Texte intégral
5 mars 1994
Le Point
"Un parfum de fin d'Ancien Régime"
Le Point : Notre système est-il à bout de souffle ?
Alain Madelin : Oui. L'usure de nos vieilles démocraties apparaît au grand jour avec la disparition de leur adversaire communiste. Les démocraties doivent maintenant faire face à leurs propres contradictions. Celles-ci sont aujourd'hui nombreuses et donnent à notre époque un parfum de fin d'Ancien Régime.
Le Point : Vous voulez dire que nous sommes dans une période prérévolutionnaire ?
Alain Madelin : Il y a en effet des ressemblances avec les blocages de la société française à la veille de la Révolution.
Le Point : Quels sont ces blocages ?
Alain Madelin : Les obstacles à la liberté du travail et à la liberté d'entreprendre, d'abord. À la fin de l'Ancien Régime, les règlements du commerce, des corporations et des manufactures paralysent l'initiative. Après la tentative de Turgot, il a fallu la Révolution et les décrets d'Alarde, en 1791, pour faire ce que l'histoire attendait : la liberté du commerce et de l'industrie.Si, aujourd'hui, "nul n'est censé ignorer la loi", nous sommes de fait tous des délinquants face aux 8 000 lois et 400 000 décrets et règlements en vigueur. Avec les meilleures intentions du monde, les Codes du travail et de la Sécurité sociale entravent la liberté du travail.
Le Point : En 1789, il y avait aussi les privilèges.
Alain Madelin : Bien sûr, mais ce qui caractérise la fin de l'Ancien Régime, c'est la résistance des privilèges, qui, avec la complicité active des parlements, bloquent toute réforme, à commencer par la réforme fiscale. Le Comte de Ségur a réservé l'accès à l'armée aux nobles pourvus de quatre quartiers de noblesse. Les droits de la naissance l'emportent sur la capacité. Pour espérer un évêché, il faut approcher de près le roi. À bout de ressources, le pouvoir royal vend des offices : essayeur d'eau-de-vie ou de beurre et fromage, mais on ne peut les multiplier à l'infini. Cela n'est pas sans parenté avec la distribution des places de ces dernières décennies. Nous avons reconstitué une nouvelle aristocratie d'État, avec ses privilèges. Ce sont les dirigeants d'entreprise nommés par le pouvoir qui choisissent leurs actionnaires, à l'inverse des règles normales du capitalisme. Il existe aujourd'hui entre certaines de nos grandes entreprises et leurs dirigeants issus de la fonction publique la même consanguinité que dans la noblesse. Le pacte républicain, qui repose sur la promotion sociale par l'école et le mérite, est rompu lorsque tant de Français perdent l'espoir d'améliorer leur situation, ou même, tout simplement, de voir leurs rêves d'ascension sociale un jour réalisés par l'intermédiaire de leurs enfants.
Le Point : Face aux privilèges, craignez-vous la révolte d'un nouveau tiers-état ?
Alain Madelin : En 1996 ou 1997, 500 000 jeunes entreront chaque année dans le système universitaire. Et 250 000 en sortiront avec bac + 4. À ce niveau de qualification, on évalue à 30 000 le nombre de postes dans les entreprises privées, 20 000 dans l'enseignement et 10 000 dans le reste de la fonction publique. Comme à la veille de la Révolution, sous la poussée démographique du XVIIIe siècle, l'ascenseur social est en panne. J'ai envie de reprendre cette formule qui courait à l'Est avant la chute du communisme : "Le sommet ne peut plus, la base ne veut plus."
Le Point : Si le sommet ne peut plus, n'est-ce pas parce que l'État est aussi dans une impasse financière ?
Alain Madelin : La Révolution est la conséquence d'une impasse financière. Pour la première fois en temps de paix, l'État doit emprunter pour rembourser ses emprunts précédents. L'État vit au-dessus des moyens des Français. C'est plus que jamais vrai aujourd'hui, et l'inflation n'est plus là pour nous aider à rembourser nos dettes. Cette crise financière de nos systèmes publics est une des facettes de la crise de nos démocraties.
Progressivement, les mécanismes démocratiques sont devenus des machines à distribuer des avantages, voire des faveurs, sous la pression des intérêts particuliers, soit qu'ils se montrent menaçants dans la rue ou influent dans les antichambres du pouvoir. Les politiquement forts exploitent les politiquement faibles ; et l'on cherche moins à consolider l'État de droit qu'à bénéficier de l'État de passe-droit. Le droit décline lorsqu'il n'est plus l'expression de ce qui est juste, mais de ce qui est opportun. Pour fonctionner, un tel système exige toujours plus d'argent public. Les limites sont aujourd'hui atteintes.
Le Point : Jusqu'où est-ce possible ?
Alain Madelin : Ce système s'est financé jusqu'à présent soit par la "planche à billets", c'est-à-dire l'impôt d'inflation, soit par l'augmentation des prélèvements obligatoires et, depuis peu, grâce à une augmentation massive de la dette publique, c'est-à-dire un impôt sur les générations futures. Mais la liberté des mouvements de capitaux et le jeu des marchés internationaux nous empêchent d'aller plus loin. Les états-providence européens sont dans une impasse financière.
Le Point : N'y a-t-il pas aussi une crise morale de la politique ?
A. Madelin : La politique se déroule trop dans le triangle d'or de la connivence (haute fonction publique, politique, affaires). Cela a permis de faire de grandes choses, mais quand une certaine conception du service public s'efface, le système s'épuise.
Le Point : Redoutez-vous donc une révolution ?
A. Madelin : Nous sommes dans une période intermédiaire, où les réformes audacieuses peuvent éviter les ruptures, mais où, dans le même temps, montent les forces de rupture. En matière de réformes, c'est une erreur de croire que le plus court chemin est la ligne droite. Quand il y a des vents contraires, il faut parfois tirer des bords ; par exemple, ne pas supprimer un avantage acquis, mais le "racheter" en offrant quelque chose en échange.
Le Point : Vous êtes très balladurien ?
A. Madelin : Vouloir des réformes audacieuses n'exclut pas la prudence et l'habileté dans la mise en œuvre. Le gouvernement ne peut pas aller plus vite que la société. Il n'y a pas de réforme possible qui ne soit acceptée par le plus grand nombre, il faut donc travailler à en expliquer la nécessité et à en montrer les avantages. Cependant, le temps qui passe rend les réformes plus nécessaires et plus douloureuses. La politique, ce n'est pas seulement l'art du possible, mais aussi l'art de rendre possible ce qui est nécessaire.
Le Point : Votre diagnostic est de tout de même bien sombre !
A. Madelin : Je vous rappelle ce mot d'Edgar Quinet : "Quand les hommes sont possédés d'un système dont le temps a passé, vous avez beau leur soumettre des faits, des expériences qui les contredisent, ils ne les voient pas, ils ne les entendent pas : rien ne prouve mieux que l'ancien système est mort." L'important, c'est la lucidité. Je ne crois pas à la fatalité, mais au sursaut.
9 mars 1994
Le Quotidien de Paris
Comment arriver à réformer une société bloquée
Le ministre des Entreprises et du Développement économique réunit ce soir, à Paris, à la salle Wagram, plus de deux mille cadres – politiques, intellectuels, économiques – de la société française. Objectif : constituer un véritable lobby de la réforme, destiné à contrebalancer l'influence paralysante de tous ceux – aristocratie d'État et corporations – qui bloquent les évolutions nécessaires de la société française. Une société qui est au bord de la rupture sociale pour avoir fait perdre aux Français non seulement leur emploi mais aussi tout espoir de promotion sociale. C'est pour empêcher l'explosion qu'Alain Madelin propose aux acteurs les plus responsables de la société civile de s'engager pour convaincre des Français encore hésitants de la nécessité et de l'intérêt des réformes. Mais cette nouvelle forme d'engagement n'a rien à voir avec la création d'un nouveau parti politique. Elle a d'ailleurs reçu la bénédiction de Valéry Giscard d'Estaing, de Jacques Chirac et d'Édouard Balladur. Car qui n'approuverait une initiative finalement destinée à élargir les marges d'action de ceux qui nous gouvernent ?
Le Quotidien : Ce soir, vous conviez vos amis à se réunir à la salle Wagram afin de "se retrouver pour se faire entendre et agir". Mais encore ?
Alain Madelin : Il s'agit de présenter pour la première fois en public le projet sur lequel nous sommes un certain nombre à travailler depuis quelque temps. Première étape, mais aussi début d'organisation, avec installation dans des locaux prévus pour cela – NDLR : avenue Latour-Maubourg, à Paris – et départ d'un tour de France pour appeler à rejoindre un mouvement qui sera structuré à la rentrée de septembre, à l'occasion d'une convention nationale.
Le Quotidien : Comment en êtes-vous arrivé à prendre cette initiative ?
Alain Madelin : Le point de départ, c'est bien évidemment, et tout à la fois, les blocages de la société française et la nécessité de la réforme. Ne retrouve-t-on pas, en cette fin de siècle, un paradoxe de fin d'Ancien Régime, avec une société qui accumule les rigidités alors même qu'il est impératif de les surmonter et que chacun sait que si l'audace ne permet pas d'effectuer les réformes indispensables, tout cela se terminera par des révolutions inutiles ?
Le Quotidien : Voilà bien un vocabulaire qui rappelle l'avant 1789…
Alain Madelin : Il existe effectivement bien des parentés entre les deux époques. À la fin du XVIIIe siècle, que constatait-on, que l'on retrouve aujourd'hui ? La crise financière, les entraves à la liberté de travailler et d'entreprendre, une société qui se sclérose, la réaction nobiliaire, le manque d'offices pour accueillir tous ceux qui pourraient être utiles à la société, les privilégiés qui se crispent et bloquent les chances des forces vives de la société… toutes choses qui auraient pu être résolues par la réforme mais, Turgot ayant échoué, il n'y avait sans doute pas d'autre solution que la révolution et ses désordres, pour accomplir ce que l'Histoire devait de toute façon faire : la liberté du commerce et de l'industrie, et la nuit du 4 août.
Le Quotidien : Alors, ce 9 mars, est-ce Vizille, et en tout cas les prémices d'une organisation du tiers-état ?
Alain Madelin : L'évocation du tiers-état est tout à fait juste si l'on entend par là tout à la fois les Français les plus actifs, qui supportent charges et contraintes et se voient découragés dans leurs efforts d'initiative et de prise de risques, et, d'autre part, les Français les plus vulnérables, qui paient par l'impôt du chômage et l'impôt de l'exclusion la facture de nos rigidités. En ce sens, le 9 mars peut effectivement être défini comme une forme de mobilisation, aux côtés des politiques réformateurs, des forces vives de la société civile, pour essayer d'ébranler cette aristocratie d'État qui étouffe le pays.
Le Quotidien : Alors, c'est le mouvement de la réforme ?
Alain Madelin : La réforme… le mot est un peu usé. Le mouvement… une chose est sûre : il ne s'agit évidemment pas d'un parti politique, c'est-à-dire d'une division, mais au contraire d'une addition. Il va d'ailleurs de soi que j'ai parlé, au préalable, à Valéry Giscard d'Estaing, à Jacques Chirac et au Premier ministre, et que tous m'ont encouragé dans cette tentative de réunir politiques, intellectuels et forces d'initiative avec un dénominateur commun : l'éthique de la responsabilité individuelle. Car, pour moi, pour nous, si ce pays étouffe sous les tutelles sclérosantes, c'est parce que nous avons trop longtemps fait confiance à l'action publique, collective, détendant de ce fait progressivement le ressort de la responsabilité individuelle : d'autres n'étaient-ils pas responsables pour nous ? Il s'agit donc de reconsidérer beaucoup de problèmes à cette lumière. Car si l'on parle des grands systèmes bloqués, l'éducation, la protection sociale… se pose-t-il une autre question que "Comment introduire la responsabilité ?".
Le Quotidien : En somme, c'est une redéfinition des rapports entre l'individu et l'État, que vous proposez ?
Alain Madelin : Sûrement. Mais ce qui fait tout l'intérêt de cette fin de siècle, c'est précisément qu'il nous faudra y faire, dans nos vieilles démocraties, ce que les entreprises ont été obligées de réaliser au cours de la dernière décennie, c'est-à-dire renverser la pyramide. Il y aura donc un enjeu de pouvoirs entre une aristocratie d'État qui en a confisqué un certain nombre et une société civile qui pourrait les exercer mieux qu'elle, et cette redistribution ne se fera pas sans bouleversements. Mais encore faut-il – ce sera le fil conducteur de l'entreprise qui démarrera publiquement ce soir – que les gens comprennent bien que s'ils veulent que l'État se désengage, il faut que la société civile s'engage.
Le Quotidien : En l'occurrence, qu'entendez-vous par société civile ?
Alain Madelin : Dans tous les milieux, toutes les catégories sociales, il existe des gens qui se distinguent des autres par leur sens de l'effort, leur capacité à faire face à leurs responsabilités, à prendre des initiatives. Ce sont ceux-là qui doivent s'engager pour faire bouger la société. Car on ne peut pas se contenter de s'en remettre totalement aux politiques, une fois de temps en temps, au travers des élections, ne serait-ce que parce que le système politico-administratif n'embraye plus, ou de moins en moins, sur les forces vives du pays.
Le Quotidien : Finalement, ce que vous voulez mobiliser, c'est ce que d'autres nomment l'encadrement social naturel du pays. Mais pour quoi faire, concrètement ?
Alain Madelin : Il ne s'agira évidemment pas, pour tous ces gens, de jouer à la mouche du coche en proclamant à tout bout de champ "Il faut réformer", et en demandant sans cesse "Mais que fait le gouvernement ?" Il leur reviendra, par contre, de s'engager pour servir de relais aux réformes, pour les expliquer. Car les Français ont peur, ils ne voient que les effets immédiats – éventuellement négatifs – des réformes, et qui n'est pas le cas de ceux qui, en tant qu'acteurs de la société civile, sont prêts à prendre la relève des solutions d'État.
Le Quotidien : Ce n'est pas la première fois qu'on essaye de greffer la société civile sur la société politique. Mais le succès a été pour le moins inégal…
Alain Madelin : Il y a des moments plus ou moins favorables, mais je crois que celui-ci l'est profondément. Dans toutes les périodes de mutation de l'Histoire, il a toujours existé des lieux de rassemblement qui ont fait bouger les choses. Car dans ces périodes, on ressent particulièrement la nécessité d'avoir un regard neuf, et pas celui de l'idéologue mais celui, venu d'en bas, de ceux qui font et qui connaissent donc mieux que d'autres les blocages de la société et les perspectives de sa transformation.
Le Quotidien : L'objectif est-il qu'un jour, pour faire passer ces idées, ces gens qui ont un regard neuf soient élus à des fonctions politiques ?
Alain Madelin : Je vous répète qu'il ne s'agit pas d'un parti politique. Et puis, franchement, la plupart de ceux qui travaillent avec nous ont d'autres ambitions que d'être conseillers généraux ou députés. Mais, par contre, ils ont envie d'être utiles à leur pays à un moment où il a particulièrement besoin d'eux. Il s'agit donc, en quelque sorte, de positiver ce réflexe. Pour exprimer des idées, les faire partager, faire campagne, peser sur les choix politiques, élargir la marge d'action du gouvernement, contribuer aux grands débats comme il en existe, par exemple, lors des échéances présidentielles, se faire entendre à ces occasions. Car les réformes ne se font pas ex nihilo, mais sur une toile de fond culturelle qui détermine, à un moment donné, les possibilités d'action. S'agissant, par exemple, d'une actualité récente – celle du débat dit "des 32 heures" –, la situation n'est pas là même quand l'air du temps et celui des médias vous disent que la France doit travailler plus ou qu'elle doit travailler moins. Il est évident que si nous avions existé à l'époque, nous aurions pu – bien mieux que nous l'avons fait à titre individuel – engager une vigoureuse contre-offensive contre les idées fausses émises à ce moment-là et donner de cette question une lecture tout à fait différente puisque le problème n'est évidemment pas de partager le travail mais de le libérer. C'est typiquement ce genre d'action que nous avons vocation à engager ensemble : agir pour éclairer l'opinion sur les enjeux, agir pour proposer des solutions et des réformes, agir pour élargir la marge de tous ceux qui sont les acteurs de ces réformes.
Le Quotidien : En juin de l'année dernière, faisant un parallèle avec ce qui s'est passé à l'Est, vous parliez, chez nous, de partisans de la perestroïka et d'adeptes de la thérapie de choc, en vous rangeant parmi ces derniers. Êtes-vous toujours du même avis ?
Alain Madelin : "Le sommet ne peut plus, la base ne veut plus", disait-on à l'Est avant les grands bouleversements. De ce point de vue, il y a bien quelque chose d'oriental chez nous. Car ce qui est en crise, ce ne sont pas nos entreprises mais nos grands systèmes collectifs, dont l'organisation est effectivement plus proche des pays de l'Est que du marché. D'autre part, il y a eu chez eux, comme il y a chez nous, toute une partie de l'aristocratie d'État – là-bas, on disait nomenklatura – qui a pris conscience de la nécessité de réformer et s'est mise à rêver à une impossible perestroïka : la réforme tranquille qui permet de sauvegarder ses intérêts. Il était trop tard, mais j'ai le sentiment qu'aujourd'hui on est, en France, un peu dans cette situation. Quant à la thérapie de choc… je serais plus nuancé. Certes, il y a besoin de réformes audacieuses, mais l'expression "thérapie de choc" n'est pas la bonne, dans la mesure où elle sous-entend la brutalité. Or, je sais très bien que la brutalité est la meilleure façon de faire échouer une réforme. Je l'ai toujours dit : en matière de réformes, le plus court chemin d'un point à un autre n'est pas la ligne droite. Et quand le vent est contraire, tous les marins savent qu'il faut, pour avancer, tirer des bords. Je ne suis donc absolument pas partisan de la réforme brutale : un avantage acquis, ça ne se supprime pas, ça se rachète.
Le Quotidien : Ce mouvement, que j'appellerai provisoirement "du 9 mars", se voudra donc le pédagogue de la réforme ?
Alain Madelin : Effectivement, ce mouvement ne sera pas seulement là pour expliquer les enjeux des réformes et leurs avantages – car il n'y a pire risque que de ne rien faire – mais aussi pour réfléchir à la méthode la plus efficace pour arriver à réformer : il ne s'agit pas de clamer "Réformes ! Réformes ! Réformes !" mais de les faire. Cela dit, ce mouvement est aussi un appel. Un appel à l'engagement. Car il n'y aura pas de réformes possibles si ceux qui agissent et ont le sens des responsabilités ne s'engagent pas.
Le Quotidien : Mais ne le font-ils pas déjà dans le cadre professionnel ?
Alain Madelin : Sans doute, mais précisément, nous leur proposons de ne pas s'enfermer dans le cadre de leurs responsabilités professionnelles, de s'engager au-delà, d'apporter leurs connaissances professionnelles pour faire autre chose, pour une fois, que du lobbying catégoriel. De toute façon, beaucoup de problèmes, aujourd'hui, ne peuvent être abordés que par un croisement des disciplines : par exemple, le sujet de la ville ne peut plus se satisfaire d'un abord purement administratif ; il y faut aussi le point de vue des criminologues, des architectes, des urbanistes, des philosophes, etc. C'est ce décloisonnement, cette mise en commun des ressources, que nous offrons à la France de la responsabilité.
Le Quotidien : Au bout du compte, tout cela signifie-t-il que lorsqu'on est ministre et qu'on veut faire bouger les choses on ne peut pas se contenter d'agir à l'intérieur du gouvernement ?
Alain Madelin : Cela dépend évidemment du poste occupé. Or, de ce point de vue, il se trouve que les fonctions ministérielles qui sont les miennes me mettent justement au contact de la France de l'initiative et me permettent d'en identifier, mieux qu'un autre, les problèmes et les blocages. Mais ça ne suffit pas, car bien des choses ne peuvent se faire qu'à condition que se fassent entendre ceux qui ont intérêt aux réformes. Il faut en effet savoir que chaque décision du gouvernement se heurte en permanence à la coalition des intérêts organisés, au lobby du statu quo et du conservatisme. Et pourquoi ne pas organiser, dans ces conditions, un lobby de la réforme, pour que tous les autres – qui sont beaucoup plus nombreux qu'ils ne le croient – puissent enfin se faire entendre ? Et agir. Mais s'ils ne s'engagent pas, ils ne pourront plus se plaindre de n'entendre que le son de cloche des conservateurs.
Le Quotidien : N'ayez pas peur de vous engager, comme le dit le pape…
Alain Madelin : Oui mais soyez cohérents car, parce qu'on vous regarde, vous devez être des exemples. Or, si vous demandez moins d'impôts en général, et plus de subventions en particulier, plus de liberté mais, sur tel point qui vous intéresse, une bonne réglementation… vous ne pouvez qu'entretenir le brouillard des messages.
Le Quotidien : Mais pourquoi la société française est-elle aussi bloquée ?
Alain Madelin : Parce que petit à petit, la démocratie et le mécanisme parlementaire sont devenus des machines à distribuer des avantages et des faveurs. Tout intérêt, toute profession organiste ne peut donc, un jour ou l'autre, que se dire : pourquoi pas moi ? Et si on me les supprime, pourquoi pas aux autres ? C'est le blocage. Et l'on ne peut en sortir que si des gens disent : non, on arrête, et donnent l'exemple dans leur profession. Expliquent pourquoi, s'il y a 1 435 subventions aux entreprises, il ne faut pas réclamer la 1 436e ; mais, au contraire, faire soi-même le ménage dans ce qui est inutile pour pouvoir en échange obtenir une baisse des impôts. Car il ne pourra évidemment pas y avoir diminution des impôts s'il n'y a pas diminution des dépenses publiques.
Le Quotidien : Cet appel à la responsabilité, à la cohérence, à l'exemplarité peut-il être entendu ?
Alain Madelin : Les Français hésitent ; ils ne savent pas s'ils vont se laisser à nouveau aller sur la pente de la facilité, des solutions toutes faites, ou s'ils vont se décider – parce qu'ils sentent bien qu'il y a des problèmes – à gravir une colline. Les idées ne sont pas faites. Mais quand on leur explique, les gens, la plupart du temps, disent "oui, bien sûr". Car, et je le constate tous les jours, il existe dans les profondeurs de ce pays unie une très grande aptitude à aller du bon côté ; et un grand nombre de personnes, aptes à jouer ce rôle clé d'entrainement, qui nous fera basculer d'un côté ou de l'autre. C'est avec tous ceux-là – société civile mais aussi politiques, qui peuvent évidemment jouer un rôle extrêmement important – que nous voulons créer une force qui fasse en sorte que l'on prenne la bonne direction.
Le Quotidien : Ce mélange des genres, des idées et de l'action, c'est un peu la marque de Madelin, ce qui fait votre côté quelque peu atypique dans un milieu politique où il n'est plus tellement à La mode de se battre pour des idées…
Alain Madelin : D'une façon générale, je pense effectivement qu'il faut toujours mélanger les idées et l'action. Comme on dit : penser en homme d'action et agir en homme d'idées. Mais il y a des périodes où c'est encore plus nécessaire qu'à d'autres, parce que des problèmes nouveaux s'y posent sous un jour nouveau. En effet, quand on n'a pas d'idées, on a celles des autres, les idées qui trainent, les idées d'avant soi, les idées usées. Or comment peut-on imaginer qu'on pourra répondre à des situations nouvelles avec des idées anciennes, avec ce qu'on a su faire ? Pour reprendre la référence à la fin de l'Ancien Régime, il est évident que si l'on regarde les problèmes de l'innovation industrielle en n'ayant en tête que le règlement des manufactures, celui des corporations et celui des jurandes… ce sera forcément la panne. Qui peut donc prétendre, dans le monde ouvert qui est le nôtre après la chute du mur de Berlin et l'internationalisation des marchés des capitaux, que les problèmes ne se posent pas sous un jour nouveau et qu'il n'est donc pas, plus que jamais, indispensable de lier les idées et l'action ? En tout cas, je suis frappé par le fait que beaucoup de gens sentent cela, qu'il existe aujourd'hui énormément de bonnes volontés prêtes à s'engager dans ce sens. Mais où et pour quoi faire ? Ils refusent les chapelles politiques où se déroulent trop de débats qui ne les intéressent pas mais, en même temps, ils se disent qu'isolés, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Eh bien, moi et mes amis voulons leur montrer qu'ils peuvent faire des choses car ils sont plus nombreux qu'ils ne le croient. Ils représentent, en fait, le courant central de ce pays, celui qui peut entrainer les choses du bon côté. Et la situation est particulièrement propice à la rencontre d'un moment et du seul courant d'idées susceptible de conduire le changement : la responsabilité individuelle.
Le Quotidien : N'est-ce pas le retour des idées libérales, quelque peu reléguées au second plan par la crise économique ?
Alain Madelin : Face à la crise, Allemands et Italiens n'ont pas réagi comme nous. Attention, donc, à ne pas créer une nouvelle exception culturelle. Mais il est vrai que la France n'a jamais aimé son libéralisme, ce qui est d'autant plus absurde que c'est un domaine dans lequel nous avons été inventeurs et exportateurs… Passons, et remplaçons l'expression "idées libérales", qui est peut-être un peu trop typée – un peu trop héritée d'un monde encore dominé par la menace totalitaire de l'Est –, par celle de "liberté responsable". C'est une étape supplémentaire : la liberté plus quelque chose.
Le Quotidien : Finalement, pourquoi vous lancez-vous dans cette entreprise ?
Alain Madelin : Tout simplement parce que je désespère des blocages de la société française. Mais comme je suis aussi un homme d'action, je m'efforce quand même d'agir. Attention : je suis un optimiste fondamental, je crois au progrès, je suis persuadé que les forces dynamiques de la société française et du monde permettront à la "génération chômage" de revoir le plein emploi ; mais je dois bien constater – pour m'en désespérer – qu'aujourd'hui les gens doutent du progrès. Et que nous nous trouvons dans une situation de totale rupture sociale. Le pacte républicain est, en effet, fondé sur une certaine égalité des chances et un espoir de promotion sociale. Mais le jour où les Français pensent qu'ils ne pourront pas améliorer leur niveau de vie, ni même réaliser leur espoir de promotion sociale par enfants interposés, le pacte social se déchire. Et nous sommes effectivement au début de l'explosion, une explosion presque programmée, et en tout cas d'ores et déjà chiffrée. Par exemple, nous aurons, en 1996-1997, 500 000 jeunes engagés dans des études à bac + 4 ; 250 000 sortiront effectivement à bac + 4 : mais la société française ne pourra, si elle n'est pas profondément remise en question, leur offrir que 60 000 places à ce niveau, dont 30 000 dans l'enseignement et la fonction publique. 250 000 contre 60 000 : on a là la recette parfaite de l'explosion, dans la mesure où les Français – et ils ont bien raison – n'accepteront pas, au-delà de la perte d'emploi, cette perte d'espoir social. Car si l'on a le sentiment que le système vous a confisqué votre chance, qu'une aristocratie d'état a bloqué les places, on ne peut que devenir enragé. Et les Français deviendront enragés.
Nous devons refuser cette évolution. Crier, mais agir aussi, de façon responsable. Car je ne suis ni populiste ni démagogue. Mais comme il se trouve que je ne suis pas lié aux querelles des partis et des hommes politiques, et que j'ai toujours été un peu à la jonction de la vie politique et de la vie extrapolitique, je me suis petit à petit trouvé en position de catalyseur. Pour favoriser l'émergence du courant qui connaîtra ce soir sa première expression publique et qui, j'en suis persuadé, concourra à faire adhérer le plus grand nombre de Français à la nécessaire remise en cause des rigidités qui bloquent actuellement la société française.
9 mars 1994
Le Quotidien de Paris
Certains pensaient – espéraient ? — que le tonitruant prêcheur du credo libéral durant les années quatre-vingt avait été définitivement enseveli sous la défaite électorale de 1988 et le retour de la crise économique. Mais l'épanouissement des entreprises individuelles et la transmission des PME ne suffisaient apparemment ni à son bonheur ni à sa conception de l'action politique. Le voilà donc qui, avec un sens étonnant de l'opportunité, lance le "lobby de la réforme" au moment même où le gouvernement, malgré toutes les précautions qu'il a prises, voit se dresser contre le moindre de ses projets tous les murs du conservatisme.
C'est que, malgré une réputation de cogneur qui remonte au temps où la menace communiste était bien réelle, à Paris comme dans le reste du monde, cet éternel jeune homme — car qu'est-ce qui entretient le mieux la jeunesse que le fait d'être en permanence en état d'éruption intellectuelle ? – a, lorsqu'il s'agit de la société française, des manières pleines de précautions. Il sait trop bien, pour avoir lui-même gravi tous les degrés de l'échelle sociale, qu'il ne faut pas plaisanter avec l'espoir. C'est sans doute pour cela qu'il peut brocarder férocement une aristocratie d'État qui, pour conserver ses places, est en train de rendre la situation de la République aussi explosive que l'était celle du royaume avant 1789.
Fera-t-il mieux que Turgot, dont l'échec fut la cause directe de la Révolution ? C'est en tout cas son ambition. Et il est vrai qu'elle est diablement séduisante, sa façon de vouloir contourner tous les conservatisme en mobilisant l'élite de la société civile pour aller porter la bonne parole réformatrice à des populations actuellement tétanisées par la seule idée du changement. Et qu'elle tombe à pic, car devant l'évidence de l'échec des grands systèmes collectifs – ici comme à l'Est – qui pourrait sérieusement contester que le salut ne pourra venir que du retour à la responsabilité personnelle ?
9 mars 1994
Minute La France
"Une révolution culturelle pour débloquer la société française"
Près de deux mille personnes doivent se retrouver, aujourd'hui mercredi, autour d'Alain Madelin, ministre des Entreprises. Ce sera l'acte de naissance d'Idées-Action, un mouvement qui a l'ambition de faire comprendre aux Français qu'il est urgent de remettre en cause les rigidités qui paralysent l'initiative.
Minute : Quel est l'objectif de votre mouvement ?
Alain Madelin : C'est de créer un lieu de rassemblement en faveur des réformes que je crois indispensables. Je regrette que le mot de "réforme" ait été un peu galvaudé. Je dirai plus simplement qu'il s'agit de faire bouger les choses. Aujourd'hui, il y a deux France. Celle qui vit de son initiative et de son travail, qui sait ce que veut dire la concurrence, l'excellence, la qualité ou l'effort. C'est la France de la responsabilité individuelle. Et puis, il y a celle qui vit sous la protection de l'État et à l'écart de la compétition, dont l'excès de sécurité provoque l'insécurité de ceux qui ne sont pas à l'abri. D'où l'appel que nous lançons à ceux qui en ont assez de toutes ces réglementations – 8 000 lois, 400 000 décrets et règlements ! – qui étouffent l'initiative, assez de la fiscalité qui étouffe l'épargne et l'effort.
Minute : N'est-il pas dangereux d'opposer deux catégories de Français ?
Alain Madelin : Regardez ce qui s'est passé en Allemagne. Ce pays a été coupé en deux. D'un côté, on a laissé s'épanouir la responsabilité individuelle ; de l'autre, on a favorisé la démission collective. Quarante ans après, lorsque vous enlevez le Mur, vous voyez la différence. Et pourtant, c'est le même peuple. Les Allemands de l'Est n'étaient pas moins capables que les Allemands de l'Ouest. Ils étaient simplement paralysés par des règles d'une extrême rigidité. Il ne s'agit donc pas d'opposer deux catégories de Français, car ces deux France sont évidemment imbriquées l'une dans l'autre. Chez chacun d'entre nous, il y a deux facettes. Il n'est pas rare, par exemple, d'entendre des chefs d'entreprise réclamer plus de liberté de la part de l'État mais demander à ce même État de réglementer la concurrence !
Minute : Est-ce un mouvement politique que vous voulez constituer ?
Alain Madelin : Un mouvement, mais pas un parti. Il s'agit de rassembler des gens de toutes tendances politiques, y compris ceux qui n'ont pas forcément envie de s'exprimer dans le cadre des partis ou qui sont un peu désabusés par les joutes politiciennes. Face au lobby du statu quo, qui sait peser et se faire entendre au moment des décisions, il faut regrouper ceux qui, dans notre société, incarnent le mouvement et la responsabilité afin de leur permettre de se faire entendre. Je crois à la force des idées pour entraîner l'action. D'où le nom que nous avons choisi pour ce mouvement : Idées-Action.
Minute : Quels sont les thèmes qui vous semblent prioritaires ?
Alain Madelin : Il est difficile de privilégier telle ou telle réforme, car tout se tient. Prenons l'exemple du problème des banlieues. C'est le miroir grossissant de l'échec de l'État. D'un État qui fait mal les métiers qu'il exerce et qui, de surcroît, a développé une mentalité d'assistance. Beaucoup de nos maux viennent du fait que l'on a étouffé la responsabilité individuelle. Ce qui ne marche pas aujourd'hui, ce sont les grands systèmes collectifs que d'aucuns ont pu qualifier de "soviétiformes". Ça ne marche pas, car, comme on le disait des pays de l'Est, "le sommet ne peut plus et la base ne veut plus". Ce qui marche, en revanche, ce sont les entreprises, et il va de soi qu'elles marcheraient mieux si elles n'avaient pas à tirer le boulet d'un État qui, lui, ne marche pas.
Minute : La crise n'est-elle pas un obstacle aux réformes que vous souhaitez ?
Alain Madelin : Aujourd'hui, c'est évident, les gens ont peur de l'avenir, mais la peur est mauvaise conseillère. Il faut expliquer aux Français qu'une crise peut en cacher une autre. Il y a une crise économique, dite de conjoncture. Et il y a une crise structurelle, provoquée par l'excès de rigidité du système, dont nous subissons également les effets, les premières victimes en étant les chômeurs et les exclus. Pour retrouver la croissance et l'emploi, il faut remettre en cause ces rigidités qui bloquent la société française et qui paralysent l'initiative et l'effort.
"Beaucoup de nos maux viennent du fait que l'on a étouffé la responsabilité individuelle. Ce qui ne marche pas aujourd'hui, ce sont les grands systèmes collectifs."
Minute : Que pensez-vous du partage du travail et de la semaine de quatre jours ?
Alain Madelin : La France de l'initiative et de la responsabilité sait, d'instinct, que, lorsqu'il y a des difficultés, ce n'est pas en travaillant moins que l'on s'en sortira. Mais on en arrive aujourd'hui à une confusion des langages. Les gens sont attachés à l'emploi, ce qui est légitime, mais ils ont perdu le sens de ce qu'est un emploi.
Minute : C'est-à-dire ?
Alain Madelin : Un emploi doit créer plus de richesses qu'il n'en consomme, sinon il y aura de moins en moins de richesses et ce sera l'appauvrissement général. La question n'est pas celle du partage du travail mais de savoir comment libérer le travail.
N'est-il pas paradoxal, alors que vous exercez des responsabilités ministérielles, de faire appel à ce qu'il est convenu de nommer la société civile ? N'avez-vous pas peur que cela puisse être interprété comme un constat de l'impuissance de l'action gouvernementale ?
Si la marge de manœuvre du gouvernement peut paraître étroite, c'est que toute réforme, avant d'être engagée, doit être comprise par le plus grand nombre. Il faut donc expliquer et, tant que les esprits ne sont pas prêts, se méfier des réformes brutales. Prenons l'exemple de l'assurance maladie. Les Français n'apprécient guère que l'on augmente les cotisations et que, dans le même temps, on diminue les prestations. Ils commencent à se rendre compte que c'est un système de plus en plus injuste, car il y a ceux qui peuvent se payer une mutuelle complémentaire et ceux qui n'en ont pas les moyens. À nous de leur expliquer que ce n'est pas la réforme, mais le statu quo qui risque de tuer les acquis sociaux.
Ne soyons pas plus bêtes que les Allemands qui ont décidé d'introduire un peu de concurrence entre les caisses d'assurance maladie. À partir du 1er janvier 1996, le salarié d'outre-Rhin pourra choisir la caisse qui lui semblera la mieux gérée ou qui lui offrira des avantages supplémentaires. Mais cette réforme n'a été possible que parce qu'il y avait un consensus social. Même le SPD a dit oui.
Minute : Mais la France n'est pas l'Allemagne…
Alain Madelin : Chez nous, les rigidités et les conservatismes sont peut-être plus grands. D'où la nécessité de cette révolution culturelle que nous voulons promouvoir. Il est évident que si les gens qui croient à la responsabilité individuelle, qui croient à l'initiative, qui croient à l'effort, ne se mobilisent pas, les réformes ne se feront pas.
Jeudi 10 mars 1994
RTL
P. Caloni : Vous avez lancé votre mouvement "Idées-Action". Vous attendiez combien de personnes il y a quelques jours ?
Alain Madelin : On avait prévu un diner à 1 200 peut-être, et on a eu plus de 5 000 réponses. Cela veut dire que des gens n'ont pu venir, on s'excuse auprès d'eux, et d'autres qui n'ont pas trouvé de place.
P. Caloni : C'est quoi "Idées-Action", c'est encore un mouvement de plus ?
Alain Madelin : Non, ce n'est pas un parti de plus, il y en a assez.
P. Caloni : Je n'ai pas parlé de parti, mais de mouvement…
Alain Madelin : Oui, c'est un mouvement, un lieu de rassemblement entre des gens qui viennent de la politique, UDF et RPR, sans frontières.
P. Caloni : Ils peuvent venir de gauche ?
Alain Madelin : Oui, vraiment : l'essentiel est de partager ensemble une même analyse – la société française est bloquée – et une même volonté de réforme. Une fois qu'on a dit réforme, on n'a pas dit grand-chose. Nous essayons de donner un mot précis aux réformes, secteur par secteur, avec une sorte de fil conducteur. Si on en est arrivés là, c'est parce qu'on a détendu dans la société française le ressort de la responsabilité individuelle pour faire toujours plus confiance à l'État, aux organismes publics. On veut réintroduire la culture de la responsabilité individuelle. D'où l'importance de ceux qui pratiquent cette responsabilité individuelle au quotidien, dans leurs responsabilités économiques : les petits entrepreneurs, les salariés, tous ceux qui voudraient faire un peu plus. Lorsqu'on propose les mots "changement", "réforme", "responsabilité", on s'aperçoit qu'on fait venir beaucoup, beaucoup, de monde, et on a envie de continuer.
P. Caloni : Vous voulez casser deux siècles de mentalité ? Les rapports entre État et citoyens n'ont jamais été très simples ?
Alain Madelin : Cette fin de siècle est une sorte de rupture. Il faut faire une sorte de révolution culturelle. Ce qui marche dans le monde, c'est la culture de la responsabilité personnelle. Elle est née en France, il y a bien longtemps, il y a plus de deux siècles. Il en est ainsi de l'histoire. Il y a des grandes bouffées liberté. Après la Révolution française, on a fait la liberté du commerce et de l'industrie, on a bousculé beaucoup dans la société française. Et puis, ceux qui sont au pouvoir, ceux qui ont les places, ont tendance à reconstruire un peu des bastilles, des murailles pour se protéger. Nous arrivons dans une période où il s'est constitué une sorte de nouvelle aristocratie d'État. Il a un nouveau Tiers-État qui est fait des exclus, de ceux qui travaillent beaucoup. Aujourd'hui nous sommes dans une période de rupture sociale. Cette rupture sociale me fait peur.
P. Caloni : Vous ne dites pas explosion, mais "rupture" ?
Alain Madelin : Je ne sais pas quelle sera la forme de cette rupture sociale, mais la démocratie, la République, a toujours été la promesse d'améliorer un jour sa situation. Si par hasard on ne pouvait pas soi-même améliorer sa situation On pouvait réaliser son rêve d'ascension sociale par enfant interposé. On avait la chance de pouvoir élever ses enfants, de leur donner une situation un peu meilleure que celle qu'on a soi-même connue. Aujourd'hui, trop de Français vivent dans l'angoisse du futur, pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs enfants. Majoritairement, les Français pensent que leurs enfants n'auront pas une vie meilleure qu'eux. Quand ce rêve d'ascension sociale est bloqué, alors la situation devient explosive.
P. Caloni : Les ministres – dont le Premier d'entre eux – sont-ils des réformateurs ?
Alain Madelin : On a quand même fait des réformes importantes. Souvenez-vous du problème des retraites. Le précédent gouvernement, le gouvernement Rocard, nous avait dit : voilà de quoi faire sauter plusieurs gouvernements.
P. Caloni : Et c'est passé comme une lettre à la poste…
Alain Madelin : Quel est le gouvernement qui a réglé ce problème ? Le Premier ministre. La volonté réformatrice de ce gouvernement et de la majorité qui le soutient ne peut pas être remis en cause. Le gouvernement va-t-il aussi loin qu'il le devrait dans les réformes ? Sûrement pas ! Est-ce la faute du gouvernement ? Non ! Il y a un certain nombre d'obstacles. Il est beaucoup plus difficile de réformer en période de chômage et de récession quand les Français ont peur et se cabrent un peu devant les réformes nécessaires. C'est pour élargir la marge de manœuvre de ceux qui décident et ont le pouvoir de faire des réformes qu'il faut mobiliser ceux qui sont d'accord pour faire des réformes. C'est ce à quoi nous allons nous atteler avec "Idées-Action". Vous voulez des réformes, vous en avez assez de ces réformes qui paralysent aujourd'hui l'initiative dans ce pays ? Vous demandez beaucoup du gouvernement – on fera tout ce qu'on peut – mais ne demandez pas seulement qu'au gouvernement. Engagez-vous à chaque fois qu'on fait une réforme, il y a des forces du statuquo, des conservateurs, qui savent peser sur des décisions, qui essaient de bloquer les décisions du gouvernement. Il faut que de l'autre côté les partisans des réformes s'organisent pour peser à leur tour.
P. Caloni : Vous êtes atypique dans votre raisonnement. Vous parlez de l'aristocratie d'État et après du Tiers-État ? Vous êtes où ?
Alain Madelin : Je suis fidèle à mes origines. Je serai toujours du côté du Tiers-État. Vous connaissez la fable de La Fontaine, le savetier et le financier. Moi je serai toujours du côté du savetier et pas du côté du financier. Je crois vraiment que quand les choses sont bloquées dans la société française on ne peut pas accepter que ceux qui sont en bas de l'échelle voient leurs chances bloquées par ceux qui ont les places et qui veulent les garder.
P. Caloni : Sur le plan pratique qu'allez-vous faire ? Sans doute une grande tournée ?
Alain Madelin : Oui. Ce que nous avons fait hier soir à Paris nous allons le faire à Lyon, à Marseille, à Toulouse, etc.
P. Caloni : Vous attendez quoi de qui ?
Alain Madelin : J'attends des gens qui ont un peu d'influence dans la société par des postes de responsabilité professionnelle ou parce qu'ils sont des exemples tout autour de nous qu'ils s'engagent. Quand les gens ont peur et qu'ils hésitent, il faut souvent peu de choses pour les faire basculer du bon côté ou du mauvais côté. Ceux qui s'engagent – lorsqu'ils peuvent donner l'exemple – peuvent aider à vaincre la peur, expliquer le chômage, montrer la bonne solution. Ce sont ces petits gestes-là qui peuvent sauver, empêcher cette révolte qui gronde et que nous aurons inéluctablement si nous n'avons pas le courage de réformes audacieuses. Il faut que tous ceux qui sont les partisans de ces réformes s'unissent et pèsent : c'est pour cela qu'on a créé Idées-Action.
P. Caloni : Si vous rencontrez ailleurs autant de succès qu'à Paris cela ne va-t-il vous donner envie d'aller un peu plus loin et de passer de mouvement à formation et de formation à parti ?
Alain Madelin : Vraiment pas. On essaie là d'apporter un plus. Ceux qui me connaissent savent que j'ai toujours travaillé à l'union et que je n'ai jamais été du côté de la démagogie. Il y a un certain nombre de solutions responsables dont je souhaite qu'elles soient partagées par ceux qui décident, par l'ensemble de la majorité, par le gouvernement et aussi demain par le futur président de la République.
Avril 1994
France Réelle
Alain Madelin, le croisé de la réforme, François Broche.
Homme d'idées et homme d'action, il prône des "réformes de choc". Désireux "d'aller vite", il veut prendre le temps "d'expliquer". Itinéraire d'un ministre hors norme.
Il y a bien des ressemblances entre nos blocages et ceux de la société française à la veille de la Révolution. La France de 1994 continue de crouler sous les lois, les règlements et les codes, sous les arrêtés, les alinéas, les exceptions. Rien n'échappe à l'administration, rien n'échappe à la réglementation. On s'était débarrassé du contrôle des prix, voici que se profile le contrôle des mots.
Un an après l'avènement de la droite, quel opposant au gouvernement actuel tenait, le soir du 9 mars dernier, salle Wagram à Paris, devant plus de deux mille personnes – dont une majorité de décideurs politiques et économiques – un langage aussi musclé ? Quel croisé d'une nouvelle alternance pouvait bien lancer des mots d'ordre aussi catégoriques que celui-ci : "Compliquons la vie de l'administration jusqu'à ce qu'elle simplifie la vie des citoyens !" ?
Attention, méprise : l'orateur inspiré n'était autre, en effet, qu'un des membres les plus éminents de la majorité gouvernementale, et, qui plus est, un ministre en exercice ! Mais, il est vrai, un ministre "pas comme les autres", puisqu'il s'agit d'Alain Madelin…
"Quand on fait quelque chose, il y a toujours des risques. Mais le pire risque est de ne rien faire…" Cette petite phrase entendue au cours de l'émission "L'Heure de vérité" du 27 février ne pouvait être prononcée que par un homme qui, depuis son élection à l'Assemblée Nationale en 1978, n'a cessé de surprendre ses amis comme ses adversaires par son audace et son imagination, par son double souci également de réconcilier l'efficacité de l'action et l'approfondissement doctrinal.
Délégué national aux études du Parti républicain de 1979 à 1982, puis à l'animation (1982-85), délégué général (1983-88), puis secrétaire général et enfin vice-président du PR depuis 1990, il a été une première fois ministre (Industrie, P et T, Tourisme) durant la première cohabitation, avant d'accéder l'an dernier au poste de ministre des Entreprises et du Développement économique, chargé des PME, du commerce et de l'artisanat.
Trois chocs
Auteur d'un ouvrage intitulé "Pour libérer l'école, l'enseignement à la carte (1984)", où il proposait la création d'un "ticket scolaire". Il fut l'un des principaux rédacteurs du programme de gouvernement RPR-UDF en 1985-86 et, depuis 1982, il anime le Groupe de recherche pour l'action libérale, aux côtés des plus brillants économistes de leur génération : Henri Lepage (qui préside l'Institut Euro-92, créé par Alain Madelin en 1988), Florin Aftalion, Pascal Salin…
Il est l'homme qui a à la fois remis en honneur les idées du grand théoricien libéral Frédéric Bastiat (voir encadré) et entrepris de les appliquer, devenu ministre. Artisan des privatisations de 1986 (il avait alors mis fin aux aides exceptionnelles de restructuration versées par l'État aux entreprises en difficulté et supprimé les fonds industriels de modernisation créés par les socialistes), il a, depuis mars 1993, fait adopter au moins deux lois importantes, relatives à l'aide aux entreprises individuelles et à la transmission des PME.
Partisan de réformes-de fond, "réformes de choc dont nous avons besoin", il déclarait en juin dernier au "Grand Jury RTL / Le Monde" :
"Si je pouvais expliquer d'un mot la crise, je dirais que c'est une crise où il faut relancer l'offre créatrice. Il faut relancer l'innovation et, pour relancer l'investissement et la confiance, il ne faut pas seulement voir des mesures sur l'instant, il faut avoir un horizon dégagé, un horizon à moyen et à long terme…"
Neuf mois plus tard, il affinait en ces termes sa conception des réformes, seul remède aux désordres sociaux : "Les Français ont peur. Ils ne voient pas les avantages des réformes. Il faut que d'autres que les politiques le leur expliquent… Je ne suis absolument pas partisan de la réforme brutale : un avantage acquis, ça ne se supprime pas, ça se rachète."
Pour Alain Madelin, la reprise dépend essentiellement de "trois chocs" :
1. une profonde réforme de la fiscalité, afin d'alléger l'impôt frappant l'initiative privée, l'épargne, l'investissement, en un mot : l'innovation ;
2. une profonde réforme de la protection sociale, destinée à arrêter la dérive des dépenses de santé ;
3. une profonde réforme de l'État, fondée sur la décentralisation et l'aménagement du territoire et sur la maitrise des dépenses publiques.
La relance de l'entrepreneur
En octobre 1902, six mois avant le retour de la droite aux affaires, il déclarait au Figaro : "Il faut aller vite, ne plus laisser se développer l'idée d'un vide de programme". Cependant, l'homme pressé du gouvernement est également un homme prudent : "En matière de réformes, assure-t-il aujourd'hui, c'est une erreur de croire que le plus court chemin est la ligne droite. Quand il y a des vents contraires, il faut parfois tirer des bords…" (Interview au Point, 5 mars 1994).
À l'affût de toutes les idées neuves qui peuvent remédier aux blocages de la société française, il estime : "La politique ce n'est pas seulement l'art du possible, mais aussi l'art de rendre possible ce qui est nécessaire". C'est pour réagir contre ces blocages qu'il vient de créer le Club Idées-Actions, avec le concours de "tous ceux qui sentent bien les blocages de la société" (voir encadré). Ainsi, dénonçant le traitement social du chômage pratiqué par les socialistes (qui revenant, la plupart du temps, à créer des emplois artificiels, style TUC), il assure : "Il y a quelqu'un dont c'est le métier d'inventer des emplois : l'entrepreneur. C'est la raison pour laquelle je dirai que la relance dans ce pays, ce n'est pas la relance de la consommation, c'est la relance de l'entrepreneur".
Pour lui, l'affaire est claire : si l'on a trop de chômeurs, c'est que l'on n'a pas assez d'entrepreneurs. D'où l'intérêt essentiel de faciliter la vie de celui qui apparaît bel et bien comme "le maître de la relance" (voir France Réelle n°10, p. 11).
À quarante-huit ans, Alain Madelin veut toujours "aller vite" mais en prenant le temps d'expliquer : "Le problème des réformes, dit-il, est que l'on manque de relais pour les expliquer". Il ambitionne de faire de son club (qu'il n'hésite pas à présenter comme un "lobby") un "relais" privilégié. Ancien avocat (il était inscrit au barreau de Paris), le ministre des Entreprises semble né pour convaincre. Mais, comme son cher Bastiat, il s'est depuis longtemps pénétré de cette évidence que seule l'action politique peut faire triompher des idées justes.