Texte intégral
À l'heure où la France est obligée de faire des choix difficiles afin de remettre en ordre ses comptes et de soutenir une activité économique insuffisante pour créer des emplois, je tiens pour essentiel qu'elle poursuive sa politique d'aide à l'Afrique et à sa stabilité.
Ce continent, plus que jamais, en a besoin. Les transformations du monde que nous vivons depuis 1989 ne l'ont à l'évidence pas favorisé. Ses structures économiques fragiles ont résisté moins bien que d'autres à la crise. Ses systèmes politiques encore récents ont été déstabilisés par la régression des niveaux de vie. La fin de la division du monde en deux blocs a cessé de faire de l'Afrique un enjeu : elle a contribué à la marginaliser. Dans quelle autre partie de notre planète trouve-t-on tant de pays à la dérive, privés d'État et d'organisation sociale, tant de guerres fratricides, sans issue apparente ? La Somalie, le Libéria, le Zaïre, l'Angola sont autant de points où se manifestent des déséquilibres qui menacent le continent tout entier ; plus que jamais, l'Afrique est en danger.
Nous ne pouvons accepter qu'une crise sociale, morale et militaire se généralise dans une région si proche de nous. La faillite de l'Afrique serait aussi la nôtre. Nos intérêts sont durement touchés par les crises africaines, qu'il s'agisse du développement du commerce, de la sécurité de nos approvisionnements en matières premières, de risques d'émigration incontrôlée ou encore de conflits qui menacent de mettre en cause l'équilibre du continent tout entier. Nos intérêts ne sont pas le, seul enjeu : si l'Afrique devait basculer tout entière dans les troubles, ce serait pour la France et l'Europe l'échec des modèles de développement que nous avons contribué à définir pour ces pays, mais surtout l'échec d'un devoir moral de solidarité auquel je suis plus que tout attaché.
Nul ne peut méconnaître toutes les raisons qui justifient la poursuite d'un effort important de la France en faveur de l'Afrique. Mais comment ignorer, aussi, que les difficultés actuelles nous forcent à nous interroger sur la manière de le rendre plus efficace ? Aujourd'hui, plus de la moitié de notre aide aux États est consacrée à payer des dépenses de fonctionnement : elle évite le dire, mais elle ne prépare pas l'avenir.
La Banque mondiale, et cela depuis plusieurs années, reçoit plus de l'Afrique qu'elle ne lui prête et a quasiment cessé d'intervenir au profit des pays de la zone franc. Nos grands partenaires du monde occidental diminuent leur aide, la plupart des pays de cette zone se retrouvent seuls face à la France. J'ajoute que, dans le domaine de la sécurité, notre pays est impliqué dans un nombre important de pays, qu'il s'agisse du Tchad, de la Somalie ou du Rwanda : notre action, pour essentielle qu'elle soit aujourd'hui au maintien de la paix, atteint ses limites.
Pour l'avenir, notre politique doit être clairement énoncée. Nous devons cette franchise à nos partenaires africains, afin de leur permettre de prendre en compte nos orientations, dans l'exercice si difficile de leur gouvernement. Nous sommes partenaires, dans une politique de coopération qui doit répondre à leur attente. Mais nous sommes en droit d'être aussi exigeants à leur endroit que nous le sommes avec nous-mêmes.
Notre aide doit s'insérer dans une politique économique cohérente : si ce n'était pas le cas, elle perdrait toute efficacité. Elle doit intervenir dans des pays en paix avec eux-mêmes comme avec leurs voisins et dans le cadre d'un consensus démocratique minimum : si ces conditions n'étaient pas réunies, le risque serait grand qu'elle soit confisquée au profit de certains, voire tout simplement détournée.
Privilégier les projets de développement
La France, soucieuse d'apporter une aide importante qui soit aussi une aide efficace, doit s'attacher à donner à son action des lignes permettant de la guider.
Seuls les pays qui auront engagé avec courage une indispensable politique de redressement pourront désormais compter sur un soutien durable de la France, mais aussi de la communauté internationale. Nous sommes prêts, comme par le passé, à user de toute notre influence pour que les institutions de Bretton Woods témoignent leur intérêt et apportent leur appui aux pays africains. Mais nous ne pourrons plus intervenir si certains pays préfèrent rester à l'écart de la communauté financière internationale et des règles de la bonne gestion. De même, nous nous efforcerons de favoriser toutes les mesures qui permettront le développement sur le continent africain des politiques d'intégration régionale.
Pour soutenir ces politiques de redressement, la France maintiendra le niveau de son aide, l'un des plus élevés des pays industrialisés, mais son effort de solidarité devra se réorienter progressivement vers des projets de développement et non plus vers des aides financières, comme c'est le cas aujourd'hui. Cela signifie que nos partenaires africains doivent s'efforcer de couvrir par leurs recettes fiscales et douanières, qui font trop souvent encore l'objet d'évasion ou de non recouvrement, les dépenses de fonctionnement de leurs États. Un effort particulier de coopération technique leur sera proposé dans ces différents domaines.
La présence des entreprises françaises sur le continent est déjà importante, et le dynamisme des communautés françaises expatriées contribue à la renforcer. Il faut cependant aller plus loin. La France entend contribuer à la réhabilitation et au développement de l'entreprise privée en Afrique, et à améliorer son environnement politique, économique et juridique. C'est cette seule condition que les entreprises françaises et étrangères orienteront leurs investissements en Afrique plutôt que vers d'autres régions du monde, et contribueront ainsi à son développement.
Il n'y a de progrès économique durable que dans la stabilité politique et la sécurité.
La France n'a pas vocation à s'immiscer dans les affaires d'autrui pour donner des leçons de démocratie-ou de bon gouvernement. C'est d'autant plus vrai que notre règle la plus absolue est d'entretenir des relations avec des États, quel que soit leur gouvernement. On ne peut toutefois lui ôter le droit de choisir ses partenaires et d'en préférer certains à d'autres. Par fidélité à une certaine conception de la dignité humaine, elle souhaite réserver l'essentiel de la coopération aux États où existe un consensus démocratique et où, de ce fait, l'ensemble de la population peut être mobilisé en faveur du développement. Elle souhaite par conséquent user de son influence pour favoriser l'État de droit et toutes les procédures qui permettent d'assurer la légitimité démocratique, en fonction des coutumes et des systèmes politiques propres à chaque pays.
S'agissant de la sécurité, la France entend continuer à jouer en Afrique un rôle stabilisateur. Tel a été l'effet d'une présence militaire substantielle qui, de la corne de, l'Afrique, à l'est, au Sénégal, à l'ouest, ou encore au Gabon, au centre, a contribué à limiter l'instabilité et l'insécurité sur le continent.
Penser ensemble notre avenir
Il est arrivé à la France d'intervenir seule, lorsque cela lui était demandé en vertu d'un accord de coopération. Elle participe de façon croissante aux Opérations menées sous l'égide des Nations unies. Il est à mes yeux essentiel que, dans l'effort d'organisation que doit accomplir notre société internationale, l'Afrique se dote progressivement de moyens d'action efficaces. L'OUA, en particulier, qui s'est efforcée lors de son dernier sommet du Caire de réfléchir au règlement pacifique des différends, doit davantage prendre en charge, avec l'aide de l'ONU ; la gestion des crises qui agitent l'Afrique. La France est prête à apporter tout son soutien à un tel effort. N'est-ce pas en Afrique que l'ONU a développé de façon spectaculaire son nouveau rôle, qu'il s'agisse de prendre en charge totalement l'organisation d'élections dans un pays, comme ce fut le cas en Namibie, ou encore d'intervenir sans appel d'un État membre, comme c'est le cas aujourd'hui en Somalie ?
Les relations entre la France et l'Afrique entrent aujourd'hui dans une nouvelle étape, celle de la maturité. Les liens de l'amitié et de l'estime réciproque restent ce qu'ils furent toujours. Mais les risques que court l'Afrique, dans la compétition internationale, sont désormais tels qu'une exigence de rigueur est le témoignage le plus efficace de solidarité. Elle est la meilleure réponse que l'on puisse donner à ceux que la crise pousse à l'égoïsme et au repli sur eux-mêmes.
La France, pas plus que l'Europe ne retrouveront la prospérité et le progrès si, à quelques centaines de kilomètres de ses côtes, règnent la misère et le désespoir. Je suis convaincu que l'Afrique peut demain, si elle en prend les moyens et avec notre-aide, être le partenaire dont l'Europe a besoin : la grande capacité de ses hommes, l'émergence d'une nouvelle génération d'entrepreneurs, ses ressources en matières premières comme l'évolution positive de l'Afrique du Sud sont autant d'espoirs pour l'avenir.
Il y a plus de trente ans, l'Afrique a commencé à accéder à l'indépendance. "Plus qu'un transfert d'attributions, dira André Malraux, c'est un transfert de destin". Aujourd'hui encore, pourtant, la France ne souhaite pas que son destin et celui du continent empruntent des voies trop divergentes : nos liens sont trop forts, notre amitié trop fidèle pour que nous ne souhaitions pas, ensemble, penser notre avenir.