle management, professionnels… il est plus et mieux qu'un statut. Être cadre, c'est avoir sur la finalité du travail une responsabilité qui engage plus que soi-même donc qui ne disparaîtra jamais.