Déclaration de M. Philippe Douste-Blazy, ministre délégué à la santé, sur les enjeux de la génétique et notamment de la thérapie génique, Strasbourg le 25 octobre 1994.

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Circonstance : Visite de l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire à Strasbourg le 25 octobre 1994.

Texte intégral

Monsieur le Député Maire,
Monsieur le Président du Conseil Régional,
Messieurs les Directeurs,
Messieurs les Présidents,
Monsieur le Professeur,
Mesdames et Messieurs,

Inaugurer un nouveau laboratoire de recherche s'apparente au lancement d'un navire, chargé de paix et de prospérité future.

Votre Institut, Monsieur le Professeur, Mesdames et Messieurs, est particulièrement impressionnant ; et je ne veux pas cacher ma fierté, devant celle réalisation qui est la vôtre. Je veux vous en féliciter.

Votre réalisation est exemplaire à bien des égards : d'une part, parce qu'elle est le fruit d'une collaboration juste et rigoureuse entre les institutions publiques et le secteur privé. La recherche médicale est un champ privilégié pour cette coopération, où chacun doit garder sa vocation première et sa personnalité. Les exemples de telles collaborations se multiplient et je m'en réjouis ; d'autre part et surtout, parce que ce nouveau laboratoire est celui d'une des équipes de recherche en génétique les plus performantes au monde, et vous êtes, à ce titre, les ambassadeurs éloquents et prestigieux de notre pays. En vous visitant, j'ai rencontré nombre de scientifiques étrangers de premier plan, qui avaient choisi de travailler ici, à Strasbourg, témoignant de votre notoriété.

L'Institut de Génétique et de Biologie Moléculaire et Cellulaire, réunit ainsi plus de 400 personnes autour de la personnalité exceptionnelle du Professeur Chambon et vous avez su faire de Strasbourg, Monsieur le Professeur, une capitale mondiale de la génétique.

La génétique, faut-il le souligner devant vous ? Transformera plus complètement encore nos conditions de vie que ne l'ont fait la découverte des bactéries, des antibiotiques et des vaccinations. Ses progrès ont été si rapides qu'ils ont surpris les scientifiques eux-mêmes.

Aujourd'hui la chirurgie génétique est une banalité, l'identification du gène d'une protéine, la localisation des gènes des maladies génétiques, sont devenues des procédures courantes : nous savons lire le code génétique à une telle vitesse que nous sommes en mesure de dresser des cartes de plus en plus précises du génome humain. L'amplification génique transforme les conditions du diagnostic de nombreuses maladies : elle nous permet aussi, étonnant paradoxe, de remonter dans le temps et de lire directement l'histoire du vivant.

Nous commençons à connaître les rouages délicats des mécanismes qui contrôlent l'expression des gènes, et la division et la différenciation cellulaire.

Enfin, l'ère de la thérapie génique vient de débuter, et c'est une épopée immense – peut-être celle qui sera la plus marquante des conquêtes de l'homme – qui s'ouvre devant nous. Ce sera certainement celle du XXIe siècle.

Les conséquences pour la santé, les conséquences économiques seront visiblement considérables et ce que vous faites ici, ce qui se passe à Strasbourg, nous y prépare et a fait de notre pays un précurseur avancé dans une compétition aux enjeux considérables.

De tels succès peuvent nous inciter à la vanité et à l'arrogance envers la nature, et, ils portent, vous le savez, les risques d'une perversité considérable : ils peuvent être aussi l'instrument ultime de l'asservissement de l'homme.

Mais en même temps, la génétique nous a montré l'universalité profonde du vivant, sa diversité et l'unicité de chaque être.

Du tube à essai, à la pratique médicale quotidienne et jusqu'aux actions humanitaires et à la protection de l'environnement, c'est le même respect, la même éthique de la nature et de l'homme qui doit prévaloir. C'est ce qu'un philosophe contemporain a exprimé comme le devoir de responsabilité. Cette responsabilité nous concerne tous, c'est la responsabilité des chercheurs, celle des médecins, elle est aussi celle des institutions cl du Gouvernement et bien sûr celle du ministre de la Santé.

Car je considère, comme l'un des devoirs les plus impérieux qui m'incombe, de veiller à ce que nos concitoyens bénéficient des avancées remarquables de la génétique et de les protéger des risques considérables d'atteinte à leur intégrité et à leur personnalité auxquels ils s'exposent.

L'éthique, en cette matière, me paraît s'appuyer sur un remarquable consensus : D'abord, un très fort consensus national qui s'est révélé à l'occasion des discussions de la loi que Madame Veil et moi-même avons présentée au Parlement : un consensus européen ensuite qui se révèle dans la préparation d'une convention : un consensus universel enfin, qui se dessine par les travaux du Comité de Bioéthique de l'Unesco.

La France, par son autorité scientifique et culturelle joue certainement le rôle d'un guide éminent. Elle a affirmé la non-brevetabilité du génome, patrimoine commun de l'humanité, ce qui n'interdit nullement les protections industrielles nécessaires à l'utilisation d'inventions génétiques ayant un objectif défini :
- elle a affirmé l'intangibilité du génome génomique en l'état actuel des connaissances ;
- elle a récusé l'eugénisme en règlementant très sévèrement le diagnostic prénatal et plus encore le diagnostic préimplantatoire.

Les découvertes génétiques auxquelles la France a contribué, lui donnent tout le poids nécessaire pour faire entendre ses convictions éthiques : la découverte de la régulation génétique, celle de l'individualité biologique de chaque être, les anomalies chromosomiques à l'origine des maladies héréditaires et celles qui produisent les tumeurs, l'architecture générale des gènes - découvertes ici à Strasbourg - l'identification courante des gènes responsables des maladies héréditaires, autant de découvertes où nous nous sommes illustrés, autant d'espoirs nouveaux pour de nombreux patients.

Plus de 4000 maladies génétiques ont été recensées : des anomalies génétiques sont à l'origine des tumeurs et des mécanismes génétiques en règlent la progression et la malignité – domaine où vous vous illustrez – elles prédisposent aussi aux pathologies les plus fréquentes et les plus graves.

C'est la tâche du ministre de la Santé d'organiser systématiquement et efficacement l'exploitation de ces découvertes pour le bénéfice de nos patients.

Il nous faut penser à un véritable plan "génétique et santé".

La génétique doit, très largement, entrer dans la pratique quotidienne de chaque médecin, en ville, comme à l'hôpital.

Les médecins doivent recevoir une formation approfondie en génétique et la spécialité doit être renforcée. M. Griscelli vous a indiqué les mesures que j'avais arrêtées avec Le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, M. Fillon, dans cette perspective.

Mais, à l'heure où les connaissances évoluent si vite, les médecins, les patients et leurs familles doivent être tenus informés en permanence des progrès réalisés. Aussi j'envisage de créer, avec le tissu associatif et notamment avec l'Association Française contre la Myopathie dirigée par M Barataud, un centre permanent d'informations sur les maladies génétiques.

Le financement conjoint des efforts de recherche en thérapie génique doit conduire à une véritable filière française impliquant les laboratoires de recherche publique : les industriels intéressés et les hôpitaux. Ainsi la création au sein des hôpitaux de Centres de recherche en thérapie génique, associant des équipements spécifiques en lits et des laboratoires de proximité me parait-elle un objectif souhaitable.

La responsabilité du ministre de la Santé est naturellement d'assurer la plus grande sécurité par les patients qui bénéficieront des premiers essais.

Je souhaite que soit créée une intercommission dont le rôle sera de coordonner l'action des commissions actuelles qui ont à formuler leurs avis sur les projets d'essais de thérapie génique, d'assurer le suivi de ces essais et d'accréditer les centres cliniques de thérapie génique. Une telle intercommission me parait pouvoir concilier au mieux les impératifs de sécurité dans un contexte d'incitation et de simplification des procédures.

Ces dispositions devraient renforcer le potentiel de la France au tout premier plan qu'elle occupe.

Vous avez montré, Monsieur le Professeur, que le code génétique savait être silencieux et qu'il avait même de longs silences, Il nous reste, vous le savez mieux que quiconque, bien des énigmes à résoudre. Que cachent-elles et quels nouveaux champs d'actions nous ouvriront-elles ?

Le laboratoire que nous inaugurons aujourd'hui sera certainement l'un des navires explorateurs les plus performants de ces inconnus que nous saurons maîtriser tous ensemble au bénéfice de l'homme et de la nature.