Articles de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, dans "Force ouvrière hebdo" du 13 et 20 avril 1994, sur le chômage, la défense des chômeurs et l'avenir de la jeunesse, intitulés respectivement "Redonner espoir à la jeunesse" et "Quelle TV pour quel emploi ?".

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Média : FO Hebdo

Texte intégral

13 avril 1994
Force Ouvrière Hebdo

L'éditorial de Marc Blondel

Redonner espoir à la jeunesse

Si pour un individu la jeunesse est par définition un état passager, elle est pour la société une donnée constante.

Les hommes passent, mais la jeunesse en tant que tranche d'âge est permanente.

Elle fut, du moins depuis la libération, la cible privilégiée des publicitaires dans le contexte de l'image idéale : "Beauté - Jeunesse - Santé", même si elle est maintenant quelque peu délaissée et ce pour deux raisons : les populations les plus âgées sont de plus en plus nombreuses et elles ont généralement gagné plus de moyens pour consommer.

On retrouve là deux caractéristiques majeures de nos sociétés développées : l'allongement de l'espérance de vie d'un côté, qui fait vivre ensemble quasiment quatre générations. La montée du chômage d'un autre, qui prive de nombreux individus, et notamment les jeunes, de l'accès à un travail, travail qui demeure à la fois le signe de reconnaissance sociale et le moyen d'acquérir son indépendance et sa dignité.

Or sur ces deux données essentielles, aucune réponse concrète n'a encore été apportée, loin s'en faut.

Pour les plus âgés, après avoir progressé, les retraités ont tendance maintenant à s'effriter.

Pour les jeunes qui n'arrivent pas à trouver un emploi, on leur propose au mieux des contrats précaires, au pire le RMI ou plus prosaïquement : rien. Quant aux études, la tendance à limiter la culture générale – au faux motif de l'inadéquation entre offre et demande d'emploi – risque à terme de faire reculer le niveau général de la société et d'empêcher ou de rendre difficiles les adaptations de plus en plus fréquentes et nécessaires pendant une vie professionnelle.

D'une certaine façon, avec l'affaire du CIP SMIC jeunes, les lycéens et étudiants ont, de manière empirique, parfaitement compris et se sont intuitivement bien positionnés vis-à-vis de ces évolutions.

Ils ont ainsi refusé la tentation d'opposer les générations, et évité de tomber dans le piège largement tendu du ghetto jeunes, même si certains ont espéré en une ANPE "jeunes".

Ils ont aussi refusé, et c'était l'essentiel, la dévalorisation de leurs diplômes et l'absence de perspectives qui, en quelque sorte, leur étaient "jetées à la figure".

Leur réaction fut saine. Il y a quelque temps, au nom du culte de l'Entreprise des années 80, on leur demandait de se consacrer à leurs études afin d'être sûrs de réussir. Aujourd'hui, on leur dit en quelque sorte : même avec des études, on ne s'en sort pas.

Ce qui est finalement en cause et justifie la contestation, c'est la vision essentiellement comptable ou économétrique des évolutions.

On règle le problème des retraites en faisant jouer la règle à calcul et en ajustant à la baisse les paramètres.

On fait de même avec la jeunesse en ajustant son coût du travail en fonction de critères de plus en plus compliqués qui n'ont plus rien à voir avec les notions de travail égal, salaire égal.

Mais, fondamentalement, cette vision comptable correspond à l'absence de vision à long terme, ce qui est finalement la caractéristique essentielle du libéralisme économique.

Comme nous avons déjà eu l'occasion de l'expliquer, le culte du marché est le culte du court terme. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si dans certaines langues deux termes différents sont utilisés pour distinguer le "libéralisme économique» du "libéralisme politique" (ceci afin d'éviter la confiscation assassine de la connotation de liberté).

Or ne pas offrir de perspective et d'ambition à la jeunesse, c'est-à-dire à l'âge de l'espoir, est en quelque sorte suicidaire. C'est en tout cas le signe d'une régression.

C'est pourquoi, au lieu de répondre à la question : Comment être plus compétitif dans un contexte international de plus en plus déréglementé, il serait préférable de chercher à régler le problème du chômage en rétablissant des règles et en utilisant à bon escient le progrès technique.

C'est par exemple ainsi qu'il faut appréhender la quasi-révolution du temps et de l'espace que nous vivons avec le couple informatique/communication notamment.

Il faudrait aussi revenir aux vérités premières :

Comment ne pas se rendre compte qu'en bridant la consommation et le pouvoir d'achat, on ne développe ni l'industrie, ni les services ?

Comment encore nous accuser de démagogie lorsque nous parlons de réduction du temps de travail sans perte de salaire, quand les gains de productivité augmentent régulièrement ?

Et puisque nous affirmons être Keynésiens, citons-le :

Déjà en 1930, Keynes indiquait : "Nous souffrons d'un pessimisme excessif (…).

La croissance de l'efficience technique a eu lieu plus vite que celle de notre capacité de traiter les problèmes du travail. Nous avons une nouvelle maladie : le chômage technologique (…).

Des horaires de 3 heures par jour et de 15 heures par semaine pourront éliminer ce problème pendant longtemps."

Nous n'en demandons pas tant.

Comment dès lors considérer favorablement (comme l'affirment le Gouvernement et le patronat) l'inclusion de clauses sociales (c'est-à-dire des normes) dans les relations commerciales internationales et préconiser plus de flexibilité dans notre pays ? Le protectionnisme l'emporterait-il sur l'efficacité du droit du travail et sur l'exploitation des hommes ?

Revendiquer plus de règles et de réglementation, tant au plan national qu'européen et international, exiger des augmentations de salaires, une réduction de la durée du travail et une consolidation de la protection sociale : telles sont les revendications clé de Force Ouvrière.

Quatre revendications qui valent pour toutes les générations et qui fonderont l'espérance que la jeunesse est en droit d'exiger.

 

20 avril 1994
Force Ouvrière Hebdo

L'éditorial de Marc Blondel

Quelle TV

Pour quel emploi ?

Je viens, pour la seconde fois, de sacrifier au dieu télévision sur les problèmes d'emploi. J'ai répondu à l'invitation de TV Emploi pour débattre du problème du chômage, la chaîne de l'emploi dit-on, et je dois avouer que ces expériences me laissent une impression curieuse, comme un travail non fini.

Car enfin, si la première participation m'a amené à débattre des associations de chômeurs et de leur utilité on pourrait dire de leur utilisation celle-ci m'a conduit à un échange peu amène avec Pagat, ce dernier croyant utile de dénigrer les syndicats et Force Ouvrière en particulier, en affirmant quelques contre-vérités sur nos effectifs, notre affaiblissement présumé ou souhaité, sur nos zones de recrutement, pour enfin abattre ses intentions :

"Je vais inviter les chômeurs à encercler les administrations. On verra bien ce qui se passera …".

Ce qui est clair, Pagat rejoint Nicoud et l'ensemble de la mouvance poujadiste dans l'agression des fonctionnaires. Que l'on ne nous dise plus alors que nos craintes sont injustifiées, il faut tout faire pour éviter le ghetto qui menace le chômeur et la représentation de ceux-ci en tant que telle ne peut conduire qu'aux manipulations, le salarié, celui qui a du travail, devient l'ennemi, de là à dire le salarié étranger, voilà le danger, il n'y a qu'un pas qui sera un jour ou l'autre franchi.

La seconde a été enfin peut-être plus utile, et encore, le thème en était : l'utilisation du Contrat de Retour à l'Entreprise (CRE), dont ma foi le mécanisme est simple. Incitation aux entreprises à embaucher des chômeurs de longue durée, par l'exonération de cotisations sociales et, pour animer l'émission, l'exemple de chômeurs généralement d'âge considéré comme avancé que nous fréquentons tous les jours, est particulièrement démonstratif.

Je me suis mis à penser aux chômeurs qui regardaient cette émission, en quoi cela les aidaient-ils ? Peut-être à savoir qu'ils n'étaient pas seuls dans ce cas, à moins que l'objectif n'ait été de sensibiliser ceux qui sont indifférents à leur drame journalier, décideurs, patrons, Gouvernement…

Ceux qui, tous les jours, décident, sans examiner les conséquences de leur décision sur l'emploi.

Mais enfin, j'ai essayé de participer afin d'expliquer, faute de modification. En définitive, les exemples présentés n'étaient guère innovants, la chambre de commerce et d'industrie de Paris qui en partenariat, c'est le mot à la mode, avec l'ANPE ouvre un office afin de faciliter la rencontre entre les demandeurs et ceux qui sont censés offrir un emploi, avec pour résultat, le recrutement habituel des compagnies d'assurances de commerciaux (c'est-à-dire d'agents chargés de faire du porte à porte pour placer des contrats), voire d'animateurs de quartier dont certes la fonction est loin d'être inutile, mais qui de fait, sont des contractuels de la mairie (s'ils ne le sont pas, alors ils sont exploités).

Tout cela pour dire qu'il s'agit de métiers de services dont on sait que le problème est leur financement. C'est-à-dire l'augmentation des salaires pour payer soit le service rendu, soit l'impôt qui permet de satisfaire les besoins.

Et que dire alors du chef d'entreprise, assez sympathique au demeurant, qui cantonne le travail entre 30 et 50 ans et qui, de ce fait, exclut les chômeurs de longue durée qui ont dépassé cet âge ?

Il y a quelques jours, France Inter dans le cadre de l'émission "Le téléphone sonne", traitait de la mobilité comme élément non négligeable de la recherche d'un emploi. Les circonstances m'ont permis, ce qui est rare, d'écouter l'émission à domicile, tranquillement, d'autant plus intéressé que les participants étaient des experts compétents. Après quarante minutes d'antenne, je me suis posé la question suivante : à quoi sert de préconiser la mobilité, au moins sur le territoire national, tant qu'il y aura du chômage sur l'ensemble du pays ? Pourquoi encourager le Limougeaud à se rendre à Saint-Étienne s'il y a 15 % de chômeurs dans cette localité ?

Le Gouvernement pour ne pas être en reste, organise avec force démonstration médiatique, des Forums sur l'emploi, où, si j'en crois les informations fournies par les militants, les préfets font connaître qu'il a des crédits pour ses centaines de CES.

Et que dire alors des initiatives privées et commerciales qui considèrent l'emploi (il faut positiver) comme un marché et qui à coup de minitel, journaux, émissions spécialisées, vont chercher les quelques francs qui restent encore dans les poches des chômeurs qui ne sont pas encore SDF (*).

Et si tout cela était fait pour rendre la chose supportable ? Oyez braves chômeurs, vous êtes compris, nous sommes là pour vous aider, nous n'y pouvons rien mais ne croyez surtout pas que l'on vous abandonne !

Eh bien non! Les travailleurs, je dis bien les travailleurs actifs ou inactifs, ne peuvent accepter cette mascarade de solidarité, le chômage se perpétue, mieux s'incruste, par manque d'activité économique et industrielle.

La relance, ce n'est pas simplement le jeu des relations économiques, c'est aussi la volonté poli- tique, au niveau national et international, donc européen, même si cela bouleverse les tabous monétaires, de développer l'activité, d'en finir avec les économies restrictives qui ne font le bonheur que de ceux qui possèdent déjà.

Le Gouvernement français doit saisir les partenaires européens de ce problème.

C'est ensuite d'accepter la remise en cause de la répartition des richesses, et c'est enfin de soutenir par le salaire direct, la consommation.

Ce que nous vivons, c'est une crise de la demande. Et, j'en appelle aux chômeurs : votre avenir est celui des travailleurs en activité, qui sont d'ailleurs des chômeurs potentiels au train où vont les choses.

Pour vous faire entendre et pour que nous soyons plus forts, rejoignez le syndicat.

(*) L'exemple de recrutement pour la création d'un parti n'est que la dérive surréaliste des abus.