Déclarations de M. Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, dans "Le Peuple" du 3 novembre 1994, dans le cadre du Comité confédéral national, sur les propositions de la CGT pour la préparation de son 45e congrès.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Réunion du comité confédéral national (CCN) de la CGT les 3 et 4 novembre 1994 à Montreuil

Média : Le Peuple

Texte intégral

Je partage les décisions des fédérations et de I'UGFF qui ont décidé de se saisir de l'opportunité du 23 novembre.

Pour la région, j'ai des difficultés à percevoir les possibilités de faire un grand 23 et aussi un grand 26 novembre.

Le risque est réel de se retrouver sur cette démarche et sur un 26 CGT plus réducteur, plus étriqué en contenu, en manifestants et en organisations syndicales. Cela ne nous aiderait pas pour progresser après.

Nous devons éviter la fracture entre public et privé et exclus. Cela pose la question de travailler en lien avec le secteur public et nationalisé les convergences des autres secteurs pour le 23 novembre.

Non posé en termes de ralliement à FO mais en termes de construction unitaire offensive, convergente. Un tous ensemble le 23 novembre pouvant avoir plusieurs formes d'actions et de manifestations et sans vouloir faire entrer dans le cadre du 23 ceux ou celles qui ne veulent pas y aller.

Travaillons pour créer les conditions à partir des lieux de travail pour faire converger dans le cadre de la semaine et du temps fort du 23 novembre le plus grand nombre de salariés des différents secteurs et catégories sociales.

Cela implique des efforts des directions syndicales dès maintenant car ce n'est pas gagné d'avance et cela ne va pas aller de soi.

Les débats du CCN ont été importants, enrichissants. Nous en avions besoin. La situation elle-même est intéressante même si elle nous pose des problèmes.

Se situer dans la réflexion collective engagée depuis plusieurs mois, sur la façon de conduire nos efforts et initiatives pour la construction du mouvement revendicatif que nous voulons développer.

Certes, les difficultés sont réelles mais, en toute lucidité, l'évolution de la combativité l'est aussi, non seulement pour ne pas se laisser faire, mais pour des exigences nouvelles et avec un élargissement sensible du champ revendicatif porteur d'action et de résultats.

C'est vrai pour l'emploi, avec l'impact des bureaux d'embauche.

Après les questions, les interrogations et les explications entre nous, il est maintenant clair qu'il ne s'agit pas d'une conception de simple agitation. Ce sont des pôles de rassemblement de lutte en partant des besoins d'emploi, des conditions de travail, etc. C'est une démarche payante puisque, à partir des bureaux d'embauche, se développent des luttes qui donnent des résultats.

C'est vrai pour les emplois précaires avec l'exigence de les transformer en emploi complet qui génère luttes et résultats.

C'est vrai contre les privatisations, les délocalisations en lien avec l'emploi et surtout – et c'est nouveau – dans la bataille des salaires où il se passe quelque chose. Soyons attentifs à cela : la première grève spectaculaire et victorieuse s'est déroulée dans la profession des journalistes à qui on demande d'expliquer que "se battre pour son salaire c'est faire du mal à l'emploi". Et des succès revendicatifs importants sur les salaires sont signalés dans la métallurgie, des patrons inquiets anticipant même certains conflits. C'est encourageant puisque c'est la confirmation de ce que nous avons dit et de ce qui guide notre travail; nous sommes conscients que tout ne dépend pas de nous, mais ce n'est pas rien de constater que nos initiatives collent à la réalité, peuvent accélérer son mouvement et élargir sa portée.

C'est exigeant parce que chaque évolution fait surgir de nouveaux problèmes, à commencer par la prise de conscience du lien entre les problèmes de branches, de secteurs publics et privés et les différentes situations. L'idée de faire converger public, privé, nationalisé, de favoriser la réponse à l'exigence du "tous ensemble", fait son chemin.

Encore faut-il s'expliquer sur le "tous ensemble" qui ne doit pas obligatoirement revêtir la même forme, le même jour, les mêmes conditions. Le besoin de ténacité de la pression revendicative sur chaque question ne peut s'accommoder d'un moule unique. Les efforts entrepris par nos fédérations, nos syndicats et nos militants sont considérables.

Même si tout ne dépend pas de nous, nous avons aidé à l'élargissement du champ revendicatif, au changement de tonalité de la bataille contre les privatisations, aux luttes contre les délocalisations, à la prise de conscience de l'enjeu des services publics, des exigences de l'emploi.

Les 1 500 000 signatures de la pétition sur la protection sociale ont eu des effets dans les réflexions et l'état d'esprit de nos concitoyens.

Enfin, la journée du 19 octobre a été un moment très fort contre l'exclusion, cette dérive qui déchire la société française.

La multiplicité d'initiatives des unions départementales a dépassé de dix fois le niveau d'impulsion confédérale qui prenait en compte les difficultés prévues.

Le chemin parcouru sur la construction de solidarités fortes pour le rassemblement du monde du travail est prometteur.

Du même coup, en avançant, nous nous sommes créés des problèmes, telle l'initiative de FO, donnée nouvelle qui ouvre une perspective forte de développement unitaire et combatif mais qui ne peut nous faire perdre de vue les objectifs de la semaine d'action du 20 au 26 novembre : l'enracinement revendicatif sur les thèmes prévus.

Cela étant, on est encore loin de la dimension nécessaire du processus unitaire pour la semaine d'action, ne perdons pas de temps.

Le temps fort du 26 novembre avait été conçu comme élément plus spectaculaire capable d'entraîner plus de monde. Nous avons toujours besoin de cela sans nous priver de l'opportunité du 23 novembre. Nous aurions eu tort de bouder l'initiative FO et la rapidité de la réaction des fédérations pour l'investir est significative des progrès de la maîtrise de notre ligne d'action.

Donc, premier objectif du CCN : assurer une participation massive le 23 de tous les personnels appelés à l'action ce jour-là. Ce n'est pas gagné d'avance. Ensuite, il faut prendre des initiatives pour travailler aux convergences privé/public, à condition que ce ne soit pas artificiel, que cela corresponde vraiment à la volonté des salariés.

N'avons-nous pas intérêt à un investissement confédéral interprofessionnel affirmé pour cette journée ? Nombre d'éléments n'y poussent pas mais incitent, au contraire, à laisser les fédérations du secteur privé et les unions départementales apprécier l'opportunité du comment ? Qui ? Dans quelles conditions faire converger ?

Il ne faut pas lâcher ! semaine d'actions même s'il faudra s'adapter en fonction des possibilités. D'abord, cela nous permettra d'éviter le risque d'opposition public/privé, ce que nous n'éviterions pas en basculant tout sur le 23.

Ensuite, il y a des initiatives diverses en préparation : le 22 pour l'UCR, le 24 pour d'autres organisations. Enfin, les contenus revendicatifs resteront différents. Nos fédérations du secteur public et nationalisé auront beaucoup de difficultés pour que les questions de protection sociale soient bien présentes le 23, ainsi que le droit au travail et le droit de vivre. Pour cette raison, il serait préférable de ne pas renoncer au 26 en adaptant dans chaque département les formes susceptibles de tenir compte de la situation nouvelle.

Donc, il faut un effort de mobilisation dans le secteur public et privé le 23 et effort de mobilisation le 26. C'est la condition pour qu'il n'y ait pas relâchement de l'effort unitaire dont nous avons besoin.

 

45e congrès : une préparation dans la vie

Lettre de louis Viannet, Secrétaire général de la CGT, à toutes les directions des bases syndicales

Cher(e)s camarades,

Ce n'est pas souvent que le secrétaire général de la CGT s'adresse directement à tous les dirigeants et dirigeantes des syndicats de la confédération.

Il faut donc que le motif soit sérieux. Il l'est ! Puisqu'il s'agit de la préparation du prochain congrès confédéral.

Quel que soit le secteur d'activité dans lequel vous exercez vos responsabilités syndicales, les problèmes qui assaillent votre quotidien, celui des syndiqués de votre syndicat ou des salariés de votre entreprise, nourrissent de plus en plus cette lancinante interrogation: Mais où va-t-on ?

Le tissu social est profondément déchiré. Trouver un emploi devient une gageure et les jeunes qui, en nombre grandissant, se désespèrent au chômage, ne trouvent de débouchés qu'en intérim, CDD, temps partiel, contrats de diverses formes ou petits boulots éphémères.

Forts de ce moyen de chantage, beaucoup de patrons, de directions, encouragés par nombre de dispositions gouvernementales, en rajoutent contre les salaires, les conditions de travail, les droits et libertés… La protection sociale est en ligne de mire. Les retraites sont menacées…

Bref ! chacun, chacune, à partir d'approches diverses, de sensibilités ou de situations personnelles différentes, cherche quelle réponse apporter, comment se défendre, comment s'y prendre pour être plus fort et plus solidaire.

Cette recherche, ces interrogations, impliquent tous les niveaux de l'organisation et ne nous conduisent pas, pour autant, à rester "l'arme au pied". Le nombre d'actions revendicatives augmente et les efforts pour l'unité d'action donnent des résultats encourageants.

Mais l'importance des enjeux, la rapidité et l'ampleur des bouleversements appellent aujourd'hui un gigantesque effort de réflexion collective, en dehors de toute démarche qui pourrait laisser penser qu'il y a ceux et celles qui savent, et les autres, cantonnés à un rôle de spectateurs. Tout au contraire. Pour que notre action syndicale soit à la hauteur, et que l'on décide ensemble de tout ce qu'il y a à changer dans la CGT pour cela, ce qui va être décisif, c'est la discussion large entre les syndiqués.

Cette recherche, ces débats, sont indispensables pour que les analyses, propositions, orientations qui se dégagent de notre congrès, soient l'émanation de ces discussions.

Dès maintenant, il faut s'y mettre, organiser, échanger et débattre entre syndiqués et aussi les salariés que nous saurons intéresser à cette réflexion collective.

En clair, nous voulons que les textes sur lesquels les syndiqués auront, plus tard, à se prononcer, soient le fruit de leurs réflexions. Nous voulons un congrès qui porte vraiment l'empreinte de ce que veulent les syndiqués de la CGT. C'est aujourd'hui une nécessité politique vitale pour l'avenir de notre syndicalisme.

Le rôle des dirigeants de syndicats est évidemment considérable, car c'est leur impulsion qui va être déterminante pour l'organisation de tout cela.

C'est donc sur vous que repose la responsabilité d'organiser et d'animer ces débats et de faire remonter les points essentiels qui émergeront de la discussion dans votre syndicat. Pour aider, un "quatre pages" vous sera transmis prochainement, qui n'est rien d'autre qu'un point d'appui pour que s'engage la discussion et pour contribuer à ce que les questions les plus importantes ne soient pas oubliées.

Ce texte que vous allez remettre aux syndiqués n'est pas à amender ou à voter, c'est simplement une aide pour débattre. Car ce qui compte avant tout c'est de faire s'échanger les opinions et de faire remonter les idées essentielles.

Cette façon de procéder demande des efforts, de la volonté et de l'initiative. Nous souhaitons que toutes les discussions partent bien de la vie, du quotidien, de ce que vivent les salariés et de ce qu'ils auraient envie de vivre. C'est ainsi que nous préparerons le congrès dans la vie.

Nous comptons donc sur vous pour contribuer au succès de cette démarche nouvelle qui doit nous permettre de faire un pas supplémentaire dans la vie démocratique de notre organisation.

L'enjeu est de taille. De la réussite de cette démarche dépend largement la qualité de nos décisions.

Je vous prie de croire, cher(e)s camarades, à mes fraternels sentiments


Intervention de clôture de Louis Viannet, secrétaire général de la CGT

Dans mon esprit cette intervention n'a pas valeur de conclusion. C'est l'ensemble des organisations qui aura à la tirer et à la mettre en œuvre, à la mettre en pratique et très vite.

Par contre, les débats de ces deux jours appellent tout naturellement un certain nombre de réflexions et de remarques que je tiens à soumettre à la fin des travaux de ce CCN.

Ce CCN est le reflet du nombre, du sérieux, et de l'ampleur des questions qui vont prendre toute leur place dans la préparation du 45e congrès.

Le contenu des débats que nous avons eus, notamment dans la deuxième partie de la discussion, montre que nous allons avoir à faire preuve d'un grand esprit de responsabilité pour que les débats autour de ces questions sérieuses soient effectivement mis au service de la volonté collective d'apporter les réponses les plus adaptées possibles à la situation, et d'avancer ensemble pour le plus grand bien de la CGT.

Il y a aujourd'hui une aspiration très forte de la masse des syndiqués d'une CGT à l'offensive sur tous les créneaux.

J'ajoute que nous devons chercher à faire progresser ces questions dans la vie sans attendre car nous ne sommes pas actuellement dans l'état d'esprit d'attendre que le 45e congrès les tranche et que, d'ici là, on se contente de "regarder".

Préparer ce congrès dans la vie

Les décisions que nous avons prises, en particulier du point de vue de la conception de la préparation du 45e congrès, nous conduisent à affirmer avec beaucoup de force notre volonté de préparer ce congrès dans la vie. C'est-à-dire en lien avec les préoccupations des salariés dès qu'elles apparaissent, en fonction des situations telles qu'ils les vivent.

Ceci nécessitera évidemment une articulation entre les questions que nous mettons en débat et les efforts que nous faisons pour être en prise avec les problèmes du quotidien.

Je partage l'idée qui est venue dans la discussion : "la préparation du 45e congrès, ce n'est pas seulement débattre. C'est débattre pour construire. C'est débattre pour agir". Nous avons à faire marcher ensemble ces deux nécessités très fortes, et construire et agir en nourrissant le débat, en l'impulsant, en travaillant à l'organiser.

J'ai bien noté moi aussi la tendance non seulement à pointer les problèmes mais à les accumuler avec une telle insistance que si cela devait constituer la démarche de préparation du 45e congrès, eh bien, camarades ! nous irions vers l'asphyxie avant même d'avoir pu amorcer un début de discussion avec les syndiqués. Aujourd'hui, les syndiqués n'attendent pas qu'on en rajoute sur ce qu'ils vivent au quotidien. Ils attendent beaucoup de choses de nous et, en particulier, des éléments de confiance et des lueurs d'espoir.

Nous sommes la CGT. Or, nous avons vraiment besoin de donner une dimension inégalable aux efforts pour aider les syndiqués à s'emparer du débat, de la préparation du 45e congrès. C'est décisif pour donner de la surface à l'élaboration de réponses neuves, fruit de leurs réflexions, fruit de leurs pratiques, fruit des enseignements qu'ils tirent de ce qu'ils vivent tous les jours, de ce à quoi ils sont confrontés. Ainsi d'ailleurs que de celles des salariés avec qui ils travaillent, ils discutent, ils échangent.

C'est parce que nous avons besoin d'un tel engagement que nous avons cherché une forme inédite de préparation. Quand je dis une forme inédite, cela veut dire que nous ne savons pas si elle va marcher. Mais nous en avions besoin parce qu'un réel débat est nécessaire avec les syndiqués et entre les syndiqués.

Nous avons eu beaucoup d'efforts à fournir pour nous dégager de la pratique et des tendances qui faisaient qu'on décidait à la place des salariés. Nous devons continuer cet effort pour arrêter de décider à la place des syndiqués, de ce qu'ils veulent, de ce qui est bon ou moins bon pour eux et pour elles.

Il nous faut donc proposer une forme qui aide, qui incite au débat, à la réflexion collective, qui aide les syndiqués à dire ce qu'ils attendent du syndicalisme CGT aujourd'hui. Et s'ils en profitent pour dire ce qu'ils attendent de leur syndicat, de leur union départementale, de leur fédération, de la confédération, ce sera autant de gagné.

À la lumière de la discussion du CCN, je crois que nous avons vraiment toutes raisons de nous féliciter d'avoir choisi cette démarche, en toute lucidité des difficultés qu'elle comporte. Comme nous avons eu raison de lancer toutes nos forces dans la mise en œuvre de sa réalisation, car le risque existe d'un débat élitiste, où chacun pourrait être tenté de considérer que sa préoccupation, son opinion, son désaccord doit être le point d'orgue de ce qui doit être discuté dans la préparation du 45e congrès. Il faut dépasser ces attitudes.

De ce point de vue, je voudrais faire une remarque. Je la considère sérieuse et nécessitant de la part de la direction confédérale, de la commission exécutive, et en particulier du bureau confédéral, de travailler à chercher des réponses aux questions qu'elle pose. Je ne peux pas laisser se terminer ce CCN sans vous faire part de cette réflexion.

Je ne connais pas l'opinion des membres du CCN. Mais le sentiment que j'ai eu dans la deuxième partie de la discussion, c'est que nous avons eu beaucoup plus un débat devant le CCN, qu'un débat du CCN. C'est une question très sérieuse pour nous tous et, de ce point de vue, je suis preneur à cet égard de propositions.

Nous avons eu un débat du CCN lorsque nous avons discuté de l'action.

Mais dans la deuxième partie nous avons eu autre chose. Comme un CCN qui aurait été "pris à témoin" de débats qui existent, qui sont vrais, mais à propos desquels les conditions n'avaient pas été réalisées pour que le CCN s'en empare et s'y investisse. Cette situation révèle une vraie question, et personne ne peut se considérer satisfait de ce constat.

Organisme souverain de la CGT entre deux congrès

À l'évidence, le CCN est un tout. Ce sont les organisations et ce sont les camarades qui composent la commission exécutive confédérale. Mais justement, à partir du moment où dans le CCN certaines questions rebondissent en prolongement de débats qui ont eu lieu à la commission exécutive, force est de constater que tous les participants ne sont pas sur un pied d'égalité. Nous l'avons vérifié aujourd'hui et cela ça nous pose un problème.

Je ne pense pas qu'on puisse rester avec une telle zone d'insatisfaction dans la façon de travailler avec le CCN sinon on va affaiblir ce qui constitue le socle de la place et du rôle du CCN qui est l'organisme souverain de la CGT entre deux congrès. Cela ne peut et ne doit pas être seulement une formule. C'est pourquoi, à la lumière des débats de ces deux jours de travaux, je ne préjuge pas le nombre de réunions du CCN dont nous allons avoir besoin d'ici le 45e congrès.

Nous ne pourrons pas mener la préparation du 45e congrès, sur le rythme habituel des réunions du CCN. Nous allons avoir à y réfléchir et à formuler un certain nombre de propositions pour des méthodes de travail qui permettent au CCN de s'investir pleinement. Parce que si nous avons un décalage à notre niveau, comme la discussion d'aujourd'hui l'a montré, nous mesurons ce que cela va donner dans nos organisations sur le lieu du travail, nos syndicats, nos sections syndicales ! Voyons les dégâts que pourrait provoquer une démarche visant à imposer des débats à des syndiqués qui n'ont pas le moindre élément pour pousser leur réflexion sur ces sujets. Certains syndicats ou sections syndicales que j'ai connus nous auraient pris pour des gens venant d'un autre monde s'ils nous avaient entendu ! Et cela ne veut pas dire que les questions qui sont venues, qui viennent et qui vont encore venir, sont des fausses questions. Ce sont de vraies questions mais, à mon avis, nous avons à travailler pour que ces questions-là soient mises à la portée des syndiqués, des syndicats, des sections syndicales afin, qu'effectivement, elles puissent être prises en compte dans le débat.

Sinon, nous créerons nous mêmes les conditions pour nous faire taxer de bavards et donner ainsi la mesure des écarts entre les discours et les actes qui seraient alors perçus par la grande masse des syndiqués.

En tenant compte de ce qu'ont dit plusieurs camarades, je ne soupçonne personne ici de sous-estimer ce que sont les réalités des conditions de travail, des conditions de vie dans les entreprises. Apprécions toutefois tout ce ça va nous demander d'esprit d'initiative et de créativité pour faire en sorte que les syndiqués puissent effectivement s'emparer de ce débat.

Ce débat est un tremplin

Ce n'est ni un supplément d'âme, ni un artifice. Je pense au contraire que c'est un tremplin pour tendre (vous voyez qu'y compris dans les formulations j'essaye d'être modeste), à ce que les syndiqués soient toujours plus engagés dans le processus d'élaboration de nos lignes d'action, la construction du rassemblement, les efforts pour l'unité d'action.

Non seulement nous n'avons pas assez de syndiqués, mais nous avons beaucoup de mal, bien que nous n'en ayons pas assez, à les mettre sur le pont avec efficacité pour en faire de véritables acteurs.

Or, tendre vers cet objectif, c'est développer notre capacité à réduire l'écart entre les potentialités qui s'affirment et les moyens que notre syndicalisme CGT doit conquérir pour peser sur l'évolution de la situation.

Ces potentialités sur la combativité, les possibilités de rassemblement, l'élargissement du champ revendicatif, le champ que ça ouvre pour construire des solidarités nouvelles, pour travailler à des convergences très fortes, posent vraiment la responsabilité du syndicalisme de classe en termes complètement renouvelés.

S'il y a un problème de course de vitesse, c'est là qu'il se situe. Parce qu'en définitive, si véritablement nous ne sentions pas des potentialités dans le mouvement social aujourd'hui, si nous ne percevions pas les changements qui interviennent dans l'état d'esprit et le comportement, le problème de la course de vitesse ne se poserait pas. Elle serait perdue avant même de commencer.

Si donc elle existe, c'est précisément parce qu'il y a ces deux éléments d'un côté des potentialités réelles, et de l'autre côté des difficultés pour notre syndicalisme à conquérir les forces nécessaires.

Nous avons parlé à la fois de crise du syndicalisme et d'immense besoin d'un renouveau. Non seulement il n'y a rien à retirer, mais je crois que la succession des événements que nous vivons, confirme à quel point ces aspects pèsent sur la situation actuelle en France, en Europe, dans le monde.

Ces questions ont des aspects français spécifiques, des aspects CGT spécifiques mais la crise du syndicalisme ne se résoudra pas et le besoin d'un sursaut ne se produira pas s'il n'y a pas un renouvellement complet d'un certain nombre de conceptions.

Ainsi ce que doivent être la place et le rôle de l'action syndicale et de l'action collective aujourd'hui, marqués par le besoin d'impulsion d'une dynamique de conquête et de reconquête, ne sont pas l'apanage de notre seul pays. Partout il y a affaiblissement des forces organisées avec évidemment des spécificités, mais partout il y a des difficultés pour construire un mouvement revendicatif porteur d'aspirations à partir desquelles peuvent se structurer les possibilités d'une alternative.

Pour s'en convaincre il suffit de lire certains commentaires tendant à établir des comparaisons entre le syndicalisme français et d'autres syndicalismes européens et de discuter avec les responsables de ces syndicats européens qui expliquent leurs difficultés, leurs problèmes, voire même leurs angoisses.

Nous connaissons une grande organisation syndicale qui, aujourd'hui, syndique un nombre plus important de retraités que d'actifs.

Le nombre de retraités syndiqués à la CGT ne nous fait pas courir ce risque et ce n'est pas une perspective à avoir, mais il faut avoir le souci de développer le nombre de syndiqués retraités.

Il y a des signes que quelque chose est en train de changer

En même temps, partout il y a des signes que quelque chose est en train de changer et d'une prise de conscience grandissante sur la nécessité d'agir et sur la possibilité d'imposer d'autres choix.

L'échec de John Major cette semaine, à propos de la privatisation de la poste en Grande-Bretagne, est de ce point de vue particulièrement révélateur. Pas seulement parce qu'il y a échec, mais par rapport à ce que cela signifie à partir d'une convergence de lutte entre syndicats et usagers qui se trouve être un phénomène complètement nouveau dans ce pays.

Et c'est d'autant plus symbolique que c'est la première fois que le syndicalisme britannique parvient à porter la lutte à ce niveau. Rappelons-nous que la lutte exemplaire des mineurs n'est pas parvenue à empêcher le saccage des mines en Grande-Bretagne.

Pour la première fois, il y a un succès de cette importance qui est d'autant plus significatif qu'il n'y a pas de tradition d'engagements interprofessionnels dans ce pays comme nous pouvons l'avoir chez nous.

Beaucoup d'autres exemples pourraient être cités qui confirment cette double réalité.

Spécificités et particularités

Certes, nous avons chez nous des spécificités et des particularités. Le niveau atteint par la division syndicale est une spécificité bien française. Cet enracinement idéologique du syndicalisme, qui a favorisé une structuration du pluralisme est tel que surmonter la division aujourd'hui, dépasser cette sclérosante atomisation des forces, devient véritablement un effort titanesque et nécessite en permanence des initiatives tenaces.

Je souhaite être bien compris. Je ne dis pas "il y a la CGT et les autres" ou "la CGT a tout juste et les autres tout faux". Non. Je souligne qu'il y a une réalité qui fait que l'existence d'un syndicalisme de classe a marqué le mouvement social de notre pays, et imprégné de son empreinte toute une histoire jalonnée par des conquêtes, par des succès. Mais il l'a marqué aussi par une aspiration sinon permanente du moins très forte à un véritable changement de société, à la fin de ce système d'exploitation. Il a généré des comportements qui ont enraciné encore plus les bases de cette division syndicale.

La faiblesse des forces organisées est également une spécificité française. Elle a des caractéristiques très actuelles, tout au moins dans la dernière décennie. Mais elle ne constitue pas un élément nouveau. Il y a une tradition de faiblesse des forces organisées dans notre pays et beaucoup de choses liées à la division, au poids de l'anarcho-syndicalisme, à la façon dont se sont structurés les rapports entre politique, syndicalisme, partis politiques, organisations syndicales.

Mais la faiblesse des forces organisées est beaucoup plus marquée que dans d'autres pays, même si j'ajoute, parce qu'il faut quand même le savoir, qu'un certain nombre d'organisations syndicales, notamment européennes, disent ouvertement que pour le moment le lien qui leur permet d'éviter une chute trop forte de leurs adhérents c'est le lien qui existe entre le fait d'être syndiqué et d'accéder à un certain nombre d'éléments de couverture sociale. Et tous sont très inquiets sur ce qui pourrait se produire si ce lien-là venait à être déchiré. Objectifs auxquels pensent d'ailleurs de très nombreux patrons et de très nombreux gouvernements !

À cela s'ajoutent les difficultés que nous rencontrons effectivement pour mettre notre syndicalisme CGT au diapason des enjeux, en voyant bien lucidement à quel point effectivement notre syndicalisme CGT a été bousculé, violenté. Et ceci tant au travers de l'expérience que nous avons eue à vivre chez nous que des enseignements que nous avons à tirer des différentes évolutions au plan international avec, en particulier, tout ce qui s'est passé dans les ex-pays dits socialistes.

Il faut ajouter à cela le véritable coup de boutoir de la transformation du salariat, du statut de salarié, du travail, l'explosion dans la dernière décennie de formes de salariat inconnues comme la précarité, le temps partiel… avec, maintenant, les efforts systématiques du patronat pour faire entrer dans la vie la flexibilité. J'ai bien entendu Christian Larose. Je sais bien que le patronat s'appuie sur un certain nombre d'aspirations réelles des salariés pour faire passer ses propres objectifs. Mais le fait est que, pour le moment, nous n'avons qu'un nombre d'exemples très réduit où nous sommes parvenus à imposer au patronat des formes de flexibilité qui prennent en compte un certain nombre d'aspirations des salariés. Partout ailleurs ce sont les objectifs des patrons qui l'emportent. Le chômage s'amplifie et les coups tombent drus, partout, dans tous les secteurs, dans tous les domaines et la casse frappe violemment et elle se produit effectivement dans les branches et dans les secteurs industriels qui ont constitué les bastions de la CGT.

Je crois qu'il serait vain de vouloir le nier. Entre la portée des coups que nous prenons dans la métallurgie, dans la construction, dans la sidérurgie etc. et la réalité des ouvertures que nous avons été capables de faire dans des couches de salariés où le syndicalisme a eu et continue d'avoir beaucoup de mal à être présent, l'écart est considérable.

J'ai toujours été frappé par le fait que très peu de journalistes et d'experts se posent la question de savoir pourquoi, alors qu'il y a autant d'organisations syndicales, il y a autant de déserts syndicaux et qu'en règle générale là où le syndicalisme existe il y a plusieurs organisations. Par contre il y a des zones complètes où il n'y a pas la moindre activité ni même de présence syndicale.

Formidable fond de confiance

Par-delà l'affaiblissement des forces organisées, la CGT reste la cible des coups du patronat, parce qu'elle demeure la force toujours susceptible de travailler au rassemblement et de créer à tout moment un rapport de forces qui peut mettre en cause la mise en œuvre de leur stratégie. Et cela, précisément, parce qu'elle apporte la preuve qu'on peut développer une démarche revendicative démocratique sur ce formidable fond de confiance, comme cela a été dit.

La démarche que nous essayons de mettre en œuvre, depuis maintenant plusieurs années, porte ses fruits, donne des résultats, encourage. Elle est en réalité une extraordinaire preuve de confiance que nous avons envers le monde du travail, envers toutes les catégories de salariés.

Pascal Janots a parlé de la rencontre et de la perspective de l'adhésion de l'Ugict à Eurocardes. Quand je vois ce qu'est Eurocardes, ce que sont les organisations qui sont à l'intérieur, l'activité qu'elles mènent, je me dis "on n'est pas si en retard que cela !". Toutes les organisations européennes disent : "on a vraiment besoin de l'Ugict parce qu'elle constitue pour nous une importante expérience, une source de réflexions extraordinaire". Pourquoi alors s'autoflageller ? Même si nous mesurons le champ de prospection que nous avons à faire vivre en regard des évolutions et de toutes les transformations.

Nous avons certes beaucoup à faire. Mais le DGB, par exemple, en est encore, dans la plupart de ses syndicats, à interdire la syndicalisation des cadres, en particulier dans les syndicats d'industrie. Je ne veux pas minimiser car la course de vitesse n'est engagée ni avec le DGB ni avec la CGIL, même si l'émulation ne fait de mal à personne. La course de vitesse nous la menons avec ce que sont les besoins de la situation chez nous.

Avec qui va-t-on faire l'unité ?

Sur la question des échecs des tentatives de recomposition, de constitution d'un pôle réformiste, je voudrais dire à mon ami, Jean-Claude Gagna que ce n'est pas infamant de parler du réformisme. Le réformisme c'est une réalité historique.

Les organisations concernées en parlent moins puisqu'il y a eu échec mais c'était bien de la constitution d'un pôle réformiste dont elles parlaient.

Mais si l'on considère le réformisme comme infamant, avec qui va va-t-on faire l'unité, se rassembler, faire converger les efforts ? Je suis pour regarder les choses en toute lucidité. Les échecs des tentatives de recomposition et de constitution d'un pôle réformiste confirment que les potentialités que nous avons de faire se rencontrer d'une part, notre conception du syndicalisme, notre conception de la démarche démocratique, notre volonté de faire des salariés les acteurs du développement du mouvement social et, d'autre part, les propres aspirations de ces salariés, sont des potentialités bien réelles, à condition de ne rien ralentir dans nos efforts entrepris, pour transformer le syndicalisme.

Cela ne va pas assez vite, pas assez loin ? Nous n'avons pas encore gagné toutes les organisations de la CGT ? Nous n'avons pas encore levé toutes les réticences qu'il y a dans les têtes sur ce besoin de transformer ? Nous n'avons pas encore levé la crainte de perte d'identité qui existe ici ou là ?

Peut-être que s'il y avait plus de clarté dans ce que nous voulons changer, comment nous voulons le changer, y aurait-t-il moins de réticences dans les têtes. D'où le besoin du débat, le besoin de s'expliquer mais en même temps ce qui domine c'est quand même une remarquable transformation de l'état d'esprit dans nos organisation sur la prise de conscience de la nécessité d'engager cette bataille du changement.

Alors, c'est vrai, il faut le traduire en acte et là, effectivement, ça coince encore. On ne peut à la fois admettre – comme l'ont fait plusieurs camarades, et ce que personne ne conteste – qu'il y a vraiment volonté de la direction confédérale de travailler à ces changements, qu'il y a vraiment des efforts entrepris, que les efforts entrepris donnent des résultats, et accumuler des éléments de découragement qui vont à l'opposé des efforts entrepris dans la plupart de nos organisations.

C'est vrai, cela ne se fait pas sans difficultés, sans efforts, sans mérite et sans doute qu'il faudrait bousculer plus. Il m'est arrivé de rencontrer des syndicats ou des sections syndicales où effectivement il apparaissait nécessaire de changer un certain nombre de choses. Et puis, quand on approfondit, qu'on discute avec les camarades, entre le discours qu'on avait écrit avant la réunion et la façon dont on aborde le débat, il y a un drôle de différence. Je pense à une entreprise de six cent salariés avec vingt et un syndiqués ventilés… dans douze ateliers !

Vous savez tous ce que sont les réalités de nos forces, des implantations de nos syndiqués. Bien sûr, tous les secteurs n'en sont pas là. Dans certaines branches et certains secteurs, le fait de l'existence de statuts, de droits, de possibilités de réunir les syndiqués donnent des capacités très importantes. Ce n'est pas pour rien si dans ces secteurs existe le niveau de résistance le plus significatif. Mais attention, ils diminuent en nombre.

Alors, le pire serait de jeter le manche après la cognée sous le prétexte que ça ne va pas assez vite. Je suis le premier à considérer qu'il faudrait que ça aille plus vite. Je suis le premier à considérer qu'effectivement, à certains moments j'ai la conviction que les efforts ne sont pas assez "titillant" mais en même temps, c'est avec toute la CGT qu'on va changer. Ça n'est pas une partie de la CGT qui va faire changer l'autre. C'est vrai que c'est un objectif ambitieux qui comporte un certain nombre de contraintes.

C'est aussi avec cette ambition là que nous voulons préparer le 45e congrès même si nous sentons bien que certaines organisations vont un peu plus vite que d'autres et qu'en particulier, dans les bases où nous avons de jeunes et nouveaux militants, militantes, qui viennent à l'action militante sans être englués par tout ce que nous portons dans les têtes, qu'on le veuille ou non, cela va plus vite. D'abord, plus ils sont jeunes, plus cela correspond à leur façon de voir, de penser, d'être.

Évidemment qu'il y des lenteurs, des lourdeurs. J'ai déjà eu l'occasion de le dire : il y en a un certain nombre auxquels il va falloir qu'on s'attaque effectivement, mais ce n'est pas le secrétaire général de la CGT, tout seul, qui va mener cette bataille, même s'il a son rôle à jouer. C'est les uns avec les autres que nous avancerons, tels que nous sommes, divers, et pas les uns contre les autres.

Une CGT plurielle complexe

Nous sommes divers, réellement divers. Mais il n'y a pas des diversités nobles et des diversités infamantes. Il y a des diversités qui constituent effectivement une CGT plurielle, complexe. Nous avons le devoir de travailler avec toutes les diversités. Toutes, y compris en aidant à ce que se transforme tout ce qui a besoin de se transformer ou en aidant à ce que progresse la réflexion partout où elle doit progresser.

Nous avons tous des efforts à faire. Pour nous écouter et pour écouter ce que nous disons vraiment et engager le débat loyalement. Loyalement, c'est effectivement dire très clairement ce que l'on veut, ce que l'on propose et en particulier lorsqu'il s'agit de changements. Ensuite, on est d'accord ou on n'est pas d'accord, mais on sait au moins de quoi on discute.

Sur ce qu'il convient de changer, nous avons des opinions différentes, mais cela, ce n'est pas une découverte. C'est précisément parce que nous avons des opinions différentes entre nous que nous avons besoin de faire partir le débat d'en bas pour une approche plus concrète de la construction de solidarités nouvelles de la façon de conduire la démarche démocratique et, y compris, de faire vivre les différences.

En tant que direction confédérale, de fédération, d'union départementale, nous avons des choses à apporter au débat avec les syndiqués. Mais nous avons beaucoup de choses à apprendre, notamment sur la faculté qu'ont nos syndiqués dans les syndicats, de mettre la diversité au service de ce qu'ils considèrent comme étant leurs objectifs essentiels et prioritaires.

Il y a encore des handicaps à surmonter pour développer une véritable culture du débat. C'est tout à fait vrai, et une de nos difficultés, c'est que chaque fois qu'il y a un excès d'un côté, cela encourage un excès de l'autre. Et cela, c'est une caractéristique qui se retrouve à chaque fois.

Et cela marche tellement bien, qu'il y en a qui s'en servent. Cela non plus n'aide pas le débat pour avancer.

Il y a des étiquetages trop rapides et nocifs. Nous avons le devoir de les combattre, mais pas en général, à la cantonade, parce que cela ne fait avancer personne, au contraire. Par contre, lorsque des problèmes surgissent, il faut s'en parler franchement, en sachant que les désaccords existent non seulement entre individus ou personnalités, mais aussi entre organisations dans la CGT. Parce que la diversité traverse également nos organisations. Elles ont leur culture, leur histoire, leur façon de faire, de penser. Et bousculer tout cela n'est pas si simple !

Il y a des étiquetages qui font du mal, mais le refus de considérer les diversités dans tout ce qu'elles sont, est encore un mai très partagé. Il faut combattre les tendances à fixer les clivages et s'efforcer plutôt de les dépasser. Mais la tendance à se regrouper par affinités plutôt que de rechercher la diversité, c'est aussi un mal qui est trop largement partagé.

Il y a un besoin de vivre différemment

La démission d'Alain s'inscrit dans ces données que nous avons le devoir de combattre, de modifier, de faire changer. Si elle est tout à la fois regrettable et dommageable pour l'effort collectif, je me dois de dire qu'elle ne découle pas d'un aboutissement inévitable. J'ai entendu parler de crise au bureau confédéral. Il n'y a pas de crise au bureau confédéral. Il y a un besoin de vivre différemment.

Pourquoi ? Parce que ce ne sont plus seulement des diversités ou des différences. Ce sont des divergences. Mais ce n'est pas une découverte. Ces divergences, existaient avant le 44e congrès. Elles ne se sont pas gommées. Même si dans l'effort qu'il y avait à faire, tel que l'a exprimé le 44e congrès, tout le monde a considéré que c'était cela qu'il fallait faire. Mais chacun l'a fait en partant de son approche ou de la façon qu'il avait de concevoir ce qu'il fallait changer et comment il fallait le changer. Et cela pose des problèmes nouveaux.

Cela a posé, par exemple, des problèmes d'appréciation par rapport à la façon dont Bernard Vivant a traité de la démission d'Alain Obadia. Mais ce n'était pas du tout une volonté, ni de banaliser, ni de minimiser. Mais Bernard Vivant a bien été obligé de tenir compte du fait qu'au bureau confédéral, il n'y a pas la même opinion. Et il n'y a pas deux opinions ! Il y en a plusieurs au bureau confédéral !

Et nous avions besoin, y compris de ce débat. Alors, évidemment, on aurait pu dire : "Mais pourquoi n'avoir pas réglé au bureau confédéral…". Et alors qu'est-ce que cela changeait. D'ailleurs, tous les camarades du bureau confédéral se sont exprimés. Dès l'instant où l'on reste dans un cadre qui permet à tout le monde de s'exprimer, c'est une très bonne chose. Cela permet justement au CCN de prendre en compte tous les éléments, de réfléchir, d'écouter et de se faire son opinion. Cela constitue-t-il vraiment l'idéal des situations pour faire vivre la direction collective de la CGT ? Pas vraiment. Mais nous avons vécu des moments plus délicats. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de progrès. Je pense qu'il y a des progrès. J'ai bien entendu ce que dit Jean-Christophe Le Duigou "il faut dépasser majorité et minorité". Cette appréciation mérite qu'on la discute. Car je veux bien ! Mais il faut dire comment ! Parce qu'à un moment donné il faut que l'organisation décide. Et quand une organisation décide avec des camarades qui n'ont pas tout à fait la même opinion, le risque existe qu'il y ait une majorité et puis une minorité. Sinon, elle ne décide plus.

Nous allons avoir à créer les conditions, (et je tiens à y veiller), pour que ce ne soit pas toujours les mêmes majoritaires et toujours les mêmes minoritaires. Je suis convaincu que la vie de la CGT doit le permettre. Ensuite, le fait d'être minoritaire ne veut pas forcément dire qu'on a raison. Je conçois que cela puisse être un moment désagréable. Quand on a vraiment la conviction des idées qu'on défend, quand on a la conviction profonde que ce que l'on pense correspond aux nécessités et puis, qu'à un moment donné, cette opinion-là n'est pas partagée, cela peut quelquefois conduire à des réactions qui encouragent des comportements fatalistes.

Cela aussi, il faut qu'on le dépasse. Des débats, il y en a eu avec Alain. Il y a eu des débats individuels dans le bureau confédéral et dans la commission exécutive. Cette situation aurait pu connaître un autre dénouement que sa démission. Surtout au moment où on appelle toutes les forces de la CGT à s'engager dans le débat. Et ma responsabilité de secrétaire général me fait un devoir de dire au CCN, avec clarté, fraternité, mais avec fermeté, que nous avons ensemble à tirer les enseignements, sinon de la démission elle-même, mais aussi de tous les problèmes que pose Alain et que pose cette démission.

Parce qu'il y a les problèmes que pose Alain pour légitimer sa démission, et le problème que l'acte de démission pose.

Donc, nous avons à en tirer les enseignements et en même temps à veiller à ce qu'elle ne devienne pas un point de cristallisation et du même coup un élément de diversion pour l'impulsion du débat du 45e congrès.

Je suis lucide sur le risque qu'une telle cristallisation pourrait générer dans une préparation où on a vraiment besoin de créer les conditions, pour que nos syndiqués, tous, – et cela nous concerne autant car tous ici nous sommes des syndiqués – disent vraiment ce qu'ils pensent sur ce qu'il faudrait faire, et comment le faire.

Il va donc y avoir confrontation d'idées. Il y aura donc, à un moment donné décision. Je suis d'autant plus attentif à éviter la cristallisation que cela aboutirait à nous priver de forces dont nous avons besoin pour changer. Or, nous avons besoin de toutes les forces pour changer. Nous y parviendrons, si vraiment nous gagnions la bataille de la transparence et de la clarté dans ce débat.

Je lance un appel très fort à tout le CCN

C'est la raison pour laquelle je lance un appel très fort à tout le CCN : rien ne doit nous détourner de notre effort pour réaliser ce que nous avons décidé.

C'est un formidable pari, camarades. Parce que les syndiqués ne sont pas habitués à cette démarche. Un camarade a dit qu'il trouvait un peu fort qu'on ait besoin d'un questionnaire pour connaître l'opinion des syndiqués.

Or, le "4 pages" n'est pas tout à fait un questionnaire. De plus, on ne peut pas à la fois dire qu'effectivement on ne réunit pas les syndiqués, qu'il y a des difficultés pour faire circuler l'information, qu'on manque d'initiatives pour consulter les syndiqués et, en même temps, considérer extraordinaire le besoin d'un questionnaire pour connaître l'opinion des syndiqués ?

Bien sûr, nous voulons pousser le débat aussi loin que possible ! La démarche que nous avons décidée va susciter chez nos syndiqués une énorme exigence de débats, d'une autre vie syndicale, d'une autre conception de la circulation de l'information, d'une autre façon d'intervenir de la part des différentes structures dans la vie du syndicat ou de la section syndicale. N'est-ce pas pour toutes ces raisons que c'est un pari sur la confiance ?

Nous avons des atouts pour y parvenir. Le premier de tous ces atouts, c'est une volonté politique partagée. Si nous sommes tous d'accord pour mener cette bataille, nous la gagnerons. Mais c'est vrai qu'il va falloir "retrousser les manches".

Cette volonté politique nous devons la faire partager par le plus grand nombre.

Des questions sont venues sur le "4 pages". II faut éviter la confusion. Le "4 pages". Ce document n'est pas le projet de document d'orientation. La direction confédérale n'a pas donné son opinion dans le "4 pages".

C'est un outil pour aider au débat. Il a pas pour but de le cadrer, de le cadenasser, de le limiter. C'est une aide pour l'impulser. C'est un point d'appui pour qu'il soit le plus large possible. C'est l'évidence que le "4 pages" ne règle pas tout. Mais quand on connaît les difficultés que nous avons pour faire discuter, il nous fallait déjà cet outil.

Il ne doit pas être distribué comme un tract. C'est pourtant ce qui se passe ici où là. Ce n'est pas un tract. C'est la propriété de chaque syndiqué, si nous voulons qu'il soit vraiment un outil et un point d'appui pour un débat large avec eux et aussi avec les salariés. C'est dans ce débat que nous allons puiser les éléments pour poser en toute clarté les questions fortes sur quel syndicalisme nous voulons et sur quelles transformations à opérer.

Nous avons tout formalisme à bannir dans l'organisation des réunions. Oui, il faut des plans de travail, des mesures d'organisation pour faire en sorte que toutes les forces de la CGT soient bien branchées.

Mais il faut aussi savoir se saisir de toutes les opportunités possibles pour ouvrir le débat avec les syndiqués sur l'ensemble des questions qui sont aujourd'hui posées. Nous avons besoin de toutes nos forces pour que les débats imprègnent la confrontation d'idées normale qui va marquer l'élaboration du projet de document d'orientation.

Si j'en juge par la discussion du CCN aujourd'hui, nous avons devant nous un champ de débats de grande ampleur et – serais-je même tenté de dire – extraordinairement vif !

Les directions d'unions départementales et de fédérations vont avoir une responsabilité particulière pour la remontée des débats pour que, même s'ils sont vifs, ils soient une aide au bon travail de la CGT.

Je ne reviens pas sur ce qu'a dit Elyane Bressol à propos du rôle de "l'Hebdo" et la place qu'il doit occuper pour nourrir les débats et de travailler à ce que Chantal souhaitait, c'est à dire des débats interactifs, entre syndiqués, entre branches, entre secteurs. "L'Hebdo" peut jouer un rôle appréciable.

Enfin, la direction confédérale prendra un certain nombre de dispositions pour aider à faire remonter le contenu des débats et d'autres initiatives.

Chers camarades, la période qui s'ouvre est vraiment une période décisive que nous allons vivre avec la CGT toute entière. Elle est décisive mais l'enjeu en vaut vraiment la chandelle. Je souhaite que l'appel que je lance au CCN, descende jusqu'au plus profond de nos syndicats et de nos sections syndicales pour que ce 45e congrès soit, comme jamais encore ne l'aura été un congrès confédéral, l'émanation de la volonté profonde de toutes les forces vives de la CGT.