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Claude Évin ne quitte pas le devant de la scène. Du renvoi de Léon Schwartzenberg aux problèmes de la pilule RU 486 en passant par la grève des infirmières, Claude Évin, l'un des ministres les plus proches de Michel Rocard dans l'actuel gouvernement, est toujours sur la brèche. Une semaine après la suspension de la grève des infirmières il fait pour le première fois le point sur cette crise. Mais d'abord l'actualité : que pense-t-il de la décision des laboratoires Roussel-Uclaf de ne plus commercialiser la pilule abortive ?
R. : Certains parlent d'autres agissent. À l'inverse de Mme Barzach, j'ai décidé dès septembre après avis favorable de la commission spécialisée, de donner l'autorisation de mise sur le marché, du RU 486. Compte tenu de l'intérêt de santé publique, après m'en être entretenu avec les responsables de Roussel-Uclaf, j'ai mis en demeure le laboratoire de reprendre la distribution de ce médicament ce qu'il s'est engagé à faire. La loi de 1975 doit être appliquée et dans ce cadre l'IVG constitue un droit pour les femmes de ce pays. Le RU 486 est un progrès puisqu'il permet d'éviter une intervention sous anesthésie. Les précautions prévues en France dans la délivrance de ce produit, uniquement dans les centres agréés, offrent comme le veut la loi toutes les indispensables garanties de sécurité.
Le ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociales n'en dira pas plus. Mais il veut s'expliquer sur cette grève qui a touché les hôpitaux.
Q. : Alors le conflit des infirmières est-il vraiment terminé ?
R. : Dans la forme qu'il a connu ces derniers jours, oui. Mais la tension dans les hôpitaux demeure compte tenu des contraintes financières qui dominent le secteur de la santé.
Q. : À vos yeux, quels en étaient les causes profondes ?
R. : Une chape de plomb financière écrase notre système de santé depuis plusieurs années. Pour maintenir le système de protection sociale, il a fallu contenir le financement des hôpitaux publics, de manière unilatérale, sans pouvoir répondre aux situations concrètes, tant l'institution hospitalière est atomisée en France. Quand les besoins se sont accrus, les pouvoirs publics n'ont pas pu donner de moyens, supplémentaires. Dans ce contexte, les salaires des hôpitaux et notamment les infirmières, n'ont pas eu de revalorisation de carrière depuis 15 ans. Ces difficultés financières ont débouché sur un problème d'identité, de place dans le système.
Q. : Aujourd'hui que le conflit des infirmières parait en voie de règlement, ne regrettez-vous pas de ne pas avoir essayé de régler les problèmes à froid, avant que le conflit n'éclate ?
R. : Il est des moments où l'exaspération est telle, qu'il est nécessaire que le mécontentement explose. Dès ma prise de fonction, j'ai lancé les nécessaires consultations interministérielles pour traiter de ce dossier car il n'y avait pas, contrairement à ce qu'a pu dire Mme Barzach, d'arbitrage interministériel. Cela étant, la machine de l'État est lourde et parfois, c'est vrai, inadaptée pour prendre des décisions qui relèvent de l'urgence. Il arrive ainsi que seule la pression puisse faire sauter les verrous budgétaires.
Q. : Pourquoi n'avez-vous pas reçu la coordination des infirmières dès le début du conflit ?
R. : J'ai dès le 29 septembre reçu l'ensemble des organisations syndicales nationales qui, s'il est vrai qu'elles ne peuvent revendiquer qu'aux alentours de 5 % d'adhérents dans la profession, n'en représentent pas moins de 70 % des votes aux élections paritaires du printemps dernier. Mon directeur de cabinet a reçu ce même 29 septembre la coordination régionale d'Ile-de-France. L'originalité de ce conflit, c'est qu'à l'inverse du conflit des étudiants où le syndicat UNEF-ID était le moteur de la coordination ou de la coordination des cheminots qui reconnaissait les syndicats comme partenaires de négociation, pour la première fois, la coordination infirmière symbolisait une césure totale entre la force d'expression du mouvement et la force de négociation représentée par les syndicats. J'ai dès le début du confit dit que j'écouterai tout le monde, et c'est ce que j'ai fait mais je ne pouvais négocier qu'avec les organisations syndicales représentatives. C'est d'ailleurs avec elles et sans doute parce que j'ai opéré de cette manière, que je suis parvenu à un accord. De plus, je pense qu'il n'est pas du rôle d'un socialiste de contribuer à affaiblir le mouvement syndical qui est à la base des plus grandes conquêtes sociales de notre pays.
Q. : Quels sentiments éprouvez-vous personnellement aujourd'hui ?
R. : Celui d'avoir su résister dans la tempête. Je n'ai pas non plus culpabilisé, car je n'ai pas eu le sentiment d'avoir été à l'origine de cette situation mais bien plutôt d'en avoir hérité. Vous savez, en fait, j'ai eu plus de soutiens que je ne l'ai lu ici et là car beaucoup avaient compris les enjeux du problème. J'ai agi en pleine sérénité, avec mes convictions profondes.
Q. : Regrettez-vous de ne pas avoir un ministre délégué à la Santé à vos côtés ?
R. : Il en existait un avant mai 1988, mais je n'ai pas eu l'impression que cela ait contribué à résoudre les problèmes des infirmières. Si vous voulez faire allusion au professeur Schwartzenberg, je me suis toujours refusé à commenter ses déclarations même si ma version des faits pourrait être fort différente de la sienne. Sur les infirmières, je ne me souviens pas que dans la conférence de presse si controversée, il fit allusion à ce dossier dont il dit pourtant aujourd'hui avoir eu le souci depuis fort longtemps.
Q. : Quelles perspectives offrez-vous désormais aux infirmières ?
R. : Une réflexion sur leurs statuts et leur mission va s'engager dans tous les établissements, puis su sein d'une mission nationale. Je souhaite pour ma part que la responsabilité des infirmières soit mieux définie dans les équipes de santé. Je pousserai au développement des départements hospitaliers. C'est au sein d'une équipe pluridisciplinaire que les infirmières pourront exercer le plus de responsabilité.