Texte intégral
Le Parisien : Êtes-vous un homme heureux depuis votre élection à la tête du PS ?
Michel Rocard : J'ai derrière mois de nombreuses années de vie publique (1). Je sais que cela surprend les gens, mais j'aime faire ce métier ! Je suis heureux de constater qu'après une défaite qui est sans doute la plus lourde de notre histoire, le PS rassemblé se prépare à de nouvelles batailles.
On prête aux hommes politiques un cynisme tel que toute prise de position est interprétée comme la manifestation d'une ambition électorale. Mais, pour diriger un grand parti, pour faire naître de vocations, pour susciter des engagements, il faut avoir soi-même d'authentiques convictions. Mon travail à la tête du PS est d'abord de fournir les idées de la société française de demain.
Le Parisien : Aujourd'hui, les Français boudent les partis et les hommes politiques.
Michel Rocard : En France, nos concitoyens semblent se détourner de l'engagement politique.
Pour beaucoup d'entre eux, les partis ne sont pas « sympathiques », parce que les choses « sympathiques » de la vie se passent en dehors des partis. Pourtant, lors des élections majeures (municipales, législatives, présidentielles), les Français sont fidèles aux rendez-vous. Sans doute, les écrans de télévision montrent-ils des visages, des bribes de discours, plutôt que des réunions de travail peu télégéniques. De même, il est tentant de rendre compte des conflits internes au PS. : c'est peut-être pour certains la partie la plus « drôle » de la vie politique, mais, à mon avis, ce n'est pas la plus séduisante.
Le Parisien : Un exemple ?
Michel Rocard : Lors de notre congrès du Bourget, la presse a souligné que les socialistes étaient divisés sur les modalités de la réduction du temps de travail. Mais rien n'est plus normal, ce débat est essentiel parce que l'emploi doit être aujourd'hui notre priorité absolue. J'ai d'ailleurs annoncé hier l'organisation d'une Convention nationale sur l'emploi en février prochain.
Le Parisien : Que manque-t-il aux partis politique français ?
Michel Rocard : Par rapport aux partis sociaux démocrate européens, le Parti socialiste français a toujours été plus faible (2). Historiquement, la France s'est toujours appuyée sur la puissance de son État. Mais l'État est actuellement affaibli par trois phénomènes : la décentralisation, l'intégration européenne et l'irritation de l'opinion face à la bureaucratie. Devant cette usure de l'État, la France est davantage menacée que la plupart de ses voisins dont la cohésion s'appuie aussi sur d'autres structures, associatives, politiques, etc. Il y a donc urgence pour nous à bâtir le plus vite possible des partis forts. Nous avons tous intérêt à un bon fonctionnement de la démocratie.
Le Parisien : Vaste programme.
Michel Rocard : Oui, et nous avons peu de temps.
(1) Michel Rocard a fait son entrée dans la vie militante lors de son adhésion à la Fédération nationale des étudiants socialistes en 1949, il y a quarante-quatre ans.
(2) D'après Michel Rocard, le PS français comte cent cinquante mille adhérents. Mais les autres partis sociaux-démocrates européens beaucoup plus, pour une population souvent beaucoup plus faible que la population française. Allemagne : 350 000 ; Suède : 600 000 ; Wallonie : 250 000.