Interview de M. Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, dans "L'hebdo de l'actualité sociale" du 29 avril 1994, sur son voyage aux États-Unis dans l'objectif de développer les relations avec les organisations syndicales américaines, notamment avec l'AFL-CIO.

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Circonstance : Voyage aux États-Unis d'une délégation de la CGT conduite par Louis Viannet, du 10 au 20 avril 1994

Média : L'Hebdo de l'actualité sociale

Texte intégral

L'Hebdo : Pourquoi ce voyage aux États-Unis ?

Louis Viannet : C'est directement la conséquence de nos orientations en matière de coopérations syndicales internationales. Nous avons décidé de développer des contacts et des relations avec toutes les organisations syndicales, sans exclusive, pour ne pas dire sans exclusion. Pour les raisons historiques que chacun connaît, les contacts officiels de la CGT avec les principaux dirigeants syndicaux des États-Unis étaient jusqu'à présent inexistants. Ce pays représente pourtant l'une des principales puissances économiques du monde et le processus d'activité syndicale qui s'y développe revêt une importance capitale pour l'ensemble des démarches syndicales dans le monde. Aller sur place pour établir des liaisons et envisager des coopérations avec les syndicats, les organisations de base fédérées et si possible, les dirigeants confédéraux était donc indispensable. Je pense aujourd'hui que nous avons eu raison.

L'Hebdo : Quel sentiment éprouve le secrétaire général de la CGT qui foule pour la première fois le sol des États-Unis ?

Louis Viannet : Ma première impression, confirmée par la suite, a été révélatrice de la réalité d'un pays beaucoup plus contrasté que ne le laissent percevoir les seuls clichés-véhiculés par les médias. Ce qui frappe en premier lieu, c'est une des tares essentielles de ce pays : un véritable système d'apartheid qui sépare les communautés les plus diverses qui constituent la population américaine. Ces communautés se regroupent par ethnies ou nationalités d'origine, dans des sortes de ghettos où la vie sociale semble réglée de l'intérieur, c'est-à-dire obéir à des règles propres dans le cadre d'une organisation autonome. Autre disparité frappante, le contraste entre les quartiers luxueux d'affaires ou résidentiels, comme Manhattan à New York et les zones de pauvreté inimaginables comme Harlem, pourtant située à quelques centaines de mètres. Contraste entre cette misère qui prend à la gorge dans ce quartier qu'on dirait avoir été bombardé tellement les ruines s'accumulent, et la puissance de ce pays, sa profusion d'énergie que l'on ressent en même temps.

L'Hebdo : Vous avez rencontré les responsables des fédérations adhérentes à la AFL-CIO. Mais en revanche, les directions confédérales ont refusé de vous recevoir. Pourquoi ce refus ?

Louis Viannet : Je serai franc : avant même mon départ aux États-Unis, je savais les faibles chances que nous avions de rencontrer les responsables de l'AFL-CIO. Ils sont les plus acharnés à maintenir les clivages idéologiques dans les rapports entre syndicats. C'est sans illusion, en toute lucidité, que nous avons néanmoins fait les démarches utiles pour essayer de les rencontrer. Nous mesurons le chemin à parcourir mais la réussite passe par la multiplication des contacts de toute nature avec les organisations syndicales qui en ressentent la nécessité. Que nous ayons pu rencontrer officiellement, dans une grande qualité d'écoute réciproque beaucoup d'organisations adhérentes à l'AFL-CIO est encourageant. Ces rencontres nous ont permis de vérifier une grande communauté de préoccupations et de réflexions sur la situation actuelle. Les derniers développements de l'Alena qui contient en germe toutes les menaces sur l'emploi et la condition des salariés que nous dénonçons dans le Gatt avec, notamment, les délocalisations provoquent une prise de conscience chez les syndicalistes américains qu'il serait préjudiciable de sous-estimer.

L'Hebdo : Qu'en est-il du projet Clinton de créer un système de protection sociale inspiré de notre Sécurité sociale ?

Louis Viannet : Dans un pays où 35 à 40 millions de personnes n'ont aucune couverture sociale, le besoin de créer un système de protection sociale est ressenti de plus en plus. Mais tous nos interlocuteurs ont souligné l'écart grandissant entre le projet Clinton de la campagne présidentielle et les bases sur lesquelles reposerait le projet actuel. Certes, les lobbies manœuvrent pour que ce projet soit le plus limité possible mais il faut savoir que la société américaine est loin d'être unanime sur sa réalisation. C'est le cas du patronat puisque plusieurs grandes entreprises ont dû mettre en œuvre, dans le passé, sous la pression des salariés, des conventions importantes et souvent intéressantes dans le domaine de la protection sociale. Lorsque comme chez General Motors, c'est l'entreprise qui a la charge totale du financement, on comprend que le projet Clinton – qui prévoit un financement partagé par les salariés – soit fortement encouragé par les patrons de ces entreprises alors que les salariés y sont moins favorables. Dans les autres entreprises, la situation est évidemment inverse et en même temps, comme ce sont les couches sociales les plus défavorisées qui y trouveraient le plus grand intérêt, ce sont en somme ceux qui ont le moins de moyens d'exercer une pression progressiste qui devraient – dans notre logique – tirer le projet vers le haut. Nous avons participé à une manifestation de 4 000 salariés de la santé organisée par la fédération 11/99 et par certains syndicats de l'AFL-CIO devant le Capitole à Washington, pour exiger la convention nationale promise par le président. La bataille pour une convention nationale peut créer un tournant dans la prise de conscience des salariés américains du besoin d'actions syndicales convergentes au niveau national.

L'Hebdo : Et cette fameuse croissance américaine qui contribue à la réduction du chômage ? Ici tout le monde en parle.

Louis Viannet : Il y a incontestablement un regain de l'activité économique aux États-Unis. Les syndicats ne le contestent pas. Mais la véritable question qui se pose est la suivante : qui profite de cette croissance ? Certes les experts font beaucoup de tapage sur le fait que les États-Unis ont créé, en 1993, deux millions d'emplois. Mais, ils sont plus discrets sur la qualité de ces emplois. Les chiffres font apparaître que trois emplois crées sur cinq sont des emplois précaires, mal payés, sans couverture sociale, sans convention. À partir de cela un constat est fait : à chaque sortie de phase de la crise aux États-Unis, le nombre d'emplois à temps complet, correctement rémunérés, diminue. Inversement, le nombre des soft jobs, c'est-à-dire des petits boulots ou d'emplois partiels, augmente. Un exemple : à la Banca America, il y a seulement 19 % d'emplois à temps plein et 60 % des emplois sont en-dessous de vingt heures par semaine. En 1992, les emplois temporaires ont représenté les deux tiers du total des nouveaux emplois.

L'Hebdo : Une des raisons de votre voyage était la préparation du sommet social mondial organisé par l'Onu et prévu à Copenhague en 1995. De quoi s'agit-il et quel est son but ?

Louis Viannet : Ce sont les gouvernements qui vont se réunir dans la capitale danoise pour examiner les trois thèmes : emploi, pauvreté et insertion sociale. Pour que ce sommet reflète les problèmes les plus aigus, de la situation mondiale, il faut que le syndicalisme fasse pression de toutes ses forces afin que ces questions soient examinées du point de vue du monde salarial dans la diversité de ses composantes. Nous avons proposé la tenue, dans le cadre de la préparation de ce sommet, d'un forum syndical international, sous l'égide de l'Onu, pour permettre aux différents syndicats de la planète d'élaborer un certain nombre de propositions et d'objectifs afin de faire avancer réellement les choses. Rien ne serait pire que de faire croire aux travailleurs du monde que leurs problèmes vont être traités et que ce ne soit pas le cas.