Interviews de M. Charles Millon, président du groupe UDF à l'Assemblée nationale, à RTL le 26 octobre 1993 et à RMC le 3 novembre, sur les positions de M. Mitterrand, Air-France et la politique de l'emploi (réduction du temps de travail et aide à la création d'entreprise).

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Média : RTL - RMC

Texte intégral

RTL  : mardi 26 octobre 1993

J.-M. Lefebvre : F. Mitterrand a osé les premiers jalons de la contestation de l'action du gouvernement ?

C. Millon : Tout à fait ! Sous son habit de président œcuménique, F. Mitterrand s'est affirmé comme un homme de gauche, un militant, le premier opposant au gouvernement Balladur. Il l'a fait avec finesse, intelligence, tout son art. Mais très rapidement, il a inoculé le doute dans l'esprit des Français sur les choix du gouvernement. On l'a vu à propos de la réforme de la retraite, à propos des privatisations, à propos des conflits sociaux et en particulier de la grève d'Air France. Il a marqué son territoire, il nous a fait goûter les fruits acides de leur cohabitation.

J.-M. Lefebvre : Ce n'est pas le vieux sage de la nation qui voulait rassembler ?

C. Millon : Il a pris les habits du vieux chef de la nation mais il n'a pas renoncé à sa nature profonde qui est d'être un militant, un homme de gauche. Comme l'a dit tout à l'heure J.-M. Colombani, c'est sa volonté. Comme la cohabitation lui redonne la possibilité de se refaire, il est en train aujourd'hui d'utiliser la cohabitation à un profit. Il a son domaine réservé, il l'a bien : les essais nucléaires, c'est moi ! Le droit d'asile c'est moi ! pour ce qui est du reste, on passe au-dessus de nos convictions, ce qui n'était pas très plaisant pour le Premier ministre, puisqu'il a fait comprendre que l'un et l'autre devaient renoncer à leurs convictions pour gérer le pays.

J.-M. Lefebvre : E. Balladur pourrait-être plus offensif ?

C. Millon : E. Balladur a son caractère. Je souhaite plus d'audace pour faire face aux problèmes de notre pays. En mars 93, il y a eu un immense espoir, une aspiration à des réformes dans tout le pays. La grande majorité des Français se rend en compte qu'il y a des scléroses, des corporatismes, des blocages qui faut faire sauter. C'est la raison pour laquelle il y a urgence de réformes mais comme le conflit d'Air France est en train de nous le démontrer, il y a nécessité de les expliquer, de les faire comprendre, de les faire partager. Il y a obligation de faire partager les efforts équitablement. Tout le problème d'Air France démontre qu'il y a nécessité de réforme, mais il faut avoir une démarche qui soit totalement claire et sans arrières pensées volontaires.

J.-M. Lefebvre : Quand F. Mitterrand dit d'E. Balladur que c'est un homme d'État, c'est un jugement que vous partagez ?

C. Millon : Tout à fait !

J.-M. Lefebvre : Dans l'affaire d'Air France, le gouvernement a fait preuve d'habileté ou de faiblesse ?

C. Millon : L'affaire d'Air France révèle qu'on n'a jamais intérêt à confondre les responsabilités. Il y a eu confusion de responsabilité durant deux jours entre les responsabilités de la direction d'Air France et de la responsabilité du gouvernement, du ministre Bosson. Cette confusion a provoqué une certaine pagaille dans les esprits et a sans doute précipité la dégradation de la situation.

J.-M. Lefebvre : C'est pour cette raison que B. Bosson parle de révolte ?

C. Millon : Sans doute que c'est une révolte ! Le manque d'explication en matière sociale est évident. Il y a des personnes qui ont des revenus qui par rapport à la hiérarchie des revenus en France sont assez élevés mais qui, dans la hiérarchie d'Air France sont les plus bas, et qui n'ont pas compris les efforts qu'on leur demandait. À partir de ce moment, ils ont eu l'impression d'être floués, d'être trompés et ça a provoqué la révolte dont a parlé B. Bosson. J'ose espérer que ce ne sera pas un précédent, qu'il n'y aura pas d'effet d'entraînement et que le gouvernement comprend et comprendra qu'il y a besoin d'une très grande volonté, mais en même temps la nécessité d'une très grande explication. Je redoute que certains veuillent renoncer aux réformes, ce qui serait encore pire parce que la société française a besoin de réformes.

J.-M. Lefebvre : Vous pensez à l'entourage du Premier ministre ?

C. Millon : Je ne pense rien. Lorsqu'on traverse une difficulté pareille, il y a u certain nombre de personnes qui se mettent à hésiter devant les réformes à entreprendre. Or, la société française ne peut pas attendre.

J.-M. Lefebvre : D'après le sondage BVA, les Français sont inquiets sur l'avenir des entreprises publiques.

C. Millon : La réforme des entreprises publiques nécessite un travail de concertation et d'explication très approfondi. On voit bien monter l'inquiétude soit à la SNCF soit à la RATP soit aux Télécom, etc. Mais c'est un problème de crédibilité de l'entreprise. Il faut expliquer aux salariés. Il faut que le projet d'entreprise obtienne l'adhésion des salariés. C'est un travail pédagogique. Je souhaite que les ministres en charge de ces dossiers utilisent tout leur art, toutes les convictions pour le faire, car c'est actuellement les structures même de nos sociétés qui soit concernées. On doit mener ces réformes avec pédagogie, prudence et audace.

J.-M. Lefebvre : On est en train de gâcher une chance par refus d'être plus ambitieux ?

C. Millon : Non ! On a une énorme responsabilité depuis mars 1993. C'est vrai que le Président de la République ne nous fera pas de cadeaux par des petites phrases qui distillera, comme l'a fait hier à l'heure de Vérité. Je souhaite que la majorité soit tout à fait solidaire, non pas pour gérer la situation, mais pour gouverner la France, c'est-à-dire pour engager les réformes de fond.


RMC : mercredi 3 novembre 1993

P. Lapousterle : Voterez-vous ou non un texte proposant les 32 heures à titre expérimental ?

C. Millon : Le problème du temps de travail est devenu aujourd'hui une question mythique c'est-à-dire qu'au lieu de prendre le problème de chômage à bras le corps, on est en train de trouver des slogans, des mythes. Il ne faut pas aborder les 32 heures sous l'angle général, législatif, réglementaire, c'est un problème qui est spécifique ou qui est particulier à chaque entreprise. Il y a des entreprises qui sont très capitalistiques mais qui peuvent déjà se permettre aujourd'hui de faire des semaines de 32 heures, on le voit dans les entreprises de informatiques. Et puis il y a d'autres entreprises, beaucoup moins sophistiquées qui ne peuvent pas se permettre de mettre des semaines de 32 heures. La proposition qui est faite, expérimentale, me paraît tout à fait raisonnable et à ce moment-là ; je pense qu'on peut essayer de voir si telle ou telle entreprise peut mettre en place une semaine de 32 heures. Mais généraliser le système me paraît extrêmement dangereux car on va complètement déstabiliser le marché économique. On est train de faire croire aux gens que c'est en travaillant moins qu'ils vont gagner plus. C'est de l'utopie, il suffit de se tourner vers les pays étrangers, l'Allemagne, l'Italie, les pays nordiques, et on s'aperçoit qu'aujourd'hui, le problème n'est pas de réduire le temps de travail, mais au contraire de l'augmenter.

P. Lapousterle : Est-ce que la pire des choses n'est pas de laisser les choses courir et d'avoir 30 à 40 000 chômeurs de plus par mois ?

C. Millon : Bien sûr, mais est-ce que la meilleure réponse n'est pas en fait de permettre à ceux qui veulent créer des activités, des richesses, de le faire. Or, aujourd'hui pour monter une entreprise en France, c'est un véritable parcours d'obstacles, deuxièmement, pour pouvoir obtenir des capitaux lorsque vous n'êtes pas d'une famille aisée, c'est d'une difficulté sans pareille et que la meilleure solution est peut-être non pas d'aborder la question du chômage d'une manière passive, mais de l'aborder d'une manière active.  C'est-à-dire de permettre à celles et ceux qui veulent investir, créer, qui veulent mettre sur le marché de nouveaux produits ou de nouveaux services, de pouvoir le faire. Et c'est la raison pour laquelle parallèlement à des expériences de nouvelles organisations du travail, il faut parallèlement et surtout le faire dans ce domaine-là, développer les investissements créateurs d'emplois. La France souffre plus aujourd'hui de trop peu d'entrepreneurs que du trop grand nombre de chômeurs. Pour pouvoir résoudre le problème du chômage, on ne le fera pas par des mesures administratives ou des mesures mythiques mais par des mesures très concrètes. Ce sont les entreprises qui créent les emplois, ce sont les entrepreneurs qui créent les entreprises.

P. Lapousterle : Mais ce n'est pas la loi qui va créer les entrepreneurs ?

C. Millon : Non, mais c'est simplement le réglementation financière, fiscale, juridique qui permet à celles et ceux qui veulent devenir entrepreneurs, de pouvoir le devenir. Aujourd'hui, c'est un parcours d'obstacle.

P. Lapousterle : Lorsque vous demandez plus d'audace au gouvernement, qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse ?

C. Millon : Je crois qu'il faut revenir à mars 93. Les Français ont voté massivement pour la majorité actuelle, ils attendent du gouvernement des réformes qui sont parfois même assez rigoureuses. Je crois que le gouvernement dans un certain nombre de domaines ne peut pas hésiter. Lors du débat sur l'emploi, j'ai proposé une réforme toute simple, c'est de rapprocher l'institution qui indemnise les chômeurs de celle qui les enregistre, les oriente et les place, c'est-à-dire l'ANPE. Et j'ai demandé que cette nouvelle institution soit proche des chômeurs pour pouvoir prendre en charge leurs dossiers et ensuite effectivement les orienter, les former et les classer.

P. Lapousterle : Gérée par la région ?

C. Millon : Non. Gérée par les partenaires sociaux, mais au niveau décentralisé, c'est-à-dire proches des entreprises et du marché du travail. Ce sont des réformes qui paraissent toutes simples, mais qui ne sont pas mises en œuvre. Les pouvoirs publics, le gouvernement, ont intérêt à faire preuve d'audace dans ce domaine. On s'aperçoit dans les pays étrangers comme en Suède que c'est en rapprochant les citoyens des institutions qui les prennent en charge qu'on arrive à résoudre les questions.

P. Lapousterle : C. Blanc doit-il céder aux revendications des syndicats ?

C. Millon : Il faut que le nouveau président rétablisse un climat social et les conditions du dialogue. Je lui fais confiance. À lui de prendre les méthodes qui conviennent. Il faut que les syndicats et les salariés comprennent que si Air France continue sur sa lancée d'aujourd'hui avec le déficit et les pertes de parts de marché, c'est la compagnie nationale qui est en jeu. C'est une question de vie ou de mort. Il faut tout mettre sur la table et avoir une discussion stricte. Je souhaite que C. Blanc arrive à réinstaurer les nouvelles conditions du dialogue social. Je souhaite qu'il prenne les mesures rigoureuses qui s'imposent pour pouvoir permettre à la France d'avoir une grande compagnie nationale d'aviation.

P. Lapousterle : Dans le cadre du GATT, pourrait-on envisager une discussion Airbus contre agriculture ?

C. Millon : Le GATT se terminera par une négociation où chacun fera des concessions. Je souhaite que le GATT puisse être signer par la France, l'Europe et le monde parce que nos économies sont des économies ouvertes. Il y aura des concessions. Certains devront supporter un certain nombre des efforts. Je souhaite que dans ce cas, les états nationaux aident ceux qui devront faire des efforts à passer cette mauvaise passe. C'est tout le problème de l'agriculture. Il y a des agricultures en France. Certaines souffriront. Il faudra les aider à passer ce mauvais cap.

P. Lapousterle : Voterez-vous la levée d'immunité parlementaire de B. Tapie ?

C. Millon : Je suis respectueux des procédures. Il y a une commission ad hoc mise en place à l'Assemblée, elle étudie son dossier, elle fera des propositions. Laissez-moi attendre les conclusions de cette commission.

P. Lapousterle : Municipales, septembre ou mars 1995 ?

C. Millon : Si c'est possible, réglementairement et légalement, en mars. Je ne vois pas pourquoi il faut changer les échéances.