Texte intégral
Libération : 28 juin 1994
Libération : Vous étiez et vous êtes toujours membre de la direction du PS. Pourquoi vous êtes-vous désolidarisé de Michel Rocard ?
Jean Glavany : Je ne m'en suis pas désolidarisé ! Je juge globalement positif le bilan de l'action de Michel Rocard. Il a réussi la pacification interne du parti. Au-delà de son échec personnel, nous lui sommes profondément redevables de la dignité dont il a fait preuve au moment de son départ. Jusqu'au bout, je me suis refusé à voter contre lui. C'était une question de dignité pour moi puisque j'étais membre de la direction sortante.
Libération : Pourquoi alors avoir favorisé l'élection d'Henri Emmanuelli ?
Jean Glavany : Lorsque Michel Rocard a posé la question de confiance, je me suis abstenu, comme Lionel Jospin et 90 % de ses amis. Et après, mais seulement après, et comme l'immense majorité d'entre eux, j'ai voté pour Emmanuelli.
Libération : Pour quelles raisons ?
Jean Glavany : Parce que lorsque Rocard disait, à juste titre, que le PS ne pouvait guérir qu'en cassant le jeu pervers des courants, il ne pouvait réussir, parce qu'il était en situation de faiblesse après le score des européennes, Henri Emmanuelli, lui, peut casser les courants artificiels et néfastes, les remplacer par de vrais courants de pensées, dans le cadre d'un vrai débat démocratique. C'est ce qu'attendent les militants. S'il y a bien un domaine où je fais confiance à Emmanuelli, c'est pour sortir des ambiguïtés politiques et construire un projet et un discours politique clairs. C'est une confiance politique en quelque sorte.
Libération : L'arrivée d'Emmanuelli à la tête du PS fait-elle le jeu de Laurent Fabius ?
Jean Glavany : Poser la question sous cette forme, c'est revenir à la logique du congrès de Rennes, faire beaucoup de cas de l'influence réelle de tel ou tel et bien peu de la capacité d'Emmanuelli à faire bouger les choses.
RTL : jeudi 28 juillet 1994
R. Artz : H. Emmanuelli a-t-il les moyens de mettre fin au jeu des courants au PS ?
Jean Glavany : Les courants, c'était le fruit des débats d'idées. C'était plutôt une richesse pour notre démocratie interne. C'est devenu au fil des mois des chapelles de pouvoir qui ont bloqué notre vie. Les courants, ça n'intéresse personne, sauf que, quand les courants exercent une sorte de Yalta, de glaciation du débat de notre vie politique, on en arrive à un jeu qui se camoufle derrière un faux unanimisme. Ce faux unanimisme fait que nous sommes politiquement flous, peu clairs, peu nets parce qu'on n'ose plus trancher les choses. C'est cela qu'H. Emmanuelli veut casser pour être clair, pour être net, compris sur l'échiquier politique français. Pour que le PS soit bien positionné, il faut trancher nos débats internes. Il faut sortir donc de ce jeu pervers des courants.
R. Artz : Pourra-t-il y arriver ?
Jean Glavany : On ne peut pas être manitou au point d'être sûr que le coup va marcher. En tout cas, son souci, à l'occasion du débat du congrès du PS de novembre, c'est de provoquer un débat d'idées et de le trancher, fût-ce avec une majorité ou une minorité, ce qui était normal dans le temps avec le PS.
R. Artz : Le PS sera-t-il plus tranchant ?
Jean Glavany : La démocratie française a besoin d'une majorité. Elle l'a. Elle a besoin d'une opposition. Si le PS ne joue pas le rôle d'opposition, personne ne le fera à sa place. La démocratie française sera alors bancale. Nous aspirons à redevenir majoritaires aussi vite que possible. Mais pour l'instant, nous sommes dans l'opposition. Nous devons jouer ce rôle d'opposition. Le gouvernement de M. Balladur a besoin d'une opposition pour dénoncer ses échecs, ses carences et ses dérives.
R. Artz : La démocratie française a besoin d'une majorité. Elle l'a. Elle a besoin d'une opposition. Si le PS ne joue pas le rôle d'opposition, personne ne le fera à sa place. La démocratie française sera alors bancale. Nous aspirons à redevenir majoritaires aussi vite que possible. Mais pour l'instant, nous sommes dans l'opposition. Nous devons jouer ce rôle d'opposition. Le gouvernement de M. Balladur a besoin d'une opposition pour dénoncer ses échecs, ses carences et ses dérives.
R. Artz : Vous vous sentez prêt pour repartir dans ce rôle ?
Jean Glavany : Nous n'avons jamais cessé de le faire depuis un an et demi, mais nous pensons que nous devons le jouer d'une nouvelle manière pour être plus efficaces encore.
R. Artz : Le MRG serait d'accord pour les primaires. Et vous ?
Jean Glavany : C'est leur problème. Nous sommes avec beaucoup d'autres, à gauche comme à droite, très réticents pour dire que le législateur, la loi de la République aide des partis politiques à régler leurs problèmes internes. C'est quelque chose à quoi nous sommes très hostiles. Je pense que les partis politiques peuvent régler leurs affaires entre eux, avec leurs militants et leurs sympathisants. Ce n'est pas à la loi de la République d'organiser ces choses. Ce serait encore plus dommageable si c'était aux contribuables de payer ces choses. Nous sommes très opposés au projet de M. Pasqua qui nous paraît malsain.
R. Artz : Le dossier Air France a-t-il bien été géré ?
Jean Glavany : C'est très moyennement satisfaisant. Côté satisfaisant, c'est le feu vert donné au plan de recapitalisation d'Air France. Cette grande entreprise publique pourra opérer son redressement. Ce qui n'est pas satisfaisant, c'est les conditions émises par Bruxelles, notamment le caractère très idéologique de certaines de ces conditions. Le malthusianisme qu'on impose à Air France, les restrictions que l'on met à sa croissance dans une concurrence internationale acharnée où d'autres grandes compagnies étrangères n'ont pas la moindre restriction à la croissance de leur activité, et cette condition ahurissante de fixer l'objectif de la privatisation. Nous, socialistes, sommes très opposés à l'idée d'une privatisation systématique de grandes entreprises publiques. La liste est impressionnante. Le gouvernement fait des privatisations de manière très idéologique en prenant beaucoup de risques pour ces entreprises et les marchés financiers. Nous refusons l'idée que ce soit Bruxelles qui dicte les objectifs pour les entreprises publiques françaises, notamment qui dicte un objectif de privatisation. Ça nous choque beaucoup.
R. Artz : Les postes de commissaires européens français doivent-ils revenir à des politiques ou à des hauts fonctionnaires, un de droite, un de gauche ?
Jean Glavany : Je ne sais pas s'il faut trouver des équilibres subtils. Pourquoi pas, d'ailleurs. Ce sont des responsabilités très politiques. De toute façon, les commissaires européens ont collectivement tendance à être irresponsables. Politiquement, avec Maastricht, ils auront des liens plus étroits avec le Parlement européen, c'est tant mieux. Plus on politise les choses, mieux ça vaut, parce qu'ils ont un rôle politique, autant l'afficher clairement d'entrée de jeu.
R. Artz : Ce sera une décision de cohabitation ?
Jean Glavany : Je crois comprendre que ce sera une décision de cohabitation. Elle risque d'être très politique, de toute façon.
R. Artz : Le gouvernement veut réduire les déficits. C'est possible ?
Jean Glavany : On approuve, mais on dénonce la dérive considérable des finances publiques depuis un an et demi. Il a fallu sept ou huit ans, de 1985 à 1990, pour que la dette française passe de 1 000 à 2.000 milliards. Il aura fallu un an et demi pour qu'elle passe de 2 000 à 3 000 milliards. Si on employait des mots aussi durs que la droite employait quand les socialistes étaient au gouvernement, on dirait, « M. Balladur mène la France à la faillite ». Voilà la réalité objective des choses. La dette française est en train de s'accroître d'une manière considérable, l'endettement de la France va peser sur les finances publiques, élément dramatique dans les années qui viennent. Nous avons souhaité, puisque nous le disons chaque jour avec insistance, parce qu'on ne nous entend pas ou qu'on ne nous croit pas, que cette commission Raynaud que M. Balladur avait formée il y a un an pour faire l'état des finances de la France, au moment où il prenait le pouvoir, avec essentiellement des amis de M. Balladur, que cette commission se réunisse aujourd'hui pour faire le point sur l'état des finances publiques un an et demi après.
R. Artz : Allez-vous l'obtenir ?
Jean Glavany : Je ne sais pas, mais on ne voit pas pourquoi le gouvernement refuserait la réunion de cette commission. S'il la refuse, ça veut dire qu'il veut cacher quelque chose aux Français.
R. Artz : Si la gauche l'emportait aux présidentielles, vous seriez obligés de faire une politique de rigueur ?
Jean Glavany : Nous serions placés devant une situation financière qui serait épouvantable. Il faut dire les choses telles qu'elles sont. Les finances publiques sont en train de partir au fil de l'eau. Le déficit file. Tôt ou tard, les Français auront à le payer.