Interview de M. Philippe Séguin, président du RPR, dans "Sud ouest" du 4 septembre 1998, sur le financement des partis politiques, le débat interne au sein du RPR, la préparation des élections européennes et le budget 1999.

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Média : Sud Ouest

Texte intégral

SUD-OUEST : Vous avez pris sans ambiguïté la défense d’Alain Juppé lors de sa mise en examen. En proposant au passage de légiférer à nouveau sur le financement des partis. Serez-vous compris ?

PHILIPPE SÉGUIN : Cet événement concerne une personne au-dessus de tout soupçon, donc chacun connaît l’honnêteté, la rigueur et le souci de servir. Pourtant, il est vrai que le juge fait une application stricte de la loi. Dès lors qu’il y aurait une « force injuste de la loi », pour reprendre une expression chère à François Mitterrand, il faut avoir le courage d’y remédier. Je me suis autorisé à le dire parce que j’avais eu lors de l’« affaire Emmanuelli » une réaction analogue.

SUD-OUEST : Les Français sont las des « affaires », mais est-il possible d’en finir avec elles sans donner le sentiment de les enterrer ?

PHILIPPE SÉGUIN : Oui, mais il faut avoir un sens aigu de l’Etat, être dénué de tout sectarisme et ne pas manquer de courage. Je vous laisse juge de l’absence de réaction du premier ministre.

SUD-OUEST : Existe-t-il, selon vous, un acharnement judiciaire contre les hommes politiques ?

PHILIPPE SÉGUIN : Les juges appliquent la loi dans le cadre d'une certaine organisation de la justice. Si vous me demandez si la justice est bien organisée dans ce pays, ma réponse sera non. Il y a d’ailleurs, une certaine unanimité à ce sujet. Cela étant, elle a moins besoin de « réformes » au pluriel que d'une réforme. Jusqu'à présent, on a un peu tout confondu.

SUD-OUEST : Les « affaires » sont-elles en train de modifier la nature de notre démocratie ?

PHILIPPE SÉGUIN : Nous sommes dans un scénario d’« adémocratisation », c'est-à-dire de déclin de la démocratie. Il serait d'autant plus urgent de sortir du piège que ce qui se passe sur le financement des partis participe de la déconsidération de l'ensemble du système politique. La réalité des pouvoirs de contrôle et de décision risque ainsi de glisser vers des organismes dits « indépendants », dénués en fait de légitimité même s'ils sont supposés détenir la compétence.

SUD-OUEST : Seriez-vous contre l'idée de disposer, sur tous les sujets, de « comités de sages » ?

PHILIPPE SÉGUIN : Oui, car cela correspond à une philosophie pernicieuse qui consiste à penser que le pouvoir politique est une chose trop sérieuse pour être confiée au peuple et à ses représentants !

SUD-OUEST : Que demandez-vous aux juges ? De comprendre qu'il a fallu du temps pour se mettre en conformité ?

PHILIPPE SÉGUIN : Je ne demande rien à la justice, sinon d'appliquer la loi. En revanche, un texte législatif courageux devrait tenir compte des périodes transitoires et de tâtonnements qui ne s’achèvent qu’en 1996, sans que le système actuel soit tout à fait satisfaisant.

SUD-OUEST : Pourquoi le personnel politique n'a-t-il pas mieux géré ses financements ?

PHILIPPE SÉGUIN : Parce que, dans ce domaine, l'on est allé de couardise en couardise, en disant « l'opinion n'acceptera pas que… ». En 1979, j'avais fait un rapport à la commission des lois sur la nécessité d'un financement public. L'objection qui m'avait été présentée, de façon quasi unanime, c'est que les Français n'accepteraient jamais que l'argent de leurs impôts aillent à des partis politiques. On redoutait déjà à l'époque que cela alimente l’antiparlementarisme…

SUD-OUEST : Pour changer de sujet, l'Alliance n’est-elle pas moins active que promis en début d’été ?

PHILIPPE SÉGUIN : L’Alliance se veut un système confédéral qui rassemble des familles politiques. Elle en respecte la sensibilité et l’organisation. Son rôle est de préparer une alternative à l'action gouvernementale d'aujourd'hui en recherchant le maximum de solutions communes. Elle s'y emploie. Malgré les quolibets des uns et les jacasseries des autres, elle avance lentement.
Seuls au monde avec l’Italie, nous mêlons dans un même corps à gestion unique des magistrats du siège et les magistrats du parquet. Je suis pour une dissociation, afin que les procureurs s'expriment au nom de la société, c'est à dire de la majorité des citoyens. Face à des juges tout à fait indépendants, leur lien nécessaire avec le pouvoir politique serait ainsi on ne peut plus légitime.

SUD-OUEST : Que dites-vous à ceux de vos amis qui voudraient un grand « parti du président » ?

PHILIPPE SÉGUIN : Qu’il existe. C'est le RPR. L’idée du « parti unique » est utopique et déconnectée des réalités. Il est donc normal qu'elle soit défendue par ceux qui sont, justement, déconnectés des réalités. Et ne parlons pas de M. Millon, qui, si j'ai bien compris, souhaite un « parti unique de l’opposition » et a, pour cela, créé un parti de plus !

SUD-OUEST : Comment expliquez-vous alors que M. Balladur, membre du RPR, puisse présenter tout seul un programme ?

PHILIPPE SÉGUIN : Entendons nous sur les mots. Le RPR a un « projet » qui a été largement débattu par ses assises, y compris par la haute personnalité à laquelle vous faites allusion. A ce projet doit correspondre, en fonction des circonstances, un « programme » concret, tenant compte du contexte. L'élaboration d'un « programme » est d'ailleurs l’un des grands chantiers de l’Alliance. De ce point de vue, la contribution de M. Edouard Balladur est extrêmement intéressante, utile et positive. Il souhaite d'ailleurs que ses idées soient testées et éventuellement contestées, en tout cas mises en débat, lors des conventions que nous allons organiser.

SUD-OUEST : La question des accords régionaux avec le Front national ne pourrit-elle pas le climat à droite ?

PHILIPPE SÉGUIN : Nous souffrons de deux maux : l'existence d'une extrême droite forte et l’utilisation de ce phénomène, sous couvert de l'exaltation des valeurs morales, pour une gigantesque opération de manipulation visant à neutraliser la droite républicaine et à assurer le pouvoir à une gauche pourtant minoritaire. Ne vous attendez pas à ce que j'y prête la main.

SUD-OUEST : Adversaire de Maastricht, est-ce que vous n'êtes pas ennuyé de constater que les réticences vis-à-vis de l'euro diminuent ?

PHILIPPE SÉGUIN : Je ne peux pas être ennuyé, puisque j'organise le débat à ce sujet. Ma conception d'un parti politique n’est ni celle d'un club de supporteurs ni celle d'une secte où l'on se prosternerait devant les tables de la Loi. C'est un lieu où peuvent se rassembler des représentants de l'ensemble des composantes de la société française, avec leur diversité, leurs contradictions, où l'on cherche, autour de quelques principes, à dégager une ligne politique qui soit celle de l'intérêt général. Par ailleurs, dans le contexte de détérioration du rapport entre le politique et le citoyen, en un mot, d’« adémocratisation », le parti doit plus que jamais avoir un rôle pédagogique. J'avais conçu ma campagne sur Maastricht comme une réponse au besoin d'explication sur l’Europe. Il faut mener aujourd'hui une action pédagogique sur le traité d’Amsterdam, car, s'il est un domaine dans lequel les Français ne se retrouvent pas, c'est bien l’Europe.

SUD-OUEST : Comment allez-vous aborder les élections européennes ?

PHILIPPE SÉGUIN : Notre démarche consistera à voir d’abord quelle Europe nous voulons, en mettant à jour nos références. Nous nous inspirons tous de la vision européenne du Général de Gaulle, mais nous avons eu des orientations différentes ces dernières années. Nous devons nous demander pourquoi et dissiper les malentendus. Après, seulement, nous pourrons faire des listes et voir avec qui… Nous entrons de toutes façons dans une année européenne, avec la réforme constitutionnelle et la ratification du traité d’Amsterdam, qui va provoquer beaucoup de questions et d'amendements au gouvernement, vous pouvez me faire confiance à ce sujet !

SUD-OUEST : La manière dont l'euro nous tient à l'écart de la crise économique mondiale vous aidera-t-elle dans cette « pédagogie » ?

PHILIPPE SÉGUIN : C'est effectivement possible, mais je suis un peu admiratif devant les analyses consistant à dire nous sommes protégés par une monnaie qui n'existe pas ! Le gouvernement n’en révise pas moins à la baisse ses prévisions de croissance.

SUD-OUEST : L'équipe Jospin ne jouit-elle pas, cependant, d'un climat favorable ?

PHILIPPE SÉGUIN : Dans des domaines comme la sécurité sociale, sûrement pas. Le gouvernement a inventé un nouveau « ni-ni » à propos du plan Juppé : ni application, ni remise en cause. C'est intenable. On a assisté d’ailleurs, pendant les vacances, à une augmentation subreptice du plafond des avances que l’Etat peut consentir aux organismes sociaux : de 20 milliards à 31 milliards, au prétexte de financer l'allocation de rentrée scolaire, qui va être de l'ordre du double de ce qui avait été prévu. Tout ça parce que le gouvernement ne veut pas maîtriser les dépenses.

SUD-OUEST : Ce n'est pas ce que disent les médecins radiologues, notamment…

PHILIPPE SÉGUIN : Piquer dans la caisse des uns et des autres, ce n'est pas la maîtrise de la dépense. Ce sont des pis-aller.

SUD-OUEST : Ce gouvernement prête-t-il facilement à la critique ?

PHILIPPE SÉGUIN : Certes oui. Notre critique est d'ailleurs globale et non systématique. L'inspiration du budget, par exemple, est mauvaise. On dépense trop. Sur la base de 2,8 % de taux de croissance, 55 milliards de francs rentreront en plus cette année. Selon nos calculs, 20 milliards seront affectés à la réduction du déficit budgétaire et 35 à l'augmentation des dépenses. M. Strauss-Kahn nous dit qu'il n'y aura que 16 milliards de dépenses, le reste étant affecté à la réduction des impôts. C'est un tour de passe-passe, car la baisse des impôts qu'il affiche - taxe professionnelle et droits de mutation - sont des impôts locaux qui seront compensés par l’Etat. Les autres baisses sont annulées, et la réforme du quotient familial va entraîner un prélèvement de 4 milliards de plus. La priorité reste à la hausse des dépenses publiques…

SUD-OUEST : Certaines sont utiles. l’Etat ne va-t-il pas subventionner la mise en place des trente-cinq heures ?

PHILIPPE SÉGUIN : La preuve est faite que cela ne créera pas d’emplois. Les accords ont deux conséquences : une réduction fréquente du pouvoir d'achat des salariés et l’introduction de la flexibilité. Tout en réservant notre jugement sur l'impact des trente-cinq heures sur l'ensemble de l'économie française, on peut dire dès maintenant que, pour les salariés, il y a eu tromperie sur la marchandise.