Texte intégral
Jeudi 7 octobre 1993
RMC
P. Séguin : Le protocole sera quasiment le protocole habituel qui marque l'entrée du président de séance dans l'hémicycle, à ceci près que le président de séance ne sera pas seul à entrer dans l'hémicycle. L'hémicycle aura une différence avec ce qu'il est d'habitude puisqu'il y aura deux fauteuils qui ont été spécialement installés pour le Roi et pour la Reine d'Espagne et puis il y a série de gens que l'on connaît : Paco Rabanne, J.-L. De Villalonga, qui participent un peu des deux cultures française et espagnole, qui ont beaucoup fait pour les liens entre nos deux pays et dont la présence était légitime et nécessaire.
RMC : Pourquoi le choix à votre côté de Mme Catala, vice-présidente de l'Assemblée ?
P. Séguin : Parce que dans la mesure où la Reine est là, il nous a semblé qu'il n'était pas anormal que la seule vice-présidente femme que nous ayons à l'Assemblée ait à jouer dans ce protocole un rôle particulier.
RMC : Vous ne craignez pas le côté "Point de Vue-Images du Monde" ?
P. Séguin : Le Roi n'est pas là pour raconter ses souvenirs de vacances. Le Roi est là pour parler des relations franco-espagnoles, de l'avenir de l'Europe et Dieu sait si c'est un problème crucial en ce moment, et du rôle que l'Europe peut jouer dans la solution des problèmes du monde. J'attends avec beaucoup d'impatience le discours du Roi.
RMC : Un monarque comme symbole de la République c'est un peu paradoxal…
P. Séguin : Puis-je faire observer que sur douze pays membres de la CEE il y en a six qui sont des monarchies constitutionnelles. L'Espagne est une grande démocratie et ce que nous avons voulu aussi honorer en portant notre choix sur le Roi Juan Carlos, c'est le rôle tout à fait éminent, personnel qu'il a joué dans la restauration, dans l'établissement, dans la défense de la démocratie espagnole. Par ailleurs, pour une innovation de ce genre, car c'est une innovation, est-ce qu'il était si illégitime d'inviter le pays qui, de l'avis général, a été probablement en Europe le plus innovant au cours des 10 ou 15 dernières années ?
RMC : Du côté du Quai d'Orsay on n'a pas vraiment apprécié l'initiative…
P. Séguin : Ces réactions ont été très discrètes, elles ont eu lieu et c'est fini. Devant le Bundestag, le président Mitterrand a prononcé un discours qui a été un discours très important, il a parlé à nouveau devant la Knesset et bizarrement nous n'avions pas les moyens de la réciprocité. Voilà une tradition maintenant établie.
Jeudi 7 octobre 1993
France 3
C. Matausch : Cette visite brise un tabou : la politique étrangère comme domaine réservé de l'exécutif ?
P. Séguin : En tout cas, cela brise le tabou d'un parlement fermé. C'était d'autant plus regrettable que nombre de parlements étrangers se sont ouverts aux chefs d'Etat étrangers : le Congrès américain, la Chambre des communes, le Bundestag. D'ailleurs notre propre président a prononcé un discours qui est resté fameux au Bundestag en 1983, en pleine crise des Euromissiles. Il a prononcé d'autres discours, à la Knesset à Jérusalem, à la Diète japonaise.
M. Autheman : La France rattrape son retard ?
P. Séguin : Absolument ! Que nous nous ouvrions, que nous entendions ce que les chefs d'État étrangers ont à dire, et puis que nous nous fassions connaître à l'étranger. Inutile de vous dire qu'en Espagne, on n'a jamais autant parlé de l'Assemblée nationale française que depuis quelques jours.
M. Autheman : Avec qui allez-vous renouveler l'expérience ?
P. Séguin : Cela n'est plus une expérience. C'est une tradition qui est réétablie. Je pense que le rythme restera quand même d'une ou deux personnalités par an. Pas davantage. Faute de quoi cela perdrait de son impact.
C. Matausch : R. Monory s'apprête à recevoir H. Kohl au Sénat. Apparemment on n'apprécie guère ce type d'initiative à Matignon, mais surtout au ministère des Affaires étrangères.
P. Séguin : Je ne pense pas ! D'abord, il faut savoir que nous n'avons rien fait sans en avoir pris l'autorisation préalable de l'Élysée et de Matignon. D'autre part, il n'est pas question pour nous de nous immiscer dans la définition et la conduite de la politique étrangère, qui est une responsabilité de l'exécutif. Il fallait briser un tabou. Donc on a un petit peu bousculé les choses, c'est vrai ! Mais pour l'avenir, ce sera à l'Élysée, à Matignon, c'est-à-dire à l'exécutif, à solliciter de notre part une décision d'accueil. Et ce sera à nous de dire si nous le souhaitons ou pas.
M. Autheman : On attendait un grand débat à l'Assemblée : l'emploi. N'y a-t-il pas eu une contradiction entre l'importance de ce dossier et votre méthode : rapide et directive ?
P. Séguin : Pas du tout ! C'est une bonne façon de répondre à ceux qui pensent que je veux étendre les prérogatives du parlement. Je veux simplement qu'elle ait les moyens de les exercer. Sur l'affaire de l'emploi, et en particulier sur la durée du travail, l'Assemblée nationale a fait son métier. Voilà un débat qui est dans les limbes depuis 10 ou 15 ans. Il y a des syndicats qui essaient de pousser. On n'arrivait pas à entamer la discussion. Il a suffi que l'Assemblée nationale s'en saisisse pour que, désormais, l'ouverture du débat soit irréversible. Le gouvernement sera contraint maintenant de faire des propositions en matière de durée du travail. Il a d'ailleurs annoncé que c'était son intention. Nous avons fait notre travail. Ensuite, notre travail, ce sera de pousser le gouvernement à remplir ses engagements, de contrôler ce qu'il fera. Nous n'aurions pas été sérieux si, après 15 ans d'absence de débat, entre minuit et une heure du matin, sur un coin de table, nous avions monté une sorte d'usine à gaz, sans consulter les organisations syndicales, les organisations professionnelles, que sais-je ?
C. Matausch : On lit partout dans les journaux que vous êtes le principal opposant à E. Balladur ?
P. Séguin : Je réagirais mal si je ne n'étais pas fait à la chose. Il se trouve que j'ai prononcé deux discours qui ont été interprétés comme des critiques de la politique d'E. Balladur. Ce n'était pas des critiques de la politique d'E. Balladur.
M. Autheman : Êtes-vous le principal réformateur ?
P. Séguin : Que je sois un réformateur, ça je le revendique ! Mais je crois qu'être réformateur, ce n'est pas être forcément en contradiction avec E. Balladur. Soyons clairs, il est vrai que j'ai une certaine différence d'analyse avec le chef du gouvernement. L'élection présidentielle marque une rupture. L'expérience le démontre. Y compris en matière d'emploi, on ne pourra commencer à initier un certain nombre de choses qu'après un débat national que seul peut permettre l'élection présidentielle. Je crois au rythme septennal de notre vie politique.
M. Autheman : N'avez-vous pas le sentiment que la politique du gouvernement se résume à financer les déficits ?
P. Séguin : C'est déjà pas mal ! J'attends du gouvernement qu'il colmate les brèches et qu'il nous mette en position de redémarrer sur des bases que les Français auront à définir au moment de l'élection présidentielle.