Texte intégral
C'est la première fois qu'il revient sur la place publique depuis qu'il n'est plus le numéro un du PS. À six mois d'une élection présidentielle à laquelle il renonce, Michel Rocard analyse pour "Le Nouvel Observateur" les grands enjeux de 1995. Au moment où Jacques Delors est plus que jamais sur le devant de la scène en publiant un livre, "l'Unité d'un homme", Rocard dit pourquoi le président de la Commission européenne est à ses yeux le mieux placé pour défendre les valeurs de la gauche
L'année 1994 restera celle de trois prodiges, qui interdisent de désespérer des hommes : les premières élections au suffrages universel en Afrique du Sud, l'espoir, même constamment menacé, de la paix entre Israël, la Palestine et les pays arabes, l'amorce d'une solution en Irlande. On peut donc endiguer des haines, mettre en échec la fatalité prétendue, bref, ouvrir des voies à un avenir plus heureux que le présent. Plus fondamentalement, puisqu'il est possible à l'humanité de renouveler la vie de génération en génération, rien ne doit lui interdire de renouveler aussi les formes d'organisation sociale. Je demeure donc indéfectiblement un optimiste, optimisme de la volonté contre pessimisme de l'intelligence, pour reprendre l'expression de Romain Rolland dont Gramsci avait fait sa devise.
Encore faudrait-il, pour que l'humanité maîtrise son destin, que la perspective tracée soit claire, et que les instruments d'action collective demeurent agiles, rapides et efficaces.
Les civilisations occidentales ne vont pas bien. La réalité sociale y échappe de plus en plus au contrôle des hommes, et le spectacle du politique aujourd'hui n'est pas rassurant. Peu de nations, si même il en est, donnent l'impression de pouvoir assurer chez elles un bien-être minimal, une sécurité croissante et une insertion réelle de tous dans la vie sociale. Rien ne parait pouvoir remédier à un chômage massif, et à ses corollaires que sont la désagrégation sociale, la perte d'identité, la drogue, la délinquance, l'angoisse. Plus une famille ne peut être certaine de l'avenir de ses enfants. Et quand s'estompe la certitude que les retraites sont garanties, que les hôpitaux fonctionnent bien, que l'on peut déambuler dans sa ville en toute sécurité, ou que écoles, collèges, lycées et universités sont en mesure d'accueillir tous les jeunes, alors on est fondé à se demander pourquoi, et comment, ces tendances à la dégradation pourraient bien un jour reprendre une direction favorable.
Quant à la communauté internationale, elle n'a pas été plus capable de faire fermer Tchernobyl, ou même seulement de faire taire la radio assassine des Milles Collines, que d'imposer la paix en Bosnie. L'ordre de l'univers ne donne guère l'impression de s'améliorer.
De là ces relents délétères qui, devant l'impuissance des politiques traditionnelles, alimentent les démagogues.
Or une part tout à fait notable des difficultés du monde actuel – c'est visible partout, mais tout spécialement en France – tient à la désuétude de nos instruments. Nos grands systèmes, éducation, justice, sécurité sociale, donnent depuis longtemps des signes de faiblesse, ou d'insuffisance, largement liés à ce que leur taille, leur rigidité, leurs archaïsmes les rendent peu flexibles et largement incapables de s'adapter aux évolutions de la nécessité sociale.
Depuis peu de temps, les scènes nationales comme la scène internationale font apparaitre en outre une désuétude accélérée d'instruments jusque-là essentiels. Je veux parler des partis politiques, des armées, et même du concept de superpuissance.
Existe-t-il encore des partis politiques capables de porter efficacement de grands projets d'avenir ? La paix en Afrique du Sud a été à l'évidence voulue et faite par deux et très petites équipes d'hommes, largement contre le gré de leurs partis respectifs. Ce ne fut pas tellement différent en ce qui concerne le processus de paix entre Israël et la Palestine, et c'est plus vrai encore, s'il se peut, en Irlande du Nord. Ailleurs, ni Gorbatchev ni Eltsine n'ont agi comme conducteurs de grandes forces collectives ; bien au contraire, ils ont devancé, bousculé et brutalement transformé les groupements d'hommes dont ils étaient l'émanation. En Occident également, dans de nombreux pays, les forces politiques organisées apparaissent souvent comme des obstacles plus que comme des moteurs aux changements nécessaires.
Quelle est au monde l'armée qui se sent adaptée aux besoins de la sécurité internationale tels qu'il se manifestent aujourd'hui ? Celle qui évolue le plus vite est peut-être la nôtre, et elle le doit à son intenses participation aux missions humanitaires.
Il n'est jusqu'à la notion de superpuissance qui n'apparaisse tombée en désuétude. Pour défendre l'Occident contre l'URSS, le président des États-Unis pouvait débloquer des centaines de millions de dollars et mobiliser des armées immenses. L'URSS disparue, le président des États-Unis ne peut plus ni faire payer les dettes de son pays si l'ONU, ni intervenir en Bosnie, et doit surmonter de multiples difficultés, et d'innombrables hésitations, pour mettre à bas la petite mais sanglante dictature d'Haïti.
Seuls bougent finalement les dossiers ou les conflits sur lesquels l'intuition et la ferme volonté d'un individu en responsabilité rencontrent l'accord de quelques protagonistes importants. Ainsi sont né la démocratie en Afrique du Sud, l'espoir de paix au Moyen-Orient ou en Irlande, la paix en Nouvelle-Calédonie. Encore faut-il que le problème soit de nature à appeler une décision majeure et unique plutôt qu'un processus continu fait de décisions multiples, appelant toutes du courage mais dont aucune ne suffit à régler le problème. Ce n'est pas ainsi qu'on pourra, en France, réformer la fiscalité, réduire de chômage ou préserver la protection sociale, ni dans le monde faire baisser les taux d'intérêt ou assurer le démarrage de l'Afrique.
En bref, le déclin des grands appareils verticaux s'est accéléré, les structures que les hommes se sont données évoluent partout beaucoup moins vite que les problèmes, les situations, les techniques et les mentalités D'où la tragique impression d'impuissance du politique.
Je crois cette évolution redoutable car dommageable à la confiance que réclame le fonctionnement de nos démocraties. J'ai consacré une bonne part de mon énergie, ces dernières années, à tenter de réhabiliter les partis politiques, sans y parvenir.
Pourtant, nous savons d'ores et déjà que, passé la prochaine élection présidentielle française sur laquelle elles pèseront moins qu'elles ne le souhaiteraient, les grandes formations auront un rôle à jouer dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Dès lors, pour tous ceux qui, comme moi, ne seront pas candidats à l'élection présidentielle, il n'est qu'une forme d'action : alimenter la réflexion publique de manière telle que les enjeux fondamentaux de la période prochaine, non seulement ne soient pas éludés, mais occupent le centre de la discussion et en conditionnent l'issue.
Je ne crois pas, et ne veux pas croire, que soit fatal le déclin de civilisation dans lequel nous semblons être engagés. J'ai même la conviction que commencent à émerger en Europe les conditions culturelles d'un sursaut, d'un réveil. Encore faut-il, puisque nous n'avons guère d'instruments collectifs d'une action publique efficace, que la perspective, elle, je le disais plus haut, soit claire.
Ce que je crois, c'est que la France a besoin, à terme proche, d'un petit nombre de décisions fortes à effet relativement puissant et rapide – sortes d'opérations de chirurgie politique. Mais elle ne les acceptera que si celles-ci s'inscrivent dans une vision convaincante du futur.
Cinq exigences à mes yeux conditionnent l'avenir de la France, et, bien au-delà d'elle, celui de l'Europe et du monde.
1. La première est d'ordre éthique. Gouverner, c'est choisir et aussi entraîner. On ne saurait le faire sans confiance collective. Et la confiance ne devrait plus aller qu'à des hauts responsables insoupçonnables, quant à l'argent évidemment, mais insoupçonnables aussi quant au poids relatif des convictions et des calculs politiciens dans leurs décisions. Ce sont là les conditions majeures du retour à la conscience civique, telle que l'incarnaient à gauche Léon Blum ou Pierre Mendès France, et de la fin du discrédit de la politique. De ce point de vue, le bilan moral de ces dernières années est désastreux. Les Français sont en droit d'exiger un sursaut. Leurs responsables ont le devoir de l'accomplir. Contre leur gré, souvent, la justice les y oblige. Tant mieux ! Il faut que cessent ces petits arrangements avec l'argent, qui deviennent vite de grandes sources de dégâts pour la dignité du politique, et donc pour la démocratie elle-même.
2. La deuxième vise le chômage, qui ébranle le sol même de notre civilisation. On ne peut accepter l'impuissance grotesque maquillée en espoir de retour à la croissance : celle-ci ferait au mieux baisser le chômage de 50 000 et 100 000 personnes au cours d'une "bonne année", alors qu'il est de 3 millions et demi. Qui peut croire que les Français supporteraient les quarante à cinquante ans qu'il faudrait, à ce rythme, pour résorber le chômage ? Il faut frapper fort pour tout de suite, et voir loin où l'on va.
Le mise en place de la retraite progressive (mesure très peu coûteuse qui évite le passage brutal et traumatisant de l'hyperactivité au sentiment de désœuvrement), la promotion du temps partiel (il n'est pas une amélioration quand il est imposé), la suppression négociée et compensée des heures supplémentaires (qu'on pourrait avantageusement remplacer par des emplois nouveaux) sont autant de mesures nécessaires. Je crois aussi indispensable que les avantages fiscaux donnés à la machine contre l'homme soient progressivement remplacés par l'inverse : instaurer la déductibilité des charges sociales plutôt que ceux des investissements qui suppriment des emplois. Il faut aussi, bien sûr, que soit entamée, en plusieurs étapes, la réduction de la durée du travail. Tous cela finira par s'imposer. Tout cela, fait intelligemment, est parfaitement compatible avec le maintien de notre compétitivité. Alors pourquoi attendre et subir, plutôt que préparer et en tirer collectivement profit ?
Tout cela, qui est faisable et serait déjà considérable, est indispensable dès aujourd'hui. Mais cela ne saurait pourtant suffire à long terme.
En effet, deux évolutions atteignent directement et complétement la place du travail productif dans notre société. La première, c'est évidemment la disparition des périodes longues de forte croissance qui avaient financé les dépenses de l'après-guerre. Mais la seconde, plus profondément et plus durablement encore, vient des effets de la "révolution informationnelle" : l'homme a mis trois millénaires pour remplacer peu à peu son énergie par celle des outils, puis des machines ; il ne s'affaire que depuis quarante ans à remplacer les fonctions déductives et logiques de son intelligence par de nouvelles machines, et les premiers effets en sont déjà ravageurs et le seront de plus en plus. Dès lors, toute perspective de retour à ce que, naguère encore, nous appelions le plein emploi est à l'évidence définitivement interdite. C'est la forme classique du salariat qui est en cause.
Le patronat des pays développés le sait fort bien, dont une partie cherche à profiter de la situation pour briser, tant en matière de garanties sociales que de droit du travail, tout ce que les salariés ont patiemment arraché et construit dans le siècle. Il y a quelque chose d'indécent dans cette régression patronale à la lutte des classes sous les plus archaïques de ses formes.
Mais si l'on veut éviter le désastre humain que serait le retour à cette sauvagerie sociale, il est grand temps d'esquisser les formes de cette société où le "travail productif" occupera sensiblement moins de la moitié du temps actif de chacun, et où, par conséquent, les revenus, les garanties sociales, mais aussi les capacités créatrices, les responsabilités prises, les prestiges sociaux, les satisfactions tirées des accomplissements personnels devront dépendre de moins en moins du seul travail salarié.
3. La troisième exigence, qui découle de ce constat, est de définir l'activité des hommes.
Dans la société d'aujourd'hui, ne sont réputés nobles que le travail intellectuel ou le travail consistant à utiliser des machines. Pourtant, et par exemple, il est à peu près aussi rémunérateur, et beaucoup plus gratifiant, de participer à l'éducation de jeunes enfants, de venir en aide à des handicapés ou à des personnes âgées dépendantes, que d'être confiné huit heures par jour à des tâches purement répétitives. Le travail qui vise simplement des rapports entre des personnes n'est pas jugé noble. Or c'est celui-ci, et celui-ci seulement, qui, sous des formes très diverses, sera de plus en plus requis dans l'avenir.
On sait en outre aujourd'hui que nous n'utilisons, ne fertilisons et ne développons qu'environ 20 % des capacités du cerveau humain. L'avenir est au plein emploi de l'intelligence, et notamment de l'intelligence appliquée aux relations entre les hommes. L'état actuel de la planète laisse deviner que le champ est gigantesque.
Combien de millions de talents créateurs, quel que soit le champ de la création, n'ont pas éclos parce que les systèmes, éducatif puis productif et commercial, ont longtemps négligé cette capacité créatrice, majeure ou mineure, que chacun porte en soi ? L'ennui profond que dégage une société de pure consommation ne peut être combattu que par la participation créatrice.
Keynes sentait tout cela, qui écrivait dès 1930 que, sans une mutation culturelle fondamentale, les sociétés d'abondance, saturées de biens matériels, et n'ayant pas inventé l'appétence à autre chose, sombreraient dans une "dépression nerveuse collective". Nous y sommes. Même Adam Smith, concluant son traité sur la richesse des nations (1776 !), évoquait le problème du lien social au-delà de l'économie, dès lors que l'abondance des richesses permettrait de dépasser l'organisation de la lutte pour la survie. Il parlait là de la "république philosophique".
Tous deux retrouvent d'ailleurs ainsi l'intuition de la Grèce antique, berceau de la démocratie, pour qui le travail productif ne comportait aucune vertu éthique, civique ou sociale. C'était donc l'affaire des esclaves. L'homme libre en tout cas ne vivait que par et pour son épanouissement personnel, celui de sa famille, celui de la cité. Ce qui était alors le privilège de quelques-uns, qui profitaient de l'asservissement des esclaves, peut-être demain le lot de tous, grâce à l'asservissement des machines.
Cette troisième exigence est donc d'aider par tous les moyens à valoriser des talents, notamment créatifs, de toute nature, à estimer à leur juste valeur, élevée, toutes les tâches d'aide entre les personnes, à stimuler la vie collective, à multiplier les prises de responsabilités associatives, coopératives, mutualistes, syndicales et politiques. Il s'agit à la fois de créer la démocratie participative et de permettre à la société civile de prendre enfin sa véritable place.
L'enjeu est la recherche collective des moyens d'un accomplissement personnel des individus, au-delà du lien social du travail, pour être, agir et faire ensemble.
Une condition majeure, pour faire accepter cette perspective, est une lutte renforcée contre les inégalités. La sociologie contemporaine a établi que le sentiment d'impuissance et de colère devant les inégalités est un facteur de désagrégation sociale, de violence et de déviance beaucoup plus fort que le niveau absolu de la richesse collective, quel qu'il soit. En fait, c'est le primat exclusif de l'argent comme régulateur unique de nos sociétés qu'il faut, pour des raisons de survie remettre en question aujourd'hui pour faire émerger d'autres références collectives.
4. La quatrième exigence touche les règles du jeu social. L'économie de marché ne saurait fonctionner sans bornes. Or, qu'il s'agisse justement des inégalités ou de l'environnement, des dérèglements ou des excès de la sphère financière, qu'il s'agisse encore des secteurs non marchands de notre activité, dans des domaines comme l'éducation, la santé, la culture ou le développement du territoire, toutes nos sociétés ont un urgent besoin de voir l'économie de marché enfin soumise à l'arbitrage de pouvoirs publics fermes et respectées parce qu'intégrant une participation citoyenne élargie. Le rôle de l'État ne se limitera pas à cela, mais la fermeté qu'il montrera et le respect qu'il saura inspirer lui permettront de jouer, dans tous les domaines où c'est indispensable, son rôle d'arbitre de l'intérêt général.
5. La cinquième exigence concerne tout bonnement la planète. Le marché mondial, l'acharnement à la sur-compétitivité aussi, et la pollution plus encore, sans parler de la révolte universelle de la conscience devant les horreurs ou les carnages, où qu'ils aient lieu. L'effort pour mettre un peu d'ordre dans ce système passe par la recherche inlassable de pactes, d'accords et de contrats politiques, sociaux et écologiques entre grandes zones mondiales.
Cette bataille pour l'organisation de la planète exige une réforme de l'ONU et des grandes institutions mondiales, en même temps que l'émergence – les ONG en montrent la voie – d'une démocratie participative internationale.
La France a une grande histoire. Elle est respectée du monde auquel quand elle parle de l'universel. Rédactrice de la Déclaration des droits de l'homme, créatrice de son concept de laïcité sans lequel ni l'Irlande, ni la Bosnie, ni le Proche-Orient, ni l'Algérie ne connaitront vraiment la paix, motrice aujourd'hui de l'action humanitaire, la France a encore beaucoup à dire à l'Europe et au monde. Elle le peut sous la seule condition de se reprendre en main elle-même.
Charles de Gaulle a dit un jour à André Malraux : "J'ai rétabli la France parce que j'ai rétabli l'espoir du monde en la France".
Cela reste à notre portée si nous le voulons assez pour en prendre les moyens. Demain, j'en suis sûr, sera fait d'idées neuves. Celles que j'évoque dessinent la France pour tous. Elle repose sur trois principes simples.
D'abord, bien sûr, le travail pour tous. Oui, il faut que les Français travaillent plus. Mais cela, pour moi, ne signifie pas que ceux qui ont un emploi travaillent davantage. Cela signifie qu'il y ait davantage de Français au travail. Alors ne nous berçons pas d'illusions : la quantité de travail disponible ira au mieux en stagnant, et plus vraisemblablement en diminuant encore, peu à peu mais, au total, beaucoup. Ou bien, donc, chacun travaille progressivement un peu moins, pour vivre mieux et pour travailler tous, ou bien l'emploi est appelé à devenir une sorte de privilège. Alors, comme Lévi-Strauss le prévoyait avec inquiétude voilà quarante ans, nous évoluerons vers la société constituée non plus en classes mais en castes : une caste d'élite intellectuelle, une caste d'élite de la richesse, la caste de ceux qui ont un emploi qui, minoritaires, voisineront avec d'autres castes, nombreuses, écartées de tout. Or, en plus, il est de la nature des castes de se reproduire à l'identique de génération en génération, car s'il est difficile de sortir de sa classe, il est impossible de sortir de sa caste. Ce ne serait pas la société duale. Ce serait, pis encore, la société explosée, explosive.
Ensuite, l'auto-organisation pour tous. Henri Atlan et d'autres ont montré la pertinence et la fécondité de ce concept, pour toutes les formes du vivant, du biologique au politique. Je crois à l'ambition du politique. Mais il lui faut savoir que les réponses les meilleures sont souvent celles que la société et les individus inventent eux-mêmes. Le rôle du politique est de les suggérer, les encourager, les faciliter. Il n'est pas de prétendre avoir réponse à tout et pour tout le monde, moins encore de vouloir l'imposer à toute force. Qu'il s'agisse de certains quartiers, de certains ateliers, de certaines administrations, ce sont les solutions que les gens ont eux-mêmes imaginées et prises en charge qui sont presque toujours les plus fécondes. Ceux qui les imaginent, les défendent, les mettent en œuvre, font de la politique, au sens le plus élevé du terme. Sur cette conception-là de la politique, chacun doit se sentir partie, tandis que ceux qui en font métier ne sauraient prétendre à aucun monopole, mais justifier leurs choix par le dévouement qu'ils mettront au service des idées les meilleures, alors même qu'ils n'en seraient pas les inventeurs – bref, concepteurs le plus souvent possible, mais accoucheurs toujours. L'auto-organisation pour tous, c'est donc aussi la politique pour tous.
Enfin, la société pour tous. Cela implique naturellement la lutte de chaque instant contre toutes les formes d'exclusion, contre toutes les inégalités abusives. Cela signifie aussi une France citoyenne, active, où chacun à sa manière prend sa part à l'aventure commune et retire d'elle une partie de son épanouissement, ou les difficultés des uns deviennent forcément l'affaire des autres, où chacun a sa place, où tous ont leur protection, chacun ses responsabilités, et personne son impunité.
Voilà la France pour tous, qui peut n'être pas seulement un rêve. Voilà le véritable enjeu de 1995.
Chacun doit mesurer que nous sommes à un carrefour. Il est des contraintes qui pèsent sur tous, dont tous doivent tenir compte. Mais il existe aussi des choix, et c'est bien un choix politique que celui qui consiste à se tourner résolument vers le social, avec ce qu'il porte de profitable à l'économique, plutôt que se tourner vers le tout économique, en espérant que le social suivra. Le premier choix est évidemment le mien, celui naturel à la gauche.
Cette espérance, j'ai voulu l'incarner dans le combat présidentiel. La vie en a autrement décidé, la vie avec ses aléas, ses erreurs, ses cruautés et aussi ses enthousiasmes et ses espoirs. J'ai vécu tout cela. Alors, renoncer à une ambition, soit ! Mais rien, jamais, ne me fera abandonner un idéal.
Cette espérance, Jacques Delors peut aujourd'hui la porter, l'apporter. Je connais ses réticences. Je les respecte d'autant plus qu'elles l'honorent. Mais je forme le vœu qu'il les surmonte et que chacun sache, ce dont ni lui ni moi n'avons jamais douté, que nous serons unis dans ce combat qui devra nécessairement marquer rupture et renouveau. Jacques Delors, à mes yeux, représente ce à quoi je suis le plus sensible : des convictions sociales, morales, intellectuelles, une éthique politique qui privilégie le pouvoir-faire sur la conquête et l'exercice du pouvoir pour le pouvoir, la volonté de convaincre plutôt que de séduire, le pari de l'intelligence de nos concitoyens plutôt que sur leurs craintes ou leur crédulité, le dédain de l'habilité manœuvrière et le choix de la vérité. Pour cela, j'aspire à aider de toutes les forces de ma conviction toutes celles et tous ceux qui, comme lui, ont choisi de se consacrer au service de l'idéal qui nous est commun.