Articles de M. François Léotard, ministre de la défense, dans "Le Figaro" des 29 et 30 septembre 1994, sur l'avenir de l'Alliance atlantique, intitulés "L'OTAN mal adapté" et "La sécurité européenne".

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Circonstance : Réunion des ministres de la défense de l'OTAN à Séville (Espagne) du 28 au 30 septembre 1994, avec la présence "informelle" de la France

Média : Le Figaro

Texte intégral

29 septembre 1994
Le Figaro

L'avenir de l'Alliance atlantique

L'Otan mal adaptée

Si l'Otan peut déployer sa puissance face à une invasion venue de l'Est, elle n'est pas adaptée à des conflits du type yougoslave.

Par François Léotard, ministre de la Défense

Lorsque le général de Gaulle annonça, en 1966, le retrait de notre pays de l'organisation militaire intégrée qu'avait créée l'Otan, il entendait préserver, pour la France, la liberté de décider de son engagement éventuel dans un conflit aux côtés de ses alliés. La France restait membre de l'Alliance atlantique, union de démocraties menacées par le bloc soviétique, mais conservait la maîtrise de ses moyens militaires et de leur utilisation.

Nul ne conteste plus aujourd'hui ce statut spécifique, celui d'un allié sûr, fidèle à ses amitiés, mais d'un allié exigeant qui ne saurait renoncer à un attribut essentiel de son indépendance nationale.

Aujourd'hui, répétons-le, le débat n'est plus là. Ni en France ni même chez nos partenaires ne s'élève plus de voix pour réclamer notre retour dans l'organisation militaire intégrée. Je voudrais insister sur ce consensus afin d'éviter que la réflexion nécessaire sur la place de la France au sein de l'Alliance atlantique ne s'attarde sur des querelles dépassées.

La France ne regagnera pas l'organisation militaire intégrée : le débat est tranché, comme l'a réaffirmé, encore récemment, le Livre blanc sur la Défense.

En réalité, le problème est tout autre. Ce qui est en jeu, c'est l'avenir et, peut-être à terme, la survie même de l'Otan.

Les pays européens sont trop conscients du déséquilibre que représentera toujours la puissance russe sur notre continent pour renoncer à une alliance défensive ; d'ailleurs, les incertitudes de l'avenir à l'Est de l'Europe renforcent cette détermination. Ce n'est donc pas un hasard si tous les gouvernements français sans exception, depuis 1948 et jusqu'aujourd'hui – et je souligne ce "sans exception" – ont réaffirmé non seulement leur attachement à l'Otan, mais aussi leur soutien au maintien de forces américaines en Europe. Le constat, fondé sur une analyse lucide des rapports de forces, est simple : notre continent est aujourd'hui incapable d'assurer sa défense par ses propres moyens. Nous pouvons et devons le regretter, mais il est impossible de l'ignorer et il serait dangereux de ne pas en tirer les conséquences.

L'Europe désarmée

Certes, nous devons tout faire pour permettre à notre continent de retrouver, à l'avenir, cette puissance militaire sans laquelle il n'est pas de maitrise de son destin : le gouvernement français s'y emploie, que ce soit en développant les capacités opérationnelles au corps européen ou en soutenant l'idée de la création d'une force méditerranéenne d'intervention rapide aux côtés de nos amis espagnols et italiens. Mais je ne peux que remarquer que ce moment n'est pas encore venu.

Nul ne conteste donc aujourd'hui la nécessité du maintien d'une alliance défensive entre des partenaires qui partagent les mêmes valeurs, mais encore faut-il que cette alliance réponde aux besoins de ses membres.

Or force est de constater que, si l'Otan reste prête à déployer sa puissance face à une hypothétique invasion massive venue de l'Est, elle n'apparaît pas adaptée aux conflits d'un autre type dont la crise yougoslave présente le modèle : la carte de l'Europe et de ses confins est hélas riche de ces régions où nous pouvons être appelés à remplir une mission de maintien de la paix.

Il ne s'agit plus là de mener une guerre classique dont l'objectif est la victoire militaire, mais de maintenir ou de rétablir la paix dans des affrontements sans ligne de front, sans ennemi déclaré, dans le cadre de règles d'engagement définies par les Nations unies et dans la perspective d'un accord de paix. L'Alliance devrait en tirer les conséquences dans le sens de la flexibilité et du contrôle politique des opérations.

En premier lieu, flexibilité. En effet, ces missions nécessitent des contingents spécifiques parce que, d'une part, des pays tiers peuvent y participer, par exemple sous bannière de l'ONU, et que, d'autre part, certains membres de l'Alliance risquent de ne pas pouvoir ou de ne pas vouloir s'y joindre : que l'on pense à l'ex-Yougoslavie, où l'Italie et l'Allemagne, pour de légitimes raisons géographiques ou historiques, se sont exclues de la Forpronu, à la différence d'une trentaine de pays qui, eux, n'appartiennent pas à l'Otan. L'Alliance ne sait aujourd'hui ni fournir ni diriger ces contingents modulaires, composés au cas par cas.

En second lieu, l'organisation militaire intégrée est fondée sur l'unité de la chaîne de commandement, ce qui signifie une distinction très nette entre le politique et le militaire. Or cette règle, essentielle en temps de guerre, ne peut pas s'appliquer dans une mission de maintien de la paix, où les deux domaines, interférent en permanence, négociations et opération militaire allant de pair. Le politique doit donc pouvoir intervenir dans la gestion du conflit, ce que ne permettent pas les règles actuelles de l'Otan.

L'Alliance atlantique est ainsi confrontée à un danger insidieux qui consisterait en une perte progressive de crédibilité face aux menaces nouvelles qui pèsent sur la sécurité de notre continent.

Nos alliés en sont d'ailleurs autant conscients que nous, comme en témoigne le succès exemplaire du sommet de Bruxelles de janvier 1994 qui a permis d'entamer, avec le concours et le soutien de la France, des réformes en deux directions, les relations avec nos partenaires d'Europe de l'Est et la reconnaissance d'une identité européenne de sécurité.

Deux réformes

La formule du Partenariat pour la paix a pour objectif de développer toutes les formes de coopération entre, d'un côté, les forces armées des alliés et, de l'autre, celles des nouvelles démocraties. Il s'agit de rapprocher progressivement ces dernières du modèle occidental afin, d'une part, de les transformer pour les mettre au service d'un État de droit et, d'autre part, de les préparer à l'entrée de leur pays dans l'Otan. En effet, nos partenaires de l'Est, que seule une tragédie a éloignés de notre communauté de nations, ont vocation à rejoindre l'Alliance atlantique, s'ils le désirent. Je ne vois pas au nom de quel égoïsme nous pourrions leur refuser ce droit.

Deuxième réforme, la création des groupes de forces multinationales interarmées (GFIM). Sous ce vocable qui n'est guère engageant, se cache une solution audacieuse qui devrait permettre aux Européens de disposer de moyens militaires pour conduire une opération, même en l'absence des Américains. En effet, aucun de nos partenaires n'accepterait que l'identité européenne de sécurité se fonde sur une nouvelle organisation qui entrainerait une duplication de moyens par rapport à l'Otan : pourquoi des systèmes supplémentaires de radars, de télécommunications, de commandement quand ils existent déjà sur notre continent ?

De notre côté, sensibles au bon sens de cette objection dans un contexte de rigueur budgétaire, nous n'entendons néanmoins pas soumettre une initiative européenne au commandement de l'organisation militaire intégrée. Les GFIM permettent de satisfaire les deux approches puisqu'ils ouvrent la voie à une utilisation de moyens de l'Otan en dehors de la chaîne de commandement traditionnelle que nous refusons : le sommet de Bruxelles a même explicitement prévu qu'elles pourraient être mises à la disposition de l'Union de l'Europe occidentale (UEO) qui pourrait être, un jour, le bras armé de l'Union européenne.

 

30 septembre 1994
Le Figaro

L'avenir de l'Alliance atlantique

La sécurité européenne

Par François Léotard, ministre de la Défense

Au-delà de l'exemple du Corps européen, c'est à la construction de l'identité de défense et de sécurité qu'il faut s'atteler en priorité.

Au-delà de réformes utiles mais encore trop partielles, je proposerai, pour ma part, quelques pistes pour contribuer à une rénovation de l'Alliance atlantique qui doit s'inscrire dans une vision d'ensemble de l'avenir de notre continent (1).

La crise yougoslave a prouvé que nous pouvons être confrontés à une crise majeure sur notre continent dans laquelle les États-Unis refuseraient tout engagement terrestre. Les Européens doivent être en mesure de suppléer à cette absence.

Le Corps européen doit donc poursuivre sa montée en puissance afin de devenir cet embryon d'armée européenne que nous appelons de nos vœux ; montée en puissance par l'adhésion de nouveaux partenaires qui rejoindraient l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne, la France et le Luxembourg ; montée en puissance par le développement de ses capacités interarmées. Son statut exemplaire, qui lui permet d'agir dans le cadre soit de l'Otan, soit de l'UEO, prouve qu'il n'existe aucune contradiction entre les deux organisations. D'autres initiatives dans le même sens se dessinent, en Méditerranée par exemple, ou dans le domaine aérien.

Certes, viendra le moment où il faudra les fédérer mais, pour l'heure, félicitons-nous de cette création pragmatique des instruments de défense dont nous avons besoin, loin de tous les "a priori" et des faux dilemmes.

Au-delà de l'exemple du Corps européen, c'est à la construction de l'identité européenne de défense et de sécurité qu'il faut s'atteler, une identité qui renforcera l'Alliance atlantique en la dotant d'un véritable pilier européen.

L'élargissement de l'Union européenne à trois États neutres ou neutralistes (Autriche, Finlande et Suède) et, dans un second temps, aux pays d'Europe centrale et orientale aura pour conséquence la création de liens entre ces pays, l'UEO et, dans les faits, l'Otan. En effet, nul ne peut imaginer que l'on puisse dissocier la sécurité des membres de l'Union européenne. En d'autres termes, l'extension aux nouveaux membres de l'Union européenne des garantis prévues par le traité de Bruxelles qui fonde l'UEO et par le traité de Washington pour l'Otan semble inévitable.

Pistes pour l'élargissement

Néanmoins, l'éventuelle adhésion des nouvelles démocraties à l'Alliance atlantique ne doit pas se concevoir sur la base de considérations uniquement militaires, mais de manière globale, en combinant les différentes dimensions politiques, militaires, économiques, voire culturelles de leur intégration à l'Occident. En effet, on voit bien que l'aptitude d'un pays à participer à l'Alliance n'est pas indépendante de celle de rejoindre une organisation fondée sur la démocratie et le libre-échange. Association ou participation de plein droit à l'Union européenne, à l'Union de l'Europe occidentale et à l'Alliance atlantique doivent donc être conçues de manière complémentaire et non pas concurrentielle. Cette approche aurait l'avantage de faire de la sécurité une partie, voire une conséquence, d'un mouvement plus large des pays d'Europe centrale et orientale vers l'Occident. L'adhésion à l'Alliance atlantique, étape de l'édification d'une identité européenne, n'apparaîtrait plus comme une initiative dirigée contre la Russie.

Enfin, la solidité de l'Alliance atlantique repose, en dernière analyse, sur le lien entre Européens et Américains. Or il est paradoxal de constater que les relations euro-atlantiques ne sont institutionnalisées que dans le domaine de la défense, alors que tant de sujets réunissent et parfois divisent les deux partenaires. Dans les années qui viennent, avec la disparition au moins partielle du ciment que constituait une menace commune clairement perçue, seule l'organisation des aspects politiques et économiques des rapports transatlantiques permettra d'éviter leur érosion. J'estime donc nécessaire l'établissement d'un partenariat entre, d'un côté, les États-Unis et le Canada, et, de l'autre, l'Union européenne avec, pourquoi pas, comme objectif la réalisation, à terme, d'une zone de libre-échange.

Le débat sur l'avenir des institutions européennes est engagé dans la perspective de la conférence inter-institutionnelle de 1996. Il ne faut pas que tarde la même réflexion sur l'avenir de la sécurité européenne, une sécurité qui s'étende à l'Est comme à l'Ouest : à l'Est, vers les nouvelles démocraties sans isoler la Russie, et, à l'Ouest, dans le cadre d'une solidarité rénovée avec nos amis et alliés américains et canadiens.

(1) Voir le premier article de François Léotard : "L'Otan mal adaptée", nos éditions du jeudi 29 septembre.