Interview de M. Jacques Delors, président de la Commission des communautés européennes, dans "Le Journal du dimanche" du 31 octobre 1993, sur la construction européenne et notamment la proposition de grands travaux d'un "New Deal" pour l'Europe.

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Média : Le Journal du Dimanche

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Le Journal du Dimanche : Quel message pourriez-vous donner aujourd'hui aux Européens, et aux Français en particulier, pour qu'ils reprennent confiance dans les bienfaits de l'Europe des Douze ?

Jacques Delors : Si, il y a quarante ans, des hommes de génie ont conçu la construction européenne, c'est d'abord parce qu'ils voyaient bien les, dangers de la désunion. Après soixante-dix ans de guerres, ils ont dit : plus jamais ça ! Hélas, les événements leur donnent raison puisque, dans l'autre partie de l'Europe, c'est la barbarie ! Pas seulement la guerre civile, les guerres de religion, mais la barbarie ! Le président de la République a d'ailleurs souligné qu'il y avait risque d'extension de la guerre dans les Balkans. N'oublions jamais de tirer les leçons de l'Histoire.

Rassembler les peuples et les nations d'Europe, c'est consolider la paix, c'est accroître nos possibilités de développement et de rayonnement.

Le Journal du Dimanche : Mais ce n'est pas un message d'espoir pour les chômeurs et les victimes de la récession…

Jacques Delors : En effet, l'Union a européenne n'est pas un remède miracle. Elle a fait preuve de son utilité économique et sociale sous l'impulsion que j'ai donnée en 1985 avec le marché unique. Mais, faute d'une avancée politique, elle s'est quelque peu défaite ces deux dernières années : manque de coopération entre les politiques économiques, puis éclatement du système monétaire européen.

Mais ce ne sont pas les ratés de Europe qui sont la cause de la situation actuelle, c'est la récession économique mondiale. C'est aussi l'extraordinaire mutation du monde avec la montée des nouvelles puissances et l'accélération des progrès techniques. Il faut donc qu'ensemble, nous mettions le progrès technique au service d'une nouvelle croissance économique génératrice de millions d'emplois. C'est ce que nous tenterons de faire avec le Livre blanc que discuteront les Douze en décembre prochain.

Le Journal du Dimanche : Et vos projets de grands travaux européens, qu'en est-il ?

Jacques Delors : Nous avons recensé près de 70 milliards d'Ecus de projets concernant les transports ou l'aménagement du territoire, chez les Douze mais aussi à l'Est, pour aider à la construction de la Grande Europe. J'ai remis au président de la République deux cartes en couleur montrant les projets de routes et de trains rapides jusqu'aux confins de la Russie. Les schémas directeurs pour ces transports existent déjà. Et nous étudions aussi la pleine utilisation des technologies de l'information et des communications qui vont bouleverser l'organisation du travail, et même celle de la société en nous offrant de nouvelles opportunités d'emplois.

Le Journal du Dimanche : Vous voudriez être le Roosevelt européen ?

Jacques Delors : Disons que l'Europe a besoin d'un new deal pour être à la fois plus puissante et plus solidaire.

Le Journal du Dimanche : Le sommet de Bruxelles, vendredi, vous a-t-il requinqué ? Vous paraissiez découragé !

Jacques Delors : Ce sommet a fait ce qu'on attendait de lui, mettre enfin en œuvre l'Union européenne : le traité dit de Maastricht, qui offre de nouveaux chantiers à l'Europe politique comme à l'Europe économique et sociale. J'ai voulu ces dernières semaines convaincre les chefs de gouvernement de confirmer et de renforcer l'initiative européenne de croissance qu'ils ont fait en suivant nos propositions, notamment en faveur des investissements publiés – dont la rénovation des quartiers urbains – et en faveur des PME. Au total, avec les crédits pour le développement régional et la politique de l'emploi, ce sont près de 500 milliards de francs disponibles pour deux ans.

Le Journal du Dimanche : Vous n'êtes donc pas découragé ? Vous ne vous sentez donc plus « inutile.et triste », comme vous l'avez avoué, jeudi, sur France 3 ?

Jacques Delors : Chacun sa méthode pour faire avancer les choses. J'ai tiré la sonnette d'alarme et j'ai été entendu. Je voulais aussi souligner que ce n'était pas à la Commission européenne de porter le chapeau des insuffisances de l'Europe. Faut-il rappeler que c'est la commission qui propose, mais quel les décisions relèvent du Conseil des ministres qui représente les douze gouvernements.

Le Journal du Dimanche : On lit pourtant que vous pourriez démissionner en janvier ou en juin, lorsque votre successeur sera nommé…

Jacques Delors : Je n'ai aucune intention de démissionner. Mon mandat s'achève le 31 décembre 1994. J'irai jusqu'au bout. Dire que je pourrais être candidat aux élections européennes en France relève des élucubrations du microcosme.

Le Journal du Dimanche : On parle aussi d'un retour anticipé sur la scène française pour préparer votre candidature présidentielle. Votre absence au dernier congrès du PS a alimenté cette idée…

Jacques Delors : Je travaillais à Bruxelles sur le GATT et sur le Livre blanc. Certes, je n'ai pas signé la motion de Michel Rocard mais, maintenant que le PS l'a fait sienne, je suis prêt, lorsque mes fonctions actuelles seront achevées, à aider le Parti socialiste et son premier secrétaire.

Le Journal du Dimanche : Certains, dans voire entourage, disent pourtant que vous n'avez pas renoncé à l'élection présidentielle ?

Jacques Delors : Soyons clair, je ne reconnais à personne le droit de parler en mon nom. J'ai toujours été un homme indépendant et cela ne changera pas. L'Europe restera, de toute manière, mon combat. Et il y a plusieurs manières de contribuer à l'unité de l'Europe, comme d'ailleurs à la rénovation intellectuelle de la gauche.