Texte intégral
JDD : Vous avez suivi la crise monétaire depuis l'Afrique du Sud. Pourquoi ne vous êtes-vous pas exprimé sur le sujet ?
M. Rocard : La réponse est dans la question : étant en Afrique du Sud, je ne souhaitais pas m'exprimer depuis l'étranger, surtout d'aussi loin, sur un sujet aussi important.
JDD : Mais aujourd'hui pensez-vous que le gouvernement a bien géré cette crise ?
M. Rocard : Disons qu'il a raisonnablement bien traité une crise qu'il n'a pas su éviter. Deux facteurs ont joué, dont l'un est, en matière de politique économique et financière, le manque de cohésion de la majorité sur laquelle s'appuie ce gouvernement. Aussi longtemps que MM. Seguin, de Villiers, et même Jacques Chirac, diront sur l'Europe et le franc, des choses ambiguës ou carrément négatives, les marchés en tiendront compte. C'est donc dans cette majorité que les spéculateurs ont trouvé des encouragements. Le deuxième élément, c'est la sous-estimation tant par la Bundesbank que par le gouvernement français de ce qui se passait. Car, à côté de l'aspect proprement monétaire du problème, il y a l'assaut carrément politique des marchés contre la perspective de la monnaie unique en Europe. La monnaie unique permettrait de remettre de l'ordre, d'abord au sein de l'Europe, pour un jour stabiliser les relations avec le dollar et le yen, et supprimer les marges de manœuvre de cette spéculation monstrueuse. Bien des gens ont donc tout intérêt à l'empêcher : ceux qui s'enrichissent de ce désordre.
JDD : Au PS, certains imputent cette crise aux quatre mois du gouvernement Balladur, êtes-vous d'accord ?
M. Rocard : Naturellement. Comment peut-on relancer l'économie en ponctionnant ses agents ? Les consommateurs sont méfiants. Il y a une restriction de la consommation: les Français épargnent plus parce qu'ils sont inquiets pour l'avenir. Baisser les taux d'intérêt ne suffira donc pas, car favoriser les investissements c'est bien, mais on n'a jamais vu un entrepreneur investir quand il n'a pas d'acheteurs ! Face à cette situation, M. Balladur n'a pas eu un message précis. Il fait une politique budgétaire qui vise à diminuer le déficit, pourtant le plus petit d'Europe en pourcentage du produit national brut, ce qui l'amène à augmenter diverses charges, et notamment la CSG, l'essence, les cotisations sociales... Le pouvoir d'achat se retrouve amputé et la consommation, donc l'activité, diminue !
Il fallait un signe inverse. Certes, le fait de rechercher les baisses de taux d'intérêt est un bon signal mais il a été obéré puisque, dans le même temps, on pressurait la consommation. De quoi enlever tout espoir aux industriels de trouver des marchés en croissance. Alors, la décision prise à Bruxelles était la moins mauvaise, mais c'est avant que les erreurs ont été commises. Et si elle ne produit qu'une légère dévalorisation du franc, c'est parce que la situation économique dans laquelle nous avons laissé la France est meilleure que celle de l'Allemagne. Néanmoins, le système survit. L'essentiel, désormais, c'est de fabriquer une Europe capable de parler d'une seule voix et d'avoir, dans le maniement de sa puissance, une unité de décision pour peser par rapport au dollar et au yen. Cet enjeu-là n'est pas caduc, il est simplement un peu affaibli.
Mais tout cela démontre que la marche vers l'Union européenne doit se faire avec plus de politique, en se reposant moins sur la seule technique monétaire. C'est un économiste qui vous le dit, mais un économiste qui se bat pour l'Europe depuis plus de quarante ans.
JDD : Que pensez-vous des « émissaires mitterrandiens » (Roland Dumas, Louis Mermaz, Martine Aubry, Elisabeth Guigou, et même Jean Poperen) qui sèmeraient des embûches sur votre route et celle du PS ?
M. Rocard : « Embûches » est un bien grand mot. « Émissaires mitterrandiens » aussi, d'ailleurs ! Le PS est en convalescence rapide. Le processus des états généraux a été considérable. Quelque 90 000 militants ont participé aux réunions de sections préparatoires. Tout ce monde-là a pu envoyer plus de 10 000 délégués aux états généraux départementaux et 2 800 délégués aux États généraux de Lyon. C'est-à-dire un nombre 4,5 fois supérieur à ce qui se passait d'habitude. L'objet était d'écouter ce que la base avait à dire et d'en prendre acte pour ensuite trier dans ce matériel et en sortir une ligne politique qui sera soumise au débat et adoptée au congrès de la fin octobre. Le rapport qui intègre ce qui a été dit à Lyon a été voté par 2 700 mandats pour, 5 contre et 111 abstentions. C'est donc écrasant. De plus, le comité directeur qui a suivi a abouti à ce que les délibérations du congrès commencent en septembre, sur la base d'un texte central proposé par 85 % du Parti avec un certain nombre d'options. Après la plus lourde défaite de notre histoire récente, le PS a fait une convalescence ultra-rapide, et presque surprenante en qualité.
JDD : Vous considérez-vous désormais comme le patron du PS ?
M. Rocard : Au sens moderne du terme, oui, Le sens moderne, c'est celui d'un animateur qui fait réellement travailler dans le même sens des gens divers, dans un fonctionnement très collégial, Je m'honore de chercher à provoquer les débats au bureau exécutif (BE) et à l'intérieur même de la direction. Les délibérations du BE sont très significatives à cet égard. Les gens ne s'expriment plus en discipline de courant, ils donnent leur avis. Les anciennes contradictions historiques ou conflits de personnes n'ont plus lieu d'être et vont être encore amenuisés par la modification statutaire que nous avons adoptée. Au milieu de tout cela, il est vrai que les prises de parole isolées de gens qui souvent ne représentent au plus qu'eux-mêmes m'amusent un peu mais agacent beaucoup les militants. Notre nouvelle manière de fonctionner en confiance avec la base sera cruelle à qui ne le comprend pas.
JDD : Pour le congrès, Martine Aubry et Elisabeth Guigou ont déposé des amendements. Plusieurs motions sont annoncées, celle de Dumas et Mermaz et celle de Poperen. Le regrettez-vous ?
M. Rocard : Non, au contraire. La motion unique n'est pas salubre. Quant à notre motion, elle s'est déjà enrichie de beaucoup de suggestions – y compris celles de Martine Aubry et Elisabeth Guigou – dont les auteurs n'avaient pas éprouvé le besoin de les faire avancer par voie de presse. Il reste des amendements, et c'est très bien, ils nourriront le débat.
JDD : Les récents sondages vous disent battu dans tous les cas de figure à l'élection présidentielle...
M. Rocard : Si elle avait lieu aujourd'hui ! Seulement voilà, ce n'est pas aujourd'hui. On ouvrira les feux six mois avant, et pas plus tôt. Pour l'immédiat, ce qui m'occupe, c'est le congrès, ce sont les partielles qui rééliront, je l'espère, Henri Emmanuelli et Claude Evin. Ensuite, viendront les cantonales, puis les européennes. Bref, pour la présidentielle, nous ne sommes pas aux pièces.
JDD : Mais ne pensez-vous pas qu'en prenant la tête du PS, Vous avez perdu votre image de rassembleur, d'où votre baisse de popularité ? Si elle persistait, pourriez-vous renoncer à votre ambition présidentielle ?
M. Rocard : Ma baisse dans les sondages a commencé après mon départ de Matignon. C'est-à-dire qu'elle est simultanée avec celle de tous mes camarades socialistes investis en politique intérieure. Il faut donc remonter mais nous remonterons ensemble ou pas du tout. Tout mon passé prouve que je ne crois pas aux aventures seulement personnelles. C'est pourquoi je m'attache à reconstruire une vraie force démocratique de gauche qui soit capable de gouverner, de former les hommes et les femmes à la vie publique. C'est un travail extraordinaire qui pour l'heure m'occupe suffisamment. Et puis, rappelez-vous six mois avant mai 1981, les sondages, unanimes, donnaient François Mitterrand très largement battu...
JDD : De retour d'Afrique du Sud, quelles sont vos impressions ?
M. Rocard : Je reviens d'un voyage très passionnant. J'étais conjointement invité par le président De Klerk et par Nelson Mandela. Invitation qui remontait à 1991. Je suis tombé dans une période parfaitement névralgique. C'est un pays de toute beauté, avec un énorme potentiel, économiquement puissant, industriellement assez développé. Mais l'apartheid a fait des ravages effrayants puisque non seulement les communautés – noire, métisse, indienne et blanche – ne se parlent guère, mais en outre aux haines s'ajoutent d'énormes inégalités. Il y a un taux de chômage effrayant dans la population noire, une pauvreté extrême dans les townships, sortes de bidonvilles. La violence y est latente, violence classique liée au chômage, violence politique aussi, dans la mesure où certaines communautés, blanche ou noire, voient se développer des extrémismes qui refusent de partager le pouvoir.
JDD : Cette violence est-elle très organisée ?
M. Rocard : Il y a probablement des phénomènes analogues à ceux de l'OAS. Certains anciens officiers, soit de la police, soit de l'armée, qui ont été les fers de lance de maintien du pouvoir blanc, ne semblent pas admettre un futur partage de pouvoir que MM. de Klerk et Mandela ont dans la tête. C'est pourquoi le gouvernement vient de faire disposer certaines unités de l'armée dans les townships, car l'un des aspects de la violence est un profond discrédit de la police. Mais la volonté d'aboutir et le courage politique des responsables sont incontestables. J'ai beaucoup de respect pour la qualité de la négociation menée. Il y a, tant du côté de l'ANC que du gouvernement ; beaucoup d'audace, d'intelligence et de courage. Tout cela sera très difficile. Pourtant je reviens avec la conviction que, pour la première fois dans cette partie du monde, un espoir est permis.